En cette période de changement en Russie, Le Courrier de Russie a décidé de rencontrer des Russes qui sont connus dans leur pays pour leur engagement citoyen. Découvrez les portraits de cette supposée « nouvelle intelligentsia ».
Sergueï Dolya est un opportuniste : il tire profit de tout ce qu’il entreprend. Simple mortel, hommes d’affaires accompli et photographe « amateur », il a visité 77 pays, dont 30 fois l’Amérique. 1,5 millions de lecteurs visitent son blog chaque mois et 1062 fans le suivent sur Facebook. Depuis un an, Sergueï a décidé d’embrasser une cause : la récolte des déchets en Russie. Une parmi tant d’autres, mais après tout, il fallait bien en choisir une… Rencontre.
Sergueï Dolya ne passe à Moscou qu’une semaine par mois et c’est donc entre deux voyages que le rendez-vous est donné, dans le café qu’il vient de racheter. Au Romanov, qu’il rebaptisera bientôt et à sa gloire le Dol’ka bar [diminutif de Dolya, ndlr], la décoration est vieillotte, d’un style tsariste un peu raté : en attendant de repenser tout le design, Sergueï a nonchalamment posé ses tableaux, d’époustouflantes photos de voyages, ça et là. L’ensemble détonne.
Cet homme de 38 ans, père de famille et physicien de formation, a créé sa société en 1998, après avoir travaillé deux ans chez Philips : « A l’époque en Russie, on ne vendait que des téléviseurs. Il n’y avait pas de réseau de distribution pour les écouteurs, les accessoires audios. J’ai eu l’idée d’en faire mon activité et de monter ma société après avoir vu Cocktail, l’un de mes films préférés. A un moment donné, le héros parle des parapluies en papier plantés dans les cocktails, les sorbets. L’homme qui en a eu l’idée est certainement millionnaire ! J’ai voulu faire la même chose avec les accessoires électroniques », raconte Sergueï, enthousiaste.
Ce dernier a travaillé seul les premières années, puis a trouvé un collaborateur avec lequel ils ont réalisé des investissements la cinquième année : « Désormais, la boîte compte 140 employés et nous tablons sur un chiffre d’affaires en 2012 de 72 millions de dollars », précise le chef d’entreprise, désormais très détaché du business auquel il a donné vie.
Voyage, voyage
« Je me contente de prendre un billet d’avion dès que j’en ai envie, pour la destination de mon choix, sans prévoir quoi que ce soit », dit le célèbre blogueur, surpris par la question sur son « budget voyage ». Après tout, son entreprise est prospère, et lui permet de couvrir toutes ses dépenses…
Précisons cependant que certains de ses déplacements sont financés par d’autres, lorsqu’il s’agit, par exemple, de commandes particulières. Sergueï faisait ainsi partie de la délégation qui s’est rendue en Indonésie à la suite du crash de l’avion russe Sukhoï Superjet-100, où il a réalisé un reportage photo, en mai 2012. « On fait appel à moi à cause de mon public. Les gens qui m’envoient savent qu’ils toucheront un maximum de monde », dit Sergueï.
Ce dernier a lancé son blog sur livejournal en 2008, après un séjour en Norvège : « On faisait beaucoup de route, alors j’ai décidé d’écrire pour passer le temps, même si je détestais ça à la base. A la fin, je me suis retrouvé avec un article dont personne ne voulait… J’ai lancé mon propre blog et j’ai continué à voyager », confie Sergueï.
Pourtant, ce dernier avait une peur bleue de l’avion et s’est imposé des voyages à répétition afin de mieux la contrôler. « Je me suis dit que peu importait la destination, je devais m’obliger à voler chaque semaine. Les mois où je prenais l’avion trois fois de suite, je remarquais que mon angoisse diminuait. Maintenant, je ne peux plus passer deux semaines de suite sans aller dans un aéroport », avoue-t-il.
Sergueï ne prétend pas visiter tous les pays du monde : « Je voyage selon les évènements, les gens. C’est une grande leçon de tolérance dont mes compatriotes auraient bien besoin : au début, à l’étranger, certaines coutumes choquent. Puis, tu comprends que c’est ainsi que les gens vivent et qu’il ne peut en être autrement, c’est tout », raconte le blogueur. Sur les photos qui figurent sur son blog, Sergueï semble pourtant toujours voyager en surface : tour à tour en 4×4, voilier ou dans un hôtel de luxe, ses images immortalisent des lieux et s’arrêtent rarement sur les gens – si ce n’est lui-même.
De Photoshop à l’action citoyenne
Avec un bilan carbone aussi lourd, comment un homme comme Sergueï a-t-il décidé de consacrer son temps et son argent au ramassage des déchets qui traînent un peu partout en Russie ? « Deux fois par an, je me rends à Astrakhan pour pêcher. Un jour, j’ai photographié un groupe de pêcheurs. Lorsque j’ai visionné la photo sur mon ordinateur, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de déchets autour d’eux. J’ai voulu les effacer avec Photoshop et je me suis ravisé : les déchets, il fallait les enlever pour de vrai », s’explique Sergueï.
Ainsi, après avoir lancé un premier appel sur son blog, le jeune homme a décidé d’organiser un évènement national pour la récolte des déchets le 6 août 2011 : à travers 120 villes de Russie, 16 000 personnes se sont mobilisées pour ramasser les détritus sur des sites définis à l’avance. Cette année, Sergueï espère réunir 30 000 personnes : l’évènement est prévu pour le 8 septembre.
« Nous travaillons avec de gros sponsors, comme Coca-Cola, Beeline, et cette année, la poste russe : il n’y a pas de meilleur moyen pour faire passer l’information. Chaque citoyen russe recevra un tract dans sa boîte aux lettres ! », plébiscite Sergueï.
Désormais, la campagne de sensibilisation possède son propre blog et une équipe : « J’ai engagé à titre personnel 7 personnes qui gèrent le collectif à plein temps. Il y aurait bien sûr d’autres causes à embrasser mais j’ai décidé d’aller jusqu’au bout de celle-ci », ajoute le blogueur.
En attendant le prochain rassemblement contre les déchets, son avion l’attend. Sergueï a immortalisé la pollution de sa terre natale et a décidé de remédier au problème à l’aide de ses propres moyens : la pollution de l’air, elle, ne semble pas encore l’avoir touché.
















