Une nouvelle catégorie de vacanciers a vu le jour en Russie, suite à la recrudescence des mouvements d’opposition dès décembre 2011. Ces derniers, qualifiés de « touristes politiques », choississent de passer leur temps libre dans les villes où la protestation est au goût du jour. Ainsi, Iaroslavl et Astrakhan sont devenues pendant un temps des destinations à la mode pour ces jeunes Russes à la recherche d’engagement politique. Qui sont ces nouveaux touristes ? Comment s’organisent-ils et dans quel but ? Reportage.

Photo . Alexandr Vaïnchteïn
« J’ai spécialement planifié mon séjour à Moscou afin qu’il tombe en même temps que la marche des millions du 12 juin », explique Tatiana, une jeune aide maternelle originaire d’Oulianovsk.
La jeune fille n’est pas seule. Alekseï, un jeune Moscovite l’a accueillie et lui sert de guide durant son séjour. Leur itinéraire se différencie cependant des excursions touristiques classiques. En effet, finis les tours sur la place Rouge, au musée Pouchkine. Place au parc de Tchistye prudy (désormais célèbre pour avoir accueilli le mouvement OccupyAbay), aux alentours de la Douma (où des affrontements ont eu lieu en marge du vote de la nouvelle loi sur les manifestations) et bien évidemment la fameuse « marche des millions ».
Moscou attire ces touristes politiques depuis mai dernier. Ce phénonème a été mis en lumière suite à l’évacuation, le 20 mai dernier, du campement illégal sur la place Koudrinskaïa. Plus de la moitié des personnes qui y ont été interpellées n’étaient pas originaires de Moscou. Tendance également observée lors de la « marche des millions » : près de la moitié des 13 000 membres du groupe créé sur le réseau social russe Vkontakte sont originaires d’autres villes de Russie.
Selon Alekseï Makarkine, vice-président du Centre de technologies politiques, le nombre d’activistes de province est un atout de taille pour les mouvements d’opposition. « Les provinciaux viennent massivement garnir les rangs de l’opposition lors des mouvements contestataires et pour eux, venir dans la capitale, c’est aussi bénéficier d’avantages et de réseaux plus larges : accès plus important aux médias fédéraux, possibilité de rencontrer diverses communautés fondées sur internet, participation à des événements publics… », explique l’analyste.
Internet : moteur de rencontres
Nika et Stepa, âgées respectivement de 25 et de 22 ans, vivent toutes les deux à Stavropol et ont fait connaissance sur internet. Leur première vraie rencontre s’est déroulée lorsqu’elles sont parties pour Astrakhan dans le but de soutenir Oleg Cheïne, en grève de la faim depuis les résultats de l’élection municipale à laquelle il était candidat.
Les deux jeunes filles ne cachent pas leur motivation. « C’était un concours de circonstances. J’ai eu un peu de temps libre et j’ai décidé de rejoindre le mouvement de protestation à Astrakhan. Ainsi, d’une pierre deux coups, j’ai pu aussi visiter la ville. Je dirais que c’est une bonne façon de voir du pays », déclare Stepa.
A l’instar de ces deux jeunes « touristes engagées », des milliers de Russes auraient fait le déplacement entre les régions et la capitale durant tout le printemps. Ils sont donc nombreux à laisser de côté les traditionnelles vacances au bord de la mer pour se retrouver au coeur de l’actualité. Le désir de voir « de leurs propres yeux » l’emporte ainsi sur les activités de loisirs.
Pense-bête du touriste politique
Avant de partir en excursion, le touriste politique doit se préparer. En plus des coûts pour le logement et le voyage, il doit également penser à certaines dépenses, tels que celles occasionnées par des appels téléphoniques interrégionaux à ses congénères, les frais de déplacements, les amendes et dans le pire des cas, les honoraires d’un avocat.
Certains, comme Nikolaï Khilniak et Albina Raskolnikova, ont justement flairé le bon filon. En effet, ces deux photographes originaires de Samara ont eu l’idée d’ouvrir une agence touristique spécialisée dans le tourisme politique, financée par des collectes de dons utilisés pour rejoindre les « points chauds » de la Russie, dont font parties Moscou et Astrakhan. D’après les comptes, publiés sur leur page Vkontakte, l’agence a réuni en l’espace d’un mois l’équivalent de 380 000 roubles (environ 9100 euros), ce qui a permis à environ 200 personnes de se déplacer au fil de l’actualité. Les services assurés par l’agence comprennent l’optimisation du trajet, l’achat à meilleurs prix des billets de train ou de bus ou encore l’organisation de covoiturages. Ce système, pourtant simpliste, fonctionne donc réellement.
Mais cette agence n’est pas le seul moyen trouvé par les activistes pour se déplacer à moindre coût. « Je n’avais pas les moyens de faire le voyage jusqu’à Astrakhan. J’ai donc lancé un appel sur Twitter en pensant que quelqu’un pourrait m’aider financièrement. Plusieurs personnes ont répondu à l’appel. Résultat des comptes, j’ai doublé mon budget de départ », témoigne Artiom Aïvazov, un jeune activiste moscovite.
Cependant, la volonté et la générosité ne suffisent pas toujours. L’accès à certaines villes peut être fermé par les autorités. Ainsi, dans le cadre de la « marche des millions » du 6 mai dernier, des autobus en provenance de Saint-Pétersbourg ont été arrêtés et les voyageurs amenés au poste pour « contrôle d’identité » avant leur entrée à Moscou. Une situation analogue s’était déroulée avec des voyageurs au départ de la gare d’Oufa (Bachkirie).
Réservé à un certain public
Le tourisme politique implique aussi l’optimisation des moyens de transports, les choses à faire et à ne pas faire, trouver les hôtels les moins chers, voire « dormir chez l’habitant ». Il est donc nécessaire de se renseigner sur les réseaux sociaux, les forums et de contacter des locaux, avant de partir à l’aventure.
« Vous vous rendez compte, on m’avait conseillée de descendre au Complexe de l’hôtel administratif de la région d’Astrakhan. Je m’attendais au pire ! Mais à ma grande surprise, il était tout à fait confortable et bon marché. Je ne l’aurais jamais su sans l’aide d’internet ! », explique Nina Kakobian, une jeune fille de Stavropol.
Toutefois, le tourisme politique est avant tout réservé à un public jeune, sans famille, étudiants ou jeunes actifs. « C’est sans aucun doute une pratique plutôt réservée aux jeunes en raison de leur grande mobilité. La seule condition requise est d’être indépendant financièrement et de n’avoir aucune obligation familiale. Voilà la raison pour laquelle la majorité des touristes politiques exercent des professions libérales », estime Denis Volkov, sociologue au centre de statistiques Levada.
D’autres voient ce nouveau phénomène d’un mauvais oeil. C’est le cas d’Alekseï Moukhine, directeur du Centre d’information politique. Pour lui, cette tendance constitue un risque pour le pouvoir en place : « En politologie, ce tourisme politique est considéré comme l’une des caractéristiques principales des Révolutions de velours. Personnellement, je parlerais de virus révolutionnaire car même si la province essaie toujours de se différencier de la capitale, elle a pourtant tendance à la copier. Au début, le modèle était celui de Moscou. Ensuite, de nouveaux chefs de file de l’opposition ont vu le jour dans les régions et le virus de l’opposition s’est alors propagé aux élites locales. Ces dernières font ensuite le déplacement vers Moscou, accompagnés par de nombreux partisans prêts à radicaliser la lutte et, qui plus est, libres de toute responsabilité sociale ».
Le tourisme politique en Russie est un phénomène réel, quant à ses conséquences, la question reste ouverte. Prochain rendez-vous à Moscou : la « marche des millions » du 7 octobre prochain (date d’anniversaire de Vladimir Poutine).

Autrefois, ce sont les paysans russes qui effectuaient les pelerinages – politiques- dans les capitales- a Moscou chez Lenine (khodoki) ou avant- a SPB- chez le tsar- pour montrer seulement son interet politique…Aujourd`hui on peut appeler ce phenomene- tourisme politique…