Cécile Plaige : « Moscou agit sur les gens comme une cage sur des poules »

La Française de service. C’est à ce rôle que se cantonne bien malgré elle Cécile Plaige, une comédienne franco-russe arrivée en Russie il y a douze ans. Bien qu’à la base, elle soit venue faire du patinage artistique… Cécile se confie au Courrier de Russie sur sa vie à Moscou et nous donne son opinion sur la scène russe d’aujourd’hui.

Le Courrier de Russie : Vous avez grandi en France ?

Cécile Plaige : Oui, bien qu’étant à moitié russe. J’ai grandi à Paris et je suis arrivée à Moscou à l’âge de 20 ans : je faisais du patinage artistique, mon partenaire était Ukrainien, mon entraîneur Russe et pour des raisons économiques évidentes, il valait mieux pour moi venir vivre ici.

LCDR : Afin de préparer un championnat ?

C. P. : Oui, j’avais fait de gros progrès et on m’avait promis une carrière fulgurante… même si en partant à Moscou, je n’avais déjà plus très envie de patiner. Je me suis entraînée jusqu’aux sélections du championnat de France et après, j’ai tout arrêté. J’ai ainsi pu poursuivre mon vrai rêve de devenir comédienne ! Et par fainéantise de déménager en France à nouveau, j’ai entamé des études de théâtre ici à Moscou, à l’académie des arts dramatiques. C’est pour ça que je suis restée : par paresse (rires) !

LCDR : Propulsée sur les planches sans avoir jamais vécu à Moscou… c’était comment ?

C. P. : J’étais très handicapée au début car je n’arrivais pas à sortir une seule blague en russe, je me sentais ennuyeuse… Puis, dès la quatrième année, j’ai retrouvé ma liberté : je maîtrisais assez le russe pour m’adonner de nouveau à l’humour absurde. Mais je suis restée une « étrangère », malgré tout : il m’a fallu du temps pour comprendre ce que l’on voulait de moi.

LCDR : Vous l’êtes toujours, cette étrangère ?

C. P. : Non, pas dans la vie de tous les jours, je me suis beaucoup assimilée.

LCDR : Et dans la vie professionnelle ?

C. P. : Je suis effectivement « l’étrangère de service ». Je joue tour à tour l’Anglaise, l’Américaine, la Française … On ne me confie jamais un rôle de Russe. On me dit : « mais vous avez un physique tellement spécial… ». Ça va quand c’est le metteur en scène qui choisit ses acteurs. Mais dès que le producteur s’en mêle…

LCDR : N’êtes-vous jamais tentée de jouer en France, plutôt ?

C. P. : Le niveau y est peut-être meilleur mais la concurrence est rude… Je préfère être ici en sachant qu’il y a encore tout à faire.

LCDR : Comment évolue le théâtre russe, qui fut si populaire sous l’URSS ?

C. P. : Il est encore très populaire, si ce n’est encore plus qu’avant. Il avait grandement faibli au début des années 2000, mais maintenant, c’est l’effervescence. Personnellement, je n’aime pas beaucoup le théâtre académique, mais la scène ne se résume pas à ça, heureusement : il y a du théâtre de petite salle, du théâtre contemporain, documentaire, politique… C’est vraiment passionnant. J’essaie justement de m’orienter sur les petites salles, les nouvelles formes. Il existe dans le milieu des laboratoires, des festivals…

LCDR : Comment est-ce financé ?

C. P. : Cela fonctionne la plupart du temps grâce aux subventions, le gouvernement alloue de l’argent à ces petits projets.

LCDR : Qu’en est-il de l’habitude des Russes, héritée de la période soviétique, de se rendre régulièrement au théâtre ?

C. P. : Elle n’a absolument pas diminué et il y a de plus en plus de petits théâtres, très fréquentés par les jeunes, même les plus branchés.

LCDR : Comment le cinéma russe a-t-il évolué ces vingt dernières années ?

C. P. : Par rapport aux années soviétiques, il y a tout à refaire. Les films dits de « producteur », qui bénéficient d’un énorme budget, sont impossibles à regarder sans pleurer de rire ou de désespoir. En ce qui concerne les films « à festival », ils sont bons mais personne ne va les voir. Et puis il y a ceux qui sont ni bons ni mauvais… mais il y en a très peu.

LCDR : Pourquoi les films les plus mauvais ont-ils les budgets les plus importants ?

C. P. : L’argent du gouvernement va dans les films de guerre… Et les gens qui travaillent dans le cinéma sont des voleurs ! La qualité est extrêmement négligée. Normalement, une journée de tournage, c’est quatre minutes maximum. En Russie, c’est vingt !

LCDR : Comment cela se fait-il ?

C. P. : Parce que les « gens du cinéma » se mettent de l’argent plein les poches et tournent avec ce qu’il reste… c’est à dire pas grand-chose.

LCDR : Pourquoi le cinéma russe est-il si méconnu à l’étranger, selon vous ?

C. P. : D’une part, parce qu’il y a très peu de bons films. Et ceux-ci restent très « russes ». C’est à dire pas forcément très bien compréhensibles par les non-russes.

LCDR : Comment expliquer alors le succès d’Elena [film d’Andreï Zviaguintsev, promu notamment à Cannes en 2011] ?

C. P. : A vrai dire, je ne sais pas. Enfin si, c’est simple : c’est une mère qui est prête à tout pour son fils. C’est universel, tout le monde peut comprendre ça. Personnellement, j’étais assez mal à l’aise pendant le film.

LCDR : Un pays qui fait des bons films et aussi un pays qui rayonne à l’étranger, qui souhaite donner une bonne image de lui sur la scène internationale… qu’en pensez-vous ?

C. P. : Ben là, c’est sûr, ils n’y arrivent pas ! Ici, on ne parvient pas à faire jouer la « classe moyenne ». Dans un film russe figurent toujours la Russie et ses problèmes sociaux, des gens mal habillés, etc. Aucune trace de bon goût… Et je ne sais pas pourquoi. De jeunes gens élégants, qui ne roulent pas en Mercedes, il y en a plein les rues ici : pourtant, on ne les voit jamais dans les films. On met toujours en scène l’alcoolique de la campagne ou les riches qui habitent des maisons improbables et on oublie ainsi une énorme partie de la population. Moi, les jeunes des séries, je ne les vois nulle part dans la vie réelle.

LCDR : Quels sont les atouts du cinéma russe ?

C. P. : C’est qu’il y a encore tout à faire ! Il y a bien des gens qui un jour en auront ras-le-bol de ce qui est fait et peut-être créeront-ils alors une boîte de production ! Les acteurs russes sont bons, ils sont très versatiles. En plus, désormais, tous les acteurs vont être sous contrat. Jusqu’à maintenant, on se fichait de faire quelque chose de bien ou pas, on appartenait à un théâtre, une troupe et on ne pouvait pas être viré. Le salaire était fixe et augmentait lorsque l’on acceptait de jouer. Maintenant, la concurrence sera plus rude.

LCDR : Existe-t-il une censure dans le milieu ?

C. P. : Au théâtre, non. Au cinéma, non plus… mais à la télévision, c’est sûr. Ils simplifient au maximum les films pour abrutir les gens. Surtout, qu’ils ne réfléchissent pas !

LCDR : Quel est votre dernier film ?

C. P. : « La maison vide », qui a d’ailleurs été tourné dans ma maison familiale, en Bourgogne. Je devais tenir le rôle d’une Française et le tournage était prévu en Angleterre… Quand je l’ai appris, par souci d’authenticité, j’ai proposé ma maison de campagne. Ils ont accepté évidemment ! J’ai tourné avec toute ma famille.

LCDR : Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ici ?

C. P. : La grandeur de la ville, le froid. A Moscou je ne sors pas me « balader ». Je vais d’un endroit à l’autre, mais il n’y a pas de place pour l’errance dans cette ville.

LCDR : Vous n’avez jamais songé à repartir ?

C. P. : Si, tous les jours.

LCDR : Alors pourquoi pas ?

C. P. : Moscou agit sur les gens comme une cage sur des poules. Elles sont habituées à vivre dedans, et quand on enlève la cage, elles ne bougent pas. On est tellement habitué à lutter, à ce tourbillon moscovite… Quand on rentre à Paris au début on est soulagé, puis on se rend compte que la jungle a disparu et avec elle l’impression que tout est possible.

LCDR : Qu’est-ce qui vous fait tenir ici ?

C. P. : Les gens. Ici, tout marche à l’intuition, les Russes sont plus ouverts. A Paris, tout fonctionne au rendez-vous ! En fait, les Russes sont comme des indigènes : il n’y a pas d’étiquette, l’éducation se fait par paliers et c’est la garantie d’une grande spontanéité. C’est parfois très agréable.

LCDR : Qu’est-ce que les Russes vous ont appris ?

C. P. : Que tu ne peux compter que sur toi. Tu dois foncer, ne pas te poser de questions. L’improvisation… Une vie de bohème, et ça me plaît beaucoup. Tu vis, voilà, c’est tout.

LCDR : Qu’est-ce qui manque, ici ?

C. P. : La courtoisie, le tact. J’aimerais tellement qu’une vendeuse de magasin me dise bonjour, pas parce qu’elle est obligée mais parce que ça lui fait plaisir. Les Russes n’ont pas confiance en leur gouvernement, alors forcément, ça les rend méfiants, égoïstes même. En France, on a la conscience permanente d’avoir quelqu’un au-dessus de nous –le gouvernement, qui sera là en cas de pépin. Ici si tu es malade, tu n’as que tes amis sur qui compter. Les Russes ont besoin d’un « environnement social » : une couverture sociale, une éducation gratuite garantie, un bon système de santé publique…

3 réflexions au sujet de « Cécile Plaige : « Moscou agit sur les gens comme une cage sur des poules » »
  1. Tkatchev Iouri

    C`est juste a propos de la television russe- le cynisme regne…Mais est-ce que c`est vraiment la television russe? Elena de Zviaguintsev- c`est un tres bon film (C`est comme La Ceremonie- film francais)- pas pour tout le monde! La TV a peur d`Elena…

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