Marina Tsvetaeva est une grande poétesse russe. Contrainte de quitter le pays en 1922 pour rejoindre son officier blanc de mari à Berlin, Tsvetaeva aura passé 17 années en émigration, dont 14 en France.

À se faire une place dans le milieu des émigrés russes à Paris, Marina Tsvetaeva ne parvint jamais. Tout en elle exaspère, choque, repousse. Ses vers sont indéchiffrables. « J’enseigne dans deux universités et pourtant je ne la comprends pas. Peut-être n’est-ce tout simplement pas de la poésie ? », s’interroge, perplexe, Pavel Milioukov, rédacteur en chef de la plus prestigieuse revue littéraire de l’émigration blanche, Sovremennye zapiski. Tsvetaeva a les ongles sales – elle remplit à mains nues, dit-on, son poêle à charbon. Elle n’est jamais coiffée – se coupe les cheveux elle-même et ne s’en cache pas. Son orgueil est démesuré : Marina méprise ses éditeurs. À l’un d’entre eux qui ose lui suggérer : « Écrivez de façon plus claire – il est difficile de vous comprendre. Pensez au lecteur moyen », Tsvetaeva répond :
« Le lecteur moyen, je ne sais pas ce que c’est. Je ne l’ai jamais rencontré. Le rédacteur moyen, en revanche, je l’ai sous les yeux. »
Tsvetaeva ne se rend pas
Les bizutages émanant de tout le gratin littéraire de l’émigration la poursuivent tout au long de son exil parisien (1925-1939) et elle en a le cuir tanné. Ivan Bounine ne l’aime pas. Zinaïda Guippius la hait, Mikhaïl Ossorguine est froissé, Piotr Struve fâché. Outre son écriture « hermétique », on lui reproche un péché autrement grave : Marina Tsvetaeva, qui a fui Moscou la rouge submergée par les écorces des prolétariennes graines de tournesol et chanté en vers la garde blanche, « dernier rêve du vieux monde » ; Marina Tsvetaeva a désormais l’audace de faire l’éloge des poètes soviétiques Essenine et Pasternak, et même –c’est un comble– de Maïakovski.
« Le 28 avril 1922, veille de mon départ de Russie, au tout petit matin sur Kouznetski Most désert, j’ai rencontré Maïakovski. – Alors, Maïakovski, quel message transmettre à l’Europe de votre part ? – Que la vérité est ici. Le 7 novembre 1928, très tard le soir, en sortant du Café Voltaire, à la question qui me fut posée – Que diriez-vous de la Russie après avoir lu Maïakovski ? – sans hésiter, je réponds : Que la force est là-bas. »
Quand le Paris russe découvre ce texte de Tsvetaeva, le choc est brutal. « Elle salue un représentant du pouvoir soviétique ! », vitupère Milioukov. Aux yeux des Russes blancs, Tsvetaeva est passée en publiant ce récit dans l’autre camp, chez l’ennemi – irrémédiablement. On l’accuse d’être à la solde des services soviétiques, voire de cautionner les crimes des Soviets.
Rien de tel en réalité. Marina Tsvetaeva ne nourrit pas d’illusions sur l’Union soviétique. À l’inverse, à l’heure où certains intellectuels se laissent charmer par les contes sur le pays le plus heureux du monde, Tsvetaeva, elle, sait à quel point elle n’y trouvera jamais sa place : « Tout me pousse en Russie – où je ne peux pas aller. Ici, on n’a pas besoin de moi. Là-bas, je suis impossible. » Impossible de remonter sur le dos d’un cheval qui vous a vidé, impossible de retrouver une Russie qui n’existe plus. Tsvetaeva le sent plus âprement que quiconque – et pourtant cette nouvelle Russie, elle ne la hait ni ne la rejette. Tsvetaeva refuse en fait toute séparation, démarcation, division. Elle vit au-dessus des clivages, elle veut « tout prendre en elle » – au prix de sa vie, s’il le faut. « Vous avez tellement raison d’aimer la Russie, écrit-elle à une amie en 1930. Une Russie ancienne, nouvelle, rouge, blanche – une Russie entière ! La Russie a tout pris en elle et notre obligation – plutôt l’obligation de notre amour – est de pouvoir tout prendre. » Parce qu’elle est capable de distinguer l’éternel de l’éphémère, Tsvetaeva balaie les convictions politiques des poètes – elle n’est sensible qu’au talent. Ainsi admire-t-elle Maïakovski et refuse-t-elle d’adresser la parole à ceux des écrivains « blancs » qu’elle ne juge pas dignes de ce nom. « Merejkovskiï (…) a cessé d’exister il y a vingt ans. Zaïtsev était à l’époque près de pouvoir exister mais finalement ne s’est jamais réalisé. Bounine est un rare phénomène de grand talent qui ne sous-entend pas une grande personnalité », tranche Tsvetaeva. Ou bien, sur l’émigration blanche dans son ensemble : « Ils vivent dans la haine de la Russie, dans leur passé lourd et pourri, un passé fait de crêpes et de samovars, qui n’est même pas un passé historique mais le leur, celui de leur corps, de leur bouche et de leur amour de la propriété, un passé de petit bourgeois qui ne coûte pas même un kopeck. »
Marina non grata
Avant ces déclarations, on la publiait peu, par la suite – plus du tout. Celle qui n’était qu’excentrique et arrogante est désormais accusée d’être déloyale – et devient absolument intolérable. En fermant à Tsvetaeva les portes des grandes revues littéraires, les éminences de l’émigration la condamnent à une misère noire – les honoraires pour son travail ayant toujours été et demeurant – son unique source de revenus.
Car dans la vie, tout ce que Tsvetaeva sait –et selon elle, doit – faire, c’est écrire. Chaque matin sans exception, elle s’installe à son bureau et compose – vers, récits, poèmes. Nécessité, mais aussi et surtout obligation, devoir suprême. Depuis l’enfance, elle le sait avec certitude : son talent lui vient de Dieu et c’est à Lui seul qu’elle rend des comptes par ses quatre heures de labeur quotidien, par ses brouillons multiples, ses quêtes du mot juste, de la juste rime – incessantes. « Là-haut, on ne me demandera pas combien de cuillères j’ai lavées », dit-elle agacée à ceux qui lui reprochent son dédain pour les tâches manuelles et ménagères qu’elle accomplit pourtant, consciente de la vanité absolue du geste. Sa maison est sale. Au centre du salon trône une poubelle. C’est sa fille –avant de se révolter et de fuir – qui se charge du ménage, de l’entretien de la maison, des repas. Marina est impitoyable – avec elle-même d’abord, avec ses proches, avec les autres : elle est convaincue d’avoir assez de sa corvée propre – l’écriture. Plutôt vivre de patates et d’oignons, n’avoir qu’une robe et qu’une paire de souliers, demander l’aumône aux amis riches – que de trahir la vocation. Tout au long de son exil parisien, Tsvetaeva et sa famille – son mari, sa fille et son fils – vivent principalement du secours que leur accordent quelques émigrés compatissants et pas tout à fait démunis. Cette aide est dérisoire mais elle permet néanmoins de louer un appartement en banlieue parisienne (en quatorze ans, Tsvetaeva changera quatre fois d’adresse – Bellevue, Meudon, Clamart et Vanves). Dans ses dépenses, Tsvetaeva a des priorités – qui choquent encore, s’il en était besoin, bon nombre de ses bienfaiteurs. Elle ne voit pas le mal qu’il y a à se nourrir, en été, exclusivement de baies et champignons – mais quand il s’agit d’inscrire son fils à l’école, c’est sans hésiter dans le privé. « Tu me demandes pourquoi je ne le mets pas plutôt à l’école communale ?, écrit-elle à Vera Mouromtseva, épouse de Bounine. Parce que mon père a payé les études à l’étranger à de nombreux étudiants, parce qu’en mourant, il a laissé 20 000 roubles pour la création d’une école dans son village natal, et –tenant compte de tout cela– je crois avoir le droit de mettre Mour dans une école de qualité (qui compte, par classe, quinze élèves et non quarante). »
Pourtant, Tsvetaeva est rapidement déçue par l’école française – où à l’époque, on apprend tout par cœur, de la table de multiplications aux Saintes écritures. Tsvetaeva se rappelle avec nostalgie ses professeurs de gymnase qui aimaient tant à demander à leurs élèves de « redire la leçon dans leurs propres termes ». « On pouvait, en Russie, avoir de mauvais professeurs – mais jamais on n’a eu de mauvaises méthodes, confie-t-elle à une amie. Ici, ils élèvent des crétins qui ne jurent que par des lieux communs. Patrie, religion, science, littérature – tout se réduit pour eux à des lieux communs. »
Laid et mortel
Maîtrisant à merveille le français écrit, portant en elle l’œuvre des grands auteurs français, Tsvetaeva se meurt quand il lui arrive de parler littérature avec le Paris intellectuel. « Avec les Français, je m’ennuie !, écrit-elle dans une lettre. On parle Balzac, Proust, Flaubert. Ils savent tout, ils ont tout compris et ils ne peuvent rien (le dernier qui a pu – et qui en est mort –, c’est Proust). » Le fameux savoir-vivre français la désole au lieu de l’impressionner. « Sais-tu comment ils communiquent ici ? Imagine de grands salons remplis de monde où les gens parlent de tout et de rien avec leurs voisins de table. Même si l’on a la chance de lier une conversation intéressante et – semble-t-il – profonde, une fois qu’elle est terminée – adieu et l’on ne se voit plus. Une conversation qui n’engage jamais personne à rien. Sans responsabilité ni conséquences. Et je vois que quand un Français me parle, il parlerait exactement de la même façon avec n’importe qui d’autre. Et moi, il ne se soucie guère de moi. Un Français ne se soucie que de lui-même. C’est cela qu’ils appellent l’art de communiquer. » « La Tour Eiffel est à portée de main. Tu tends la main et tu la saisis. Mais chacun de nous en a tellement vu et en voit de belles que, du coup, Paris a l’air laid et mortel. Russie, ma Russie, pourquoi brûles-tu d’une flamme si cruelle ? »Tsvetaeva a rédigé ce poème en 1931 – il lui reste huit ans encore à contempler, depuis Paris, le feu qui dévore la Russie. À l’étroit, démunie, seule dans le désert, elle ne serait pourtant pas revenue au pays si ce n’était pour suivre son mari et sa fille. Contrainte de les rejoindre, elle en franchit le seuil – et se consume en quelques mois. Marina Tsvetaeva ne repose pas à Sainte-Geneviève-des-Bois – elle a la chance d’avoir été enterrée dans son sol russe – froid, humide et inhospitalier. Le lieu exact de sa sépulture demeure à ce jour inconnu, l’inhumation s’étant déroulée sans ses proches et «les lointains » n’ayant pas songé à faire poser de plaque. Son fils Mour, qui avait pourtant passé auprès d’elle les derniers jours, n’eut pas le courage de voir sa mère décédée – suicidée : pendue.


Bonjour Philippe,
Je vous recommande de lire ses nouvelles. En voici un extrait
http://www.lecourrierderussie.com/2012/06/20/ma-mere-et-la-musique/?utm_source=LCDR&utm_medium=relatedpost#.UHHiyf03TDw
Et voici une chronique d’un de ses recueils
http://www.lecourrierderussie.com/2009/05/22/les-demons-de-marina/#.UHHi-_03TDw
Quant à son oeuvre poétique, à mon avis, il est tout simplement intraduisible, même si les traductions existent…
Merci Inna j’aime beaucoup votre article. Merci de me dire ce que je pourrais lire de Tsvetaeva. Bien que n’étant pas très porté vers la poésie je sens chez elle une forte personnalité et encore une passerelle Russie-Paris.Obnimaiou Lissoun