Nécropole idéologique

Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, en région parisienne, est la plus importante nécropole russe à l’étranger. D’apparence, il est un simple lieu de visite pour 30 000 touristes par an, attirés par les tombes du danseur Rudolf Noureev ou encore d’Ivan Bounine, prix Nobel de littérature 1933. En coulisses, il est devenu le symbole idéologique des Russes blancs, qui y voient le dernier ilôt de la « vraie Russie » – celle d’avant la Révolution de 1917.

Par les grands noms qui y reposent, Sainte-Geneviève-des-Bois est comparable aux cimetières parisiens du Père Lachaise ou de Montmartre. On croise en effet, dans ses allées, les sépultures du cinéaste Andreï Tarkovski, des peintres Constantin Korovine et Zinaïda Serebriakova ou encore une plaque à Vera Obolensky, héroïne de la résistance française guillotinée à Berlin en 1944. Celles de représentants de la noblesse russe également, ayant rejoint la France après la Révolution de 1917 et la prise du pouvoir par les bolchéviques. C’est depuis 1927 que des membres de cette émigration russe en France sont enterrés à Sainte-Geneviève-des-Bois, petite commune résidentielle située à quarante minutes au sud de Paris, au centre calme et à la périphérie parfois agitée.

Dans les dédales du cimetière, l’impression est troublante : on n’est ni en France ni en Russie. Les bouleaux, les croix orthodoxes de bois et les icônes sur les tombes, jusqu’à la petite chapelle de Notre-Dame-de-la-Dormition surmontée de son bulbe bleu pourraient laisser croire que l’on sillonne les allées d’un cimetière de la campagne russe. Pourtant l’alphabet latin domine sur les pierres tombales et c’est en Chanel et dans un français irréprochable que les deux visiteurs déambulant à mes côtés dans la nécropole recherchent distraitement la tombe du prince Youssoupov.

« Mon père, Boris Florov, était officier de l’armée impériale. En 1915, il est parti combattre les Allemands en Galicie aux côtés des Français et n’est jamais revenu en Russie : les bolcheviques l’avaient condamné à mort », raconte Tania Marette-Florov, 80 ans. Passé pour mort durant la guerre, son épouse remariée en Russie, l’officier russe est en fait resté vivre en France… Finalement décédé de mort naturelle en 1960, il repose, depuis, à Sainte-Geneviève-des-Bois.

L’histoire de la princesse Mourousi est différente mais la présence de la famille en France est liée à la même raison politique : l’exil des aristocrates russes après 1917. « Le grand-père de mon mari, Konstantin Mourousi, est arrivé en France au début du XXème siècle en qualité de bras droit de l’ambassadeur de la Russie tsariste. Au moment de la chute du régime en 1917, il a décidé d’y rester et n’a plus jamais pu rentrer dans son pays. » Il est lui aussi enterré à Sainte-Geneviève-des-Bois, auprès de sa femme.

« Un symbole de la vraie Russie »

Mais le rapport que ces descendants de Russes blancs entretiennent au cimetière de Sainte-Geneviève n’est pas que familial. Il est aussi idéologique. « Il est important que ce lieu existe car il témoigne de 80 ans de communisme, d’une période qui a volé à la Russie son histoire », estime Tania Marette-Florov. La conversation s’échauffe rapidement. « On ne peut pas oublier certaines choses. Personne ne demande de minute de silence pour les 120 millions de victimes du communisme en Russie ! 120 millions de victimes, mortes dans les goulags, en déportation ou en exil ! Les morts qui reposent ici sont le symbole de cette période sombre », ajoute-t-elle.

Pour la princesse Mourousi, le cimetière de Sainte-Geneviève n’est pas non plus un simple vestige du passé. « Il est le symbole de la Grande Russie. Des vrais Russes, pas des Rouges, assène-t-elle. Et d’ajouter une touche de doctrine : Nous avons même retrouvé ici la tombe du vrai Lénine, un bon Russe ». Selon elle – et certains autres –, le fondateur de l’Union soviétique aurait volé le passeport – et l’identité – d’un aristocrate, Vladimir Ilitch Oulianov. Une tombe de Sainte-Geneviève porte en effet ce nom. De là à en tirer des conclusions sur l’identité du chef de file de la Révolution russe, le pas est grand.

« Je ne veux pas d’idéologie »

De ce regard subjectif porté par les Russes blancs sur la nécropole, le maire socialiste de la commune, Olivier Leonhardt, ne veut pas entendre parler. « Le cimetière de Sainte-Geneviève est un cimetière communal. L’histoire a fait que les tombes russes en occupent une partie très importante [on dénombre aujourd’hui 5 220 sépultures russes sur les 8 000
que compte le lieu, ndlr]. Certes, ce sont beaucoup de sépultures de Russes blancs antibolcheviques – mais pas seulement. Vous avez là également des trotskistes, des artistes qui n’étaient pas engagés politiquement, etc. Des gens issus de toutes les histoires de la Russie, en somme », nuance le maire.

Ces raccourcis sur le cimetière agacent Olivier Leonhardt. « Depuis 1930, des nostalgiques de la période pré-révolutionnaire nous reprochent, parce que la commune est socialiste, de délaisser sciemment le cimetière – dans une volonté d’opposition à ces descendants d’aristocrates qui ont fui le communisme. Mais ils ne comprennent pas que les socialistes français, ce n’est pas Brejnev ! Pour ma part, je ne suis ni pro-tsariste ni pro-bolchevique ; et je tiens beaucoup à ce cimetière. »

Poutine rembourse 692 000 euros

L’entretien des tombes russes fait en effet débat. Côté Russes blancs, on estime que la mairie néglige volontairement le cimetière.
« La municipalité relève les tombes à tour de bras. Il y a de plus en plus de sépultures où l’on met des Français, des Portugais… Et lors des Journées du patrimoine, les gens de la mairie contaient aux visiteurs la première émigration de façon effroyable, assurant que nos ancêtres avaient fui en emportant de l’argent, en trahissant leur pays… Car il faut le dire : la municipalité a toujours été communiste ou, au mieux, socialiste. Et ils nous détestent », estime Tania Marette-Florov.

« Aucune tombe russe n’a jamais été reprise par des Français, c’est faux », répond le maire de Sainte-Geneviève. Le scénario aurait pourtant été possible : près de mille tombes ont dépassé le délai imparti – de quatre ans – pour renouveler une concession, au-delà duquel les municipalités sont autorisées à relever les sépultures. « Avant mon élection en 2008, les élus étaient de tendance communiste – ils auraient très bien pu abuser en faisant bêtement respecter la loi et en relevant les tombes. Ils ne l’ont jamais fait – car ils ont toujours considéré, même s’ils étaient opposés idéologiquement à ces gens, que tout ceci faisait partie de l’histoire de nos deux pays – et je vous assure, un « carré des Cosaques » n’est pourtant pas chose facile à accepter pour un communiste stalinien ! », insiste Olivier Leonhardt.

En 2007, le président russe Vladimir Poutine a résolu la question en versant 692 000 euros à la municipalité de Sainte-Geneviève-des-Bois. Objectif : rembourser les sommes qui n’avaient pas été payées par les familles pour leurs concessions – 300 euros pour trente ans et 400 euros pour cinquante ans. « Sans cela, il n’y aurait plus de cimetière russe ! », souligne Olivier Leonhardt. Et pour l’avenir ? « Le gouvernement russe a payé le renouvellement des concessions à trente ou cinquante ans donc le problème ne se reposera pas avant longtemps », note l’élu. La somme versée par l’État russe a également permis d’aménager un parcours touristique dans l’enceinte du cimetière, parcours qu’empruntent chaque année 30 000 visiteurs.

Quid des habitants ?

Certains commentateurs ont voulu voir dans ce geste une réhabilitation des Russes blancs par le pouvoir russe actuel. « J’ai fait visiter le cimetière à Vladimir Poutine en novembre 2000, simplement car il était intéressé – il n’était pas question de politique », confie Tania Stantchev, responsable de l’Association pour l’entretien de la nécropole. Pour cette Russe d’origine, toute querelle idéologique au sujet du cimetière est vaine : « L’important est qu’il soit bien entretenu, par respect pour les familles. Les habitants d’ici, poursuit la jeune femme, en sont très fiers. Et la mairie a conscience de l’intérêt touristique que représente le lieu. Les agences de voyage russes s’en donnent aussi à cœur joie ! Je n’ai jamais entendu quelqu’un critiquer la présence de sépultures russes à Sainte-Geneviève. Vous savez, quelque soit la question, vous avez toujours un ou deux indécrottables insatisfaits ! ».

Qu’en pensent, justement, les habitants de la commune ? Pierre, 36 ans, responsable commercial dans une entreprise de télécommunications, est fier de ce cimetière : « Quand je suis allé en Russie en 2004, j’étais heureux de pouvoir dire, là-bas, que de grands noms du pays étaient enterrés chez nous. Cela contribue à la bonne entente entre nos nations et à la notoriété de la ville ». Pour Josée, 67 ans, cette présence russe à Sainte-Geneviève est également positive : « Je préfère que l’on parle de notre ville pour son cimetière que pour les crimes qui y sont commis ! », remarque-t-elle [en 2006, la mort du jeune Ilan Halimi après 24 jours de tortures sur fond d’antisémitisme avait, notamment, rendu la commune tristement célèbre, ndlr]. Et de conclure : « Les Russes blancs ? Je n’y connais rien ! Mais il y a toujours des extrémistes pour susciter de faux débats, c’est comme ça… »

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