Du cannabis près du métro, un major du FSB chez « Jean-Jacques », une aire de jeux pour enfants en béton, les difficultés de la vie de couple… extraits de ce qui préoccupe les Moscovites en ce début du mois de juin.

Au parc Gorki
« T’as entendu qu’à Moscou, juste à la sortie du métro, poussent des plants de cannabis ? Ils avaient apporté de la terre pour faire pousser du gazon, et dedans, il y avait des graines de chanvre, qui ont poussé… Un champ entier ! Mais ensuite, l’un des habitants du quartier a prévenu la police et tous les plants ont été arrachés. Dommage… »
Sur la Pokrovka
« J’avais décidé de faire un cadeau à mon fils. J’ai saisi l’occasion du 1er juin, Jour de la protection des enfants. Je me souviens du temps où, enfant, j’attendais n’importe quelle fête – anniversaire, Nouvel an – et que j’avais toujours des listes toutes prêtes de choses : ballon, vêtements, poupée. Mais mon enfant, lui, ne rêve absolument pas de tout ça. Je dis : Fiston-chou, viens, je t’achète ce que tu veux – commande. Lui, comme ça : Maman, mais je n’ai besoin de rien. Moi : Tu voulais un appareil photo, non ?. Lui : Maman, j’ai deux appareils photo. Je dis : Mais celui-là sera très-très bien, tu pourras développer tes photos toi-même. Lui : Maman, ceux que j’ai me suffisent. Je n’ai besoin de rien. Le télescope, tu me l’as déjà offert. Un microscope aussi, j’ai un Iphone, un Ipad et une lampe de poche, je ne veux rien de plus. Je lui ai proposé d’acheter un vêtement – il a dit que son armoire ne fermait déjà plus. Des livres – il a de nouveau refusé, parce qu’il en a au moins cinquante qu’il n’a pas lus. Et si je t’achetais un super ballon ?, je dis. Lui : J’en ai et un de basket et un de foot – avec des dédicaces, en plus. J’ai alors décidé de prendre carrément des risques. J’ai dit : Ok chéri, je suis prête à t’acheter une console avec un joystick et deux fauteuils pour jouer à deux. Avant je n’autorisais pas les jeux vidéo, mais si tu veux, je t’en achète. Tu inviteras des amis, et tu joueras avec eux. Et il m’a dit : Maman, pas besoin. Je n’ai pas d’amis, je n’ai personne à inviter. Et qu’est-ce que je fais moi maintenant, avec lui ? »
Dans le train Ekaterinbourg-Moscou
« Eh bien voilà, je vous ai distrait avec mes conversations, certaines intéressantes, d’autres moins. Je vous ai dit tous mes secrets. C’est le genre de choses qui arrivent, dans le train – à un compagnon de voyage par hasard, tu racontes tout ce que tu veux, et tout ce que tu ne veux pas. Comment, quels secrets ? Que, jeune, je faisais du karaté, c’est quelque chose que personne ne sait au travail. Que je me destinais à être pilote – ils ne le savent pas non plus. Et alors que je m’occupe actuellement de la thématique de l’espace, ça absolument personne, et pas seulement au travail – même ma femme – ne le sait pas. Et à vous, j’ai tout raconté. »
Sur Malaïa Bronnaïa
« Jeudi, c’était donc la Journée internationale contre le tabac. Et aussi la Journée des blondes. Et il se trouve que ça coïncidait, que les cadres de notre société de production de tabac allaient célébrer des bonnes ventes. Et moi avec eux. Nous sommes arrivés au restaurant et il y avait là ce présentateur de MTV, celui, tu sais, qui va dans les restaurants chers et demande à tous les gens qui font la fête s’ils passent ou non une bonne soirée. Nous étions assis à la première table et justement, personne ne fumait. Le présentateur dit au micro : Et voilà ce remarquable groupe à la première table ! Il n’y a parmi vous pas une seule blonde, ça veut dire que vous célébrez certainement la Journée contre le tabac !. Il s’approche de nous. Et parmi nous, à part moi, personne ne parle russe. Tous disent, comme ça : We don’t speak russian. Et ils me désignent – pour que je communique avec lui. Le présentateur me tend le microphone : Dites-nous pour quelle raison vous êtes ici réunis ?. Et je ne peux quand même pas dire Nous sommes une usine de tabac et pour la Journée contre le tabac, nous fêtons nos succès, hourra ! J’ai donc inventé une variante stupide, mais simple : Nous fêtons ici l’anniversaire de notre Peter, qui vient d’Allemagne ! Le présentateur a chanté au microphone Happy birthday to you !, toute la salle a repris et les gens de chez nous qui disent : Lena, qu’est-ce que tu lui as raconté ?, Peter qui ne comprend rien lâche : My birthday?! En gros, il a fallu toute la soirée jouer le jeu de cet animateur, de ses blagues et de ses toasts. Tu t’imagines, on nous a même apporté un gâteau d’anniversaire – le cadeau du chef ! »
Au centre commercial Evropeïsky
« On arrive chez Jean-Jacques à deux heures et demie du matin. Sacha et son pote étaient, évidemment, complètement faits, et moi je tenais tout juste debout. On s’assied à une table. Chez Mayak, on avait bu de la vodka et là on commande de la bière – et c’est le début d’un genre d’enfer. Moi, je suis super high, et je me mets à raconter qu’on ne me donne pas de passeport. Ça fait déjà deux ans qu’il est « à l’étude » – à mon avis, à cause des activités de papa. Je raconte, et à côté de nous est assis un type un peu sombre, comme ça – et c’est parti qu’il me colle. Il dit : Mais je vois bien qu’elle est assise avec vous juste comme ça. Bon, en gros, ils commencent à discuter, un mot après l’autre – moi je comprends que ça y est, il est temps de rentrer chez moi. Je suis partie et Sacha est resté avec ce mec à boire jusqu’à 8 heures du matin. Le lendemain, il me téléphone : Tu le crois, c’était un major du FSB – il avait une carte dans la poche. À un moment, il a enlevé sa veste et est allé aux toilettes, et j’ai regardé. Bon, à la fois, ça ne m’étonne pas qu’un major du FSB ait été assis à quatre heures du mat’ chez Jean-Jacques. On sait bien quel public se réunit là-bas – logique que les services spéciaux épient. »
Dans la marchroutka
« Tania me téléphone assez tard et commence Vika, comment va ? Quoi de neuf pour toi ? – tout le cirque hypocrite, quoi. Je sais bien qu’elle veut se plaindre de quelque chose – d’habitude elle ne me téléphone pas juste comme ça. Certainement une nouvelle dispute avec son mari. Je lui dis : Tania, venons-en au fait, qu’est-ce qui se passe avec Andreï ? Et elle : Vika, je m’ennuie. Andreï m’a frappé au visage, on m’a fait des sutures, deux opérations de chirurgie plastique, je reste à la maison parce que je ne peux aller nulle part avec cette tête, j’ai démissionné du travail. Tu ne viendrais pas me rendre visite ? Je suis choquée : Tania, comment ça ? Tu es allée porter plainte ? T’as demandé le divorce ? Elle s’est étonnée : Quelle plainte ? Mais enfin, nous sommes proches, Vika, qu’est-ce que tu dis ? Et elle m’a raconté qu’ils fêtaient un anniversaire – ils se disputent en permanence – et ils ont commencé à avoir un conflit. Il l’a frappée plusieurs fois, elle a perdu connaissance et il l’a emmenée à l’hôpital. Aux médecins, ils ont dit que Tania était tombée dans l’escalier. Mais le médecin n’est pas idiot – il en a vingt par jour de ces tombées dans l’escalier, et personne ne veut admettre ce qui s’est véritablement passé. Entre nous, elle me dit, depuis ça tout se passe bien : silence, calme, il m’achète des oranges. Non, je n’irai pas lui rendre visite, je ne comprends pas comment on peut vivre comme ça. »
Sur l’escalator du métro
« Je suis rentrée tard hier en métro, vers onze heures du soir. Le wagon s’arrêtait cinq minutes à chaque station. Il est arrêté à nouveau et le conducteur annonce dans le haut-parleur : Bagarre dans le deuxième wagon. Police, deuxième wagon. Et en face sont assis trois gros flics – bière à la main comme il se doit. Il sont assis, ne bougent pas. Le conducteur annonce encore une fois. Je leur dis : Eh, les gars, vous entendez, on appelle la police. Et eux, ils me disent : Mais dans le métro, ils ont leur police à eux, nous ça ne nous concerne pas, nous sommes agents municipaux. La verticale du pouvoir, en gros. »
Dans le square près du métro Dinamo
« Dans notre immeuble, ils ont couvert de béton l’aire de jeux pour enfants. Comme ça, en une journée, ils ont décidé et ils l’ont recouverte. Je sors hier avec la poussette et là il y a un panneau : Les travaux sont conduits par telle entreprise. Reconstruction de l’aire de jeux. Ça, c’est de la bonne reconstruction : maintenant, tu tombes du toboggan – le front sur le béton. Tu as glissé de la balançoire ? – traumatisme crânien minimum. »
Dans les toilettes pour hommes du bâtiment principal de la MGU
« On dit que la fac de journalisme, c’est le CAP de la MGU. Y étudient des gens vraiment très étranges, les filles, c’est autre chose, avec elles tout va bien. Mais là-bas, excepté les filles, n’étudient que des fils à papa et des mecs qui ont remporté les Olympiades à Orenbourg. Je te parle sérieusement, j’ai un pote qui y est en troisième année. Là-bas, c’est la glande totale, les filles travaillent toutes dans des journaux dès la deuxième année, les mecs font du foot trois fois par semaine et fument sur les escaliers de service. Comme ça pendant cinq ans, t’imagines ? »
Dans une datcha de Podmoscovie
« Quand nous avons fait entrer en 1968 les troupes en Tchécoslovaquie, je servais dans le bataillon des chars. Tous nous détestaient férocement et le mouvement était total – ils se couchaient sous les chenilles, genre il faudra que vous nous passiez sur le corps pour atteindre Prague. Et alors nous on avait trouvé un moyen, genre le tank roule vers toi tout doucement-doucement, à 3km/h. Toi, tu es allongé sur la route, t’es content. Et quand il ne reste que 20 mètres, le tankiste met les gaz à fond et le char avance vers toi avec un rugissement. Évidemment, ils bondissaient tous et détalaient. Et nous, nous nous amusions terriblement. Comme ça nous sommes arrivés jusqu’à Prague. J’y suis allé l’année dernière, à propos, pour faire du shopping, en avion. Je me suis baladé dans les anciens quartiers. »
À l’église du Christ sauveur
« Écoute, si moi je suis juif, toi tu es rabbin. Je te réexplique : la grand-mère de mon père du côté de sa mère était une vieille Juive moscovite de l’Arbat – c’est un fait. La maman de papa, donc, aussi. Bon et papa aussi, formellement, quoiqu’il n’est déjà réellement qu’un quart juif. Mais moi, même selon les lois juives, je ne suis pas juif. Si moi je suis juif, alors tout Moscou est juif à part les balayeurs des cours. Ça veut dire ici, y a carrément pas un seul Russe ou, disons, Ukrainien – si on pense comme ça, même si c’est un tout petit peu, alors t’es quand même juif. »

