Moscou coincée à Rogovo

Comment vivent les gens dans les banlieues éloignées de la capitale agrandie ? Le journal Moskovskiï Komsomolets a cherché à le savoir.

À 7h45, j’ai quitté mon appartement au nord de Moscou et à 11h20, je respirais l’air champêtre dans le village de Rogovo, à 60 km au-delà du périphérique. Trois heures et demie, c’est exactement le temps qu’il m’a fallu pour me rendre de la frontière nord à celle du sud du nouveau Moscou. Que pensent donc de la nouvelle vie radieuse les gens qui vivent dans les territoires annexés ? C’est ce que nous avons tenté de savoir.

Le village de Rogovo a l’air cossu. Partout se dressent des immeubles d’un étage en brique. Dans les halls sont affichées des petites annonces proposant le raccordement à Internet ou à la TV satellite. Des chats paresseux se promènent dans les rues et dorment sur les bancs.

J’entre sur une aire de jeux pour enfants. Ici, sous la surveillance de mamans et de papas, gambadent de futurs Moscovites.

— Pour parler franchement, dit une des mamans, nous n’attendons rien de bien de l’annexion. La nouveauté, c’est toujours des changements. Et nous, disons que nous n’en avons pas vraiment besoin.

Et il y a de quoi – le chômage ici est quasiment inexistant. Dans le voisinage direct se trouvent deux usines : l’une de production de matériaux pour couches, la deuxième fabrique des compléments alimentaires. Certains habitants vont quand même travailler à Moscou mais la route est longue et inconfortable. Trois fois par jour, un minibus va de Rogovo à la capitale : 120 roubles le billet. Pour cette raison, la majorité des habitants du village s’efforcent de trouver du travail sur place.

À l’extrémité de Rogovo des poules se promènent, une chèvre bêle. Près d’un hangar, s’affaire une femme avec une pelle.

— Plus du coin, il n’y a pas, s’exclame Zinaïda Vassilievna. Née ici, j’y ai passé toute ma vie. Ce que je pense de Moscou ? Oh, mais il n’en sortira rien de bien ! Il ne m’arrive rien de bien à moi. Le père a été tué à la guerre. La mère est restée avec nous quatre. Avec du pain et du kvas. Au début, j’étais manœuvre ici, et puis couturière. Maintenant une retraite de 6 000 roubles, et 3000 roubles qui partent pour payer le logement. De viande-saucisson, je n’en vois pas la couleur. Encore heureuse que les enfants aident.

J’emprunte un petit pont au-dessus du ruisseau et me retrouve près de la « holding » agroalimentaire locale Kamenka. Sur une clairière en face, divers engins agricoles. Visiblement pas tout neufs. Le directeur de Kamenka – le docteur en sciences agricoles Yakov Kindsfater – relate d’une voix triste l’histoire de son entreprise. 115 personnes travaillent ici actuellement. Les gens du coin ne rejoignent pas volontiers le secteur agricole. Pour cette raison, la moitié viennent d’ailleurs. Salaire mensuel moyen : 16 000 roubles.

— En 2001, quand je suis arrivé ici, la ferme était déficitaire, se plaint Yakov Kindsfater – 10 millions de revenus et autant de dettes. Maintenant, la situation s’est redressée. 510 vaches laitières et 1500 têtes de bétail. Nous produisons aussi des céréales haut de gamme. Et voilà que l’on m’annonce que, avec le rattachement à Moscou, notre entreprise sera fusionnée à une autre. Qu’est-ce qui va se passer ? Je n’en sais rien, je n’en sais rien…

Au cours de la conversation avec les indigènes, j’apprends que Yakov Kindsfater est une fierté locale. Il a relevé l’entreprise à genoux et les villageois s’en souviennent. Je le quitte et chemine le long de la grand-rue. J’interroge ceux que je croise sur Moscou et la prochaine réunion. « Que voulez-vous qu’on fasse de Moscou ? », me répond-on généralement. Les gens ne comprennent pas pourquoi personne ne leur a demandé leur avis. Effectivement, pourquoi ?

Il faut, pour obtenir des réponses, s’adresser aux gens instruits. La directrice de la bibliothèque locale, Galina Louchina, a de quoi être fière – elle recense 870 lecteurs (le village de Rogovo compte en tout 1700 habitants, 2500 avec les villages adjacents). On emprunte principalement des policiers, des romans d’amour, de la science-fiction et des livres pour enfants. Mais les classiques sont aussi demandés.

Le local de la bibliothèque est spacieux, les étagères de livres nombreuses. Il y a Internet. Et la bibliothécaire en chef est contre l’adultère avec Moscou.

— J’ai grandi et vécu toute ma vie ici, de nombreuses générations de ma famille également ; pour cette raison, je n’ai pas très envie, évidemment, de me faire à la nouveauté. Ici, tout est habituel, familier… D’autant que tout cela est assez spontané.

Galina Louchina me conte ensuite l’histoire de Rogovo. La première mention du lieu se rencontre au XVIIème siècle. Et c’était alors le « petit village de Rosovo ». Pourquoi le nom a-t-il vu apparaître la lettre g à la place du s, personne ne le sait. À l’automne 1812 s’est déroulée près d’ici la bataille de Taroutino. C’était la première confrontation avec les Français après l’abandon de Moscou. Et les Russes en ont bien fait voir aux ennemis commandés par Murat. Galina Louchina passe pendant ce temps aux difficultés qu’a provoquées l’annexion.

—  Moscou n’a pas pris les bibliothèques en charge. 16 d’entre elles sont restées inscrites à l’administration des villages. Et il y a d’autres motifs d’inquiétude. Par exemple, nous avions des morgues à Klimovsk et Troïtsk. Et maintenant, elles sont fermées. Ils disent que désormais notre « morgue » est près du métro Kantemirovskaïa. Qu’est-ce que c’est, on se moque de nous ?

Il y a du reste, à Rogovo, aussi des optimistes. Le chef de l’administration du village Roman Atabekyan reste positif, par exemple.

— Je ne suis pas d’accord avec votre opinion selon laquelle les habitants sont mécontents, dit-il. Je considère que les retraités ne feront qu’en profiter. C’est vrai, on n’a pas mené de sondage spécial sur cette question mais notre conseil de députés a approuvé le projet à l’unanimité. Moscou doit nous aider à refaire les routes. À partir du 2 juillet, un service chargé de s’occuper des gens qui ont besoin de l’aide sociale va s’ouvrir chez nous. Vous n’allez quand même pas écrire votre article de façon tout à fait négative. On en a assez des histoires qui font peur dans les journaux et à la télévision. Je n’attends que du bien de l’élargissement.

J’ai quitté Rogovo avec des impressions ambiguës. Tout semble pourtant parfait pour les villageois. Car en effet, beaucoup rêvent de s’installer à Moscou. Mais certains ne veulent pas. Ces gens seraient-ils stupides ? Ils ne réalisent pas leur bonheur, peut-être ? Ou bien aurait-il quand même mieux valu leur poser la question au moment où la décision a été prise ? Mais on n’a rien demandé à personne. On les a seulement mis devant le fait accompli. Et ils restent figés dans cette posture, qu’on leur a imposée. Ils attendent l’annexion.

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