Quand à la place du désiré, préjugé, presque ordonné fils Aleksandr est née en tout et pour tout moi, Mère, ravalant avec amour-propre un soupir, dit : « Au moins, elle sera musicienne ».

Illustration : Auguste Renoir, Les filles de Catulle Mendes
Quand donc mon premier, évidemment insensé et tout à fait distinct mot de moins d’un an fut « gamme », Mère seulement confirma : « Je le savais », et se mit sur-le-champ en tête de m’apprendre la musique, me chantant sans fin cette fameuse gamme : « Do, Moussia, do, et ça c’est ré, do-ré… »
De mon oreille musicale Mère se réjouissait et sans le vouloir faisait l’éloge. Pourtant, après chaque « Bravo ! » arraché, elle ajoutait froidement : « Du reste, tu n’y es pour rien. L’oreille, ça vient de Dieu. » Ainsi cela m’est-il resté pour toujours – je n’y suis pour rien, l’oreille vient de Dieu. Cela m’a gardée et de la certitude et de l’incertitude, – vu que l’oreille, ça vient de Dieu. « De toi – rien que l’application, parce que tout don de Dieu peut être perdu », disait Mère au-dessus de ma tête de quatre ans, qui clairement ne comprenait pas et par-là même le retenait déjà en mémoire si bien que jamais tu ne l’en déloges. Et si je n’ai pas perdu cette mienne oreille, si non seulement je ne l’ai pas perdue mais si encore la vie ne me l’a pas laissé perdre ni boucher (et combien j’ai souffert !), cela à nouveau tout de même je le dois à ma mère. Si les mères disaient plus souvent à leurs enfants des choses incompréhensibles, ces enfants, grandis, non seulement comprendraient plus, mais agiraient plus fermement. À l’enfant il ne faut rien expliquer, l’enfant doit être charmé. Et plus obscurs sont les mots du charme, plus profondément dans l’enfant ils s’enracinent, plus immuablement en lui ils agissent : « Pater noster, qui es in coelis… »
Avec le piano – do-ré-mi – avec le clavier – je me suis aussi immédiatement liée. M’est apparue une main extensible jusqu’à l’étonnement. « Cinq ans et déjà elle atteint presque l’octave, encore un tou-ou-out petit peu !, disait Mère, comblant de la voix l’écart qui manquait, et, pour que je ne me fasse pas d’idées : du reste, ses pieds aussi sont comme ça ! », provoquant chez moi par ces « pieds » la tentation vague et aigüe, un jour ou l’autre, de tenter d’atteindre l’octave également du pied (d’autant que, seule de tous les enfants, je sais en écarter les doigts en éventail !), ce que, cependant, je n’ai jamais pu non seulement faire, mais même envisager mûrement, vu que « le piano est chose sacrée » et que dessus, il ne faut rien poser, pas seulement le pied, mais même un livre. Jusqu’aux journaux que Mère – avec quelque chose de l’entêtement hautain des martyrs, sans dire un mot au père qui invariablement et innocemment les avait posés là – retirait du piano – balayait.
Mais sur les pieds je n’ai pas terminé. Quand, deux ans après Aleksandr-moi, est née le notoire Kiryll – Assia, Mère dit : « Eh bien, il y aura une deuxième musicienne ». Mais quand le premier mot, déjà totalement sensé de cette Assia, enchevêtrée dans le sommier bleu du lit, fut « plé » (pied), Mère non seulement s’affligea, mais s’indigna : « Pied ? Ça veut dire, ma fille sera ballerine ? La petite-fille de grand-père, ballerine ? Dans notre famille, Dieu merci, personne n’a dansé ! »
Les années passèrent. Le « pied », semble-t-il, s’exauça. En tout cas, Assia, très légère du pied, jouait affreusement du piano – parfaitement faux, mais par bonheur si bas, que depuis le salon contigu déjà, on n’entendait rien. J’ai peur aujourd’hui de me tromper, mais il est peu probable qu’elle, consciencieusement, étirant la main jusqu’à la limite, atteignait plus que de do à fa. Sa main (comme son pied) était minuscule, et son toucher – de mouche. Ainsi le tout ensemble, quand ça arrivait à l’oreille, la tranchait comme au rasoir (le lobe).
– C’est donc qu’elle tient d’Ivan Vladimirovitch, disait Mère navrée mais déjà résignée. Il n’a, au point que ç’en est rare, aucune oreille. Du reste, Assienka semble l’avoir, l’oreille, si seulement on pouvait entendre ce qu’elle chante, – peut-être, ce serait juste ? Mais pourquoi est-elle à ce point fausse au piano ?
– Le pied, le pied, disait-elle songeuse, allant avec nous, déjà grandies et aussi les cheveux coupés, par les prés automnaux coupés de Kalouga, – et quoi, à la fin des fins une ballerine aussi peut être une femme respectable. J’en connaissais une, à Sokolniki : des enfants elle en avait six, et elle était une mère remarquable, exemplaire à ce point que même grand-père m’avait une fois laissé aller chez elle à un baptême… Et déjà clairement en plaisantant (et nous comprenions cela) : « Moussia sera une illustre pianiste, Assia (l’air de ravaler)… une illustre ballerine, et à moi il me poussera, de fierté, un deuxième menton ». – Et, ne plaisantant absolument pas, mais avec joie et chagrin du cœur profonds : – Voilà, mes filles seront donc des « artistes libres », ce que je voulais tellement être.
Mais les notes, moi, jamais je ne les ai aimées – bien que rapidement je me mis à remarquablement lire les partitions (mieux que les visages, où longtemps, longtemps je lisais – seulement mieux !). Les notes, elles m’empêchaient : elles empêchaient de regarder, plus précisément de ne pas regarder le clavier, elles déroutaient de la mélodie, déroutaient du savoir, déroutaient du secret, comme on déroute du pas – ainsi elles déroutaient les mains, empêchaient les mains de savoir d’elles-mêmes, se mêlaient comme le troisième, comme cet éternel « troisième en amour » de mon poème – et jamais je ne jouais aussi sûr que de mémoire.
Mais à côté de tout ce qui a été dit, vrai non seulement pour moi mais pour chaque débutant, je vois maintenant qu’il était pour moi, pour les notes, simplement trop tôt. Oh, que Mère se hâtait, avec les notes, avec les lettres, avec les « Ondines », avec les « Jane Eyre », avec les « Anton, le pauvre hère », avec le dédain pour la douleur physique, avec sainte Hélène, avec le seul contre tous, avec le seul – sans tous, elle savait exactement qu’elle n’aurait pas le temps, de toute façon n’aurait pas le temps de tout, de toute façon n’aurait le temps de rien, et donc – au moins cela, et encore au moins cela, et encore cela, et cela encore… Afin qu’il y ait quelque chose à évoquer ! Afin de tout de suite nourrir – pour toute la vie ! Comme de la première à la dernière minute elle donnait – et même ordonnait ! –, ne laissant pas se coucher, se tasser (pour nous – se rassurer), inondait et remplissait d’en-haut – sensation sur sensation et souvenir sur souvenir – comme dans une malle ne pouvant déjà plus rien contenir (devenue sans fond, d’ailleurs), par mégarde ou à dessein ?
Mère s’est précisément enterrée vive à l’intérieur de nous – pour la vie éternelle.
Après une telle mère, il ne me restait plus que cela : devenir poète.
De ferveur musicale – et il est temps de le montrer –, je n’en avais pas. La cause, la probable raison en était l’excédent d’application de Mère, qui exigeait de moi non dans la mesure de mes forces et capacités, mais de toute la non-mesure et l’irrévocabilité d’une vocation née. Qui exigeait de moi – elle-même ! De moi, déjà écrivain – de moi, jamais musicien. « Fais tes deux heures – et sois contente ! Moi, quand j’avais quatre ans, on ne pouvait m’arracher du piano ! « Noch ein wenig ! » Qu’une fois au moins, une seule fois, tu me le réclames ! » Je ne l’ai pas réclamé – jamais. J’étais honnête, et pas une de ses joies et louanges ne put me contraindre à réclamer ce qui de soi ne sortait pas des lèvres. (Mère, avec la musique – m’a torturée) Mais dans le jeu aussi j’étais honnête, je jouais sans tromperie mes deux heures matinales établies, les deux du soir (avant l’école musicale, c’est-à-dire avant six ans !), et même sans jeter souvent un œil au salutaire tour de l’horloge, mais combien de son profond appel – je me réjouissais ! Je jouais sans Mère de la même façon qu’en présence de Mère, je jouais, malgré les séductions de l’Allemande qui se disputait avec Mère, compatissante nounou (« on la torture tout à fait, cette petite ! ») et même du jardinier qui chauffait le poêle dans la salle : « Allez va, Moussienka, file ! ». Et même, parfois, de Père en personne, qui apparaissait hors de son bureau et, non sans hésitation : « Ne dirait-on pas que deux heures sont déjà passées ? Je t’entends depuis bien trois heures entières… » Pauvre papa ! Il se trouve justement qu’il n’entendait ni nous ni nos gammes, Hanons et galops, ni les maternels torrents, ni de Valeria (elle chantait) les roulades. Il n’entendait tellement pas qu’il ne fermait pas la porte du bureau ! Et pourtant, quand je ne jouais pas – Assia jouait, quand Assia ne jouait pas – Valeria relevait et, submergeant nous toutes – Mère – le jour entier et presque déjà toute la nuit ! Mais lui ne connaissait qu’un seul motif – issu d’Aïda – héritage de sa première femme, oiseau qui chantait et qui tôt s’était tu. « Tu ne sais même pas chanter Dieu, protège le tsar ! », lui disait Mère avec un reproche facétieux. « Comment, je ne peux pas ? Je peux ! (et, avec une totale bonne volonté) Di-i-ieu ! » Mais jusqu’au « tsar » ça n’arrivait jamais, vu que Mère, déjà sans facétie aucune – mais avec un visage véritablement souffrant-déformé serrait sur-le-champ ses mains sur ses oreilles, et mon père cessait. Il avait la voix forte.
Plus tard, après sa mort, il disait souvent à Assia : « Qu’as-tu, Assienka, il semble que tu joues faux ? », pour nettoyer sa conscience, – remplaçant Mère.
Non, malgré toutes les séductions, condoléances et appels – je jouais. Je jouais ferme comme le roc.
– Non, tu n’aimes pas la musique !, se fâchait Mère de tout cœur, précisément du cœur, en réponse à mon saut depuis le tabouret, éhonté et franc, béat, après deux heures assise. Non, la musique, tu ne l’aimes pas !
Non – j’aimais. La musique – je l’aimais. Seulement, je n’aimais pas – la mienne. Pour un enfant il n’y a pas de futur – il y a seulement maintenant (qui pour lui est toujours). Et maintenant, il y avait les gammes et les Hanons, et ces insignifiantes, blessantes de leur mini-précision « piécettes ». Ça lui allait à elle, à elle qui au piano pouvait tout, à elle, allant sur le clavier comme le cygne sur l’eau, à elle, qui je m’en souviens en trois leçons avait appris la guitare et jouait dessus des morceaux de concert, à elle, lisant depuis la partition comme moi d’un livre, ça lui allait à elle d’« aimer la musique ».
Andrioucha n’a pas appris le piano parce qu’il était d’une autre mère, qui chantait, et ç’aurait été comme une tromperie : la maison était nettement partagée entre chanson (le premier mariage de Père), et piano (le deuxième), qui parfois, par les champs et les soirées tardives de Taroussa, en un chant à deux voix, celles de Valeria et de notre mère, – confluaient.
Au piano d’Andrioucha s’opposait son grand-père Ilovaïsky en personne, ayant déclaré qu’ « Ivan Vladimirovitch avait bien assez comme ça de musique à la maison ». Pauvre Andrioucha, égaré entre deux mariages, entre deux destins : on n’apprend pas aux garçons à chanter et le piano est des Meyn (de la deuxième femme). Pauvre Andrioucha, qui manquait – d’ouïe ? de libre clavier ? d’une demi-heure de temps ? simplement de bon sens ? de quoi ? Surtout et avant tout – d’oreille musicale. Mais cela sortit comme si ç’avait été écrit : ni des roucoulements de gorge de Valeria, ni de mon toucher de l’âme, ni des « tili-tili » d’Assia – rien ne sortit de tous nos dons, tortures, apprentissages – rien. Cela sortit d’Andrioucha, jamais de sa vie embarqué sur notre orgueilleux navire musical, tombé en notre maison dans un espace comme inter-musical. Mais cela sortit de façon particulière, et le double interdit s’exauça : il ne se mit ni à chanter ni à jouer du piano mais, d’Andrioucha devenu Andreï, lui-même, de lui-même, de ses propres main et oreille, il apprit à jouer d’abord de l’harmonica, ensuite de la balalaïka, ensuite de la mandoline, ensuite de la guitare, choisissant à l’oreille – tout, non seulement il apprit lui-même, mais encore il apprit à Assia la balalaïka, et avec grand succès, plus que Mère au piano : elle jouait fort et haut. Et la dernière joie de Mère fut la joie de ce napolitain beau-fils (qui lui avait été laissé avec sa castorine de collégien) grand et beau, au sourire gêné, assis sur le bord de son lit de mort, lui jouant, gêné et sûr, les chansons qu’il savait, et il les savait toutes. Elle lui légua sa guitare, lui remit des mains aux mains : « Tu joues si bien, et ça te va tellement… » Et qui sait si elle ne regretta pas alors d’avoir alors obéi au vieux grand-père Ilovaïsky et à son tact de jeune deuxième-femme et non à son cœur sage et fou, c’est-à-dire en oubliant tous les grands-pères et toutes les femmes : celle-là la première, elle-même la deuxième, notre grand-père musical à Assia et moi, celui historique d’Andrioucha, de n’avoir pas fait asseoir : moi – à la table d’écriture, Assia – à ses flocons d’avoine, et Andrioucha – au piano : « Do, Andrioucha, do, et ça c’est ré, do-ré… »
1934
