Vous avez dit pimbêche ?

C’est un regard qui part d’en-haut, descend, remonte des pieds à la tête et puis retour. C’est un regard que j’ai pratiqué à l’envi dès mon plus jeune âge : celui d’une femme qui en observe une autre – et qui s’apprête à la juger.

Ce regard-là, en Russie, n’existe pas. Et moi, j’en suis débarrassée – je suis une femme libre. À moi les tenues excentriques, le soutien-gorge qui dépasse sans vergogne, les talons hauts en forêt. Ici tout le monde se fout de la façon dont je m’habille, au pire on ne l’aime pas – et on le tait –, au mieux on l’adore, et c’est très encourageant.

Tellement à vrai dire que, lors de mon premier séjour en Russie, j’avais acheté des talons aiguilles aux reflets dorés que je portais avec fierté dans les clubs branchés de Saint-Pétersbourg. De retour en France et la valise défaite, je me retrouvai sous le choc : comment avais-je pu acheter des horreurs pareilles ? J’étais redevenue la petite-Française-aux-souliers-plats.

Les Français, les hommes, trouvent chez les Russes tout ce qu’ils nous ont demandé à nous, encore adolescentes, de ne pas être : des coquettes, des précieuses, des tirées à quatre épingles. Nous, ados, il fallait qu’on soit « cool » : jolie mais pas pimbêche, manier l’art de se déhancher sur le dance floor aussi bien qu’une raquette de ping-pong.

De cette adolescence, on a gardé le chignon défait, les espadrilles et le gilet-gris-qui-va-avec-tout, quand nos sœurettes russes ont laissé le ruban rose de leur enfance accroché à leurs tresses et se servent de leurs talons aiguilles pour piquer la glace en hiver – j’ai essayé, sans succès.

Les Russes et les Françaises ne peuvent ainsi pas se comprendre. Elles peuvent se côtoyer, s’apprécier, échanger, partager, s’aimer même. Mais comprendre tout à fait de quoi l’autre est faite – autant y renoncer carrément, et sans regret.

Elles sont impertinentes quand nous sommes insolentes ; elles sont sensuelles, nous ne sommes qu’« élégantes » ; elles sont exigeantes, nous sommes têtues ; elles sont capricieuses et nous sommes chiantes ; elles sont autoritaires, nous sommes arrogantes.

En état de séduction permanent, la Française devra passer trois heures dans sa salle de bain pour avoir finalement l’air tombée du lit. Le même nombre d’heures passées à se pomponner se compte à l’inverse aisément, chez les Russes, en couches de mascara.

Nous, féministes dévergondées, faisons fi du chevalier servant et trouvons à ce titre ridicule – voire offensant – qu’un homme porte notre sac ou de devoir attendre qu’il remplisse notre verre. Cela reviendrait en effet à renier définitivement tout ce que nos mères ont acquis en mai 68 (mais oui, sommes-nous sottes !). En Russie, à l’inverse, on n’a pas l’habitude de voir une femme se resservir d’elle-même – au risque de passer pour une alcoolique notoire.

Pourtant, il suffit de gratter un peu pour saisir là un paradoxe : les Françaises savent peut-être changer un pneu mais, à choisir, elles préfèrent quand même faire la vaisselle. Les Russes, qui ne s’aventureraient même pas à changer une ampoule, tiennent à bout de bras l’économie de leur pays en assumant en lieu et place de leurs époux les métiers les plus difficiles.

Adeptes du chignon défait ou de la tresse parfaite, aucune des deux espèces n’est finalement plus – ou moins – libre que l’autre. Disons-le donc une bonne fois pour toutes : les Françaises autant que les Russes sont des caricatures – et c’est pour ça qu’on les aime.

Retrouvez de nombreux témoignages de Français en Russie dans la rubrique: Des Grenouilles dans la vodka

6 réflexions au sujet de « Vous avez dit pimbêche ? »
  1. Regi

    Vous avez vraiment su trouver les mots justes sur ces différences à la fois flagrantes et pourtant pas forcement évidentes à expliquer.

    Répondre

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