Depuis décembre 2011, deux camps se font face lors des mouvements de contestation russes. D’un côté les manifestants, de l’autre : les forces anti-émeute russes, plus connues sous le nom de OMON. Qui sont ces hommes derrière leurs masques ? Comment voient-ils ces événements dont ils sont les acteurs ? Comment se perçoivent-ils ? Que pensent-ils de la Russie d’aujourd’hui ? Voici les réponses des membres de la brigade de Voronej, une des unités présentes lors des deux « marches des millions » du 6 mai et 12 juin derniers.

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Kommersant : Pourquoi êtes-vous devenus policier ?
Andreï, 32 ans : Après mon service militaire, j’ai choisi un métier où l’audace, la force et une connaissance du maniement des armes étaient requises.
Oleg, 26 ans : Je suis un ancien spetsnaz (forces spéciales russes). Après mon renvoi de cette unité, il m’était impossible de trouver un travail, autre que vigile ou OMON. J’ai choisi la deuxième option car je préfère servir mes concitoyens et ma Nation.
Sergueï, 30 ans : J’étais para par le passé. Un jour, un ami m’a proposé de rejoindre les forces anti-émeutes. J’ai dit oui : ça ou un autre service, ça m’était égal.
Vladimir, 28 ans : C’est un travail comme un autre.
K : Quel est votre film ou livre préféré ? Si vous n’en avez pas, quel est le dernier que vous avez lu ou vu ?
Andreï : Cela fait longtemps que je n’ai pas ouvert un livre. Le dernier film que j’ai vu, c’est The Avengers.
Oleg : Le dernier livre que j’ai lu : Labyrinth of Reflections de Sergueï Loukanienko. Niveau cinéma : Matrix et Fight club.
Sergueï : Je n’ai pas lu de livres depuis longtemps, le dernier film que j’ai en tête est Very Bad trip.
Vladimir : Je n’ai pas ouvert un livre depuis bien longtemps. Je regarde beaucoup de films mais je n’ai aucun titre en tête.
K : D’après vous, qui sont les gens qui manifestent et pourquoi ?
Andreï : Ce sont des fainéants moscovites qui y prennent part, ils sont nombreux dans la capitale. Chez nous, à Voronej, il y en a beaucoup moins. Moscou est prospère et ce sont justement tous ces jeunes bourgeois qui se donnent rendez-vous lors des manifestations.
Oleg : Ils ont tous des profils différents. On y retrouve de vrais révolutionnaires, des agents secrets étrangers et des bourgeois.
Sergueï : Il y a de tout ; des anciens fonctionnaires, des agents du Département d’Etat, des journalistes et des fainéants.
Vladimir : Un peu de tout.
K : Est-ce que ce mouvement a une influence sur la politique du pays ?
Andreï : Aucune. Le gouvernement se moque de cette protestation. Il reste sur ses positions.
Oleg : La tension s’accroît et le gouvernement surveille de prêt ce qu’il se passe.
Sergueï : Ces manifestants irritent Vladimir Poutine mais ce dernier ne le montre que très peu.
Vladimir : Aucune idée.
K : Quel sont vos rapports avec les manifestants ?
Andreï : Ils me sont assez indifférents, même s’ils m’irritent certaines fois. Avec leurs manifestations, on travaille les week ends, les jours fériés et parfois jusque tard le soir. De plus, ils peuvent destabiliser le pays car on trouve parmi eux des casseurs payés par des agences gouvernementales étrangères. Il y a aussi ces jeunes bourgeois, toujours à la recherche de nouvelles façons de s’amuser. D’un autre côté, il y aussi des citoyens qui veulent améliorer leur quotidien et d’anciens fonctionnaires qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts.
Oleg : Je réagis de manière différente pour chaque manifestant. Il y a autant de gens de bonne volonté qui souhaitent le bien du pays ou des personnes mécontentes de leur situation financière que de provocateurs et d’agents infiltrés dans les rangs de l’opposition.
Sergueï : Tout dépend de la personne que j’ai en face de moi. Il y a de tout dans ces manifestations.
Vladimir : Ma réaction est différente selon les individus.
K : Certains de vos proches font-il partie de l’opposition ou prennent-ils part à ces actions ?
Andreï : Aucun.
Oleg : Oui, j’ai des proches dans l’opposition et des connaissances aussi. Ils débattent sur le gouvernement et les actions de contestation. Je continue de penser que ce sera très difficile pour les manifestants de changer quelque chose.
Sergueï : J’ai un proche dans l’opposition avec qui j’ai coupé les ponts. Je ne parle pas avec l’ennemi.
Vladimir : Pas à ma connaissance.
K : Pourquoi y a-t-il eu confrontation directe entre vous et les manifestants le 6 mai dernier ? Pourquoi ne pas avoir utilisé des canons à eau ?
Andreï : Il y a toujours des contacts entre nous et la foule. Le problème des canons à eau, c’est qu’ils visent tout le monde, ils ne font pas la différence entre les bons et les mauvais. Nous n’intervenons physiquement que contre les manifestants les plus agressifs.
Oleg : Nous intervenons comme le veut la règle. Les canons à eau sont destinés aux hooligans. Dans le cas de cette manifestation, notre but était d’extraire les éléments dangereux de la foule.
Sergueï : Nous réagissons toujours de la même façon. Les canons à eau sont destinés aux émeutes, lorsque toute la foule est agressive. Lors de cette manifestation, on devait opérer minitieusement car nos collègues tombaient sous les coups.
Vladimir : Les coupables, ce sont les manifestants, on a juste répondu.
K : Vers quoi mènera l’escalade de la violence ?
Andreï : Vers un possible changement de pouvoir. Même si je ne vois pas bien à quoi cela servirait. Un escroc en remplacerait un autre.
Oleg : Cela mènera à un durcissement de la situation.
Sergueï : On arrêtera et on enfermera les plus fous. Quant aux autres, ils fuiront d’eux-mêmes.
Vladimir : A rien.
K : Etes-vous satisfait de votre situation ? Imaginez-vous passer dans les rangs de l’opposition ?
Sergueï : On a toujours envie de plus. Quant à passer de l’autre côté, pour quoi faire ? Changer d’un escroc pour un autre ?
Oleg : Je ne me plains pas. Je travaille, je vis, je vois mes amis, j’ai une famille… De plus, on a été augmentés. Cela signifie qu’on a besoin de nous. De toute manière, tout gouvernement a besoin d’une police car, aujourd’hui, certains manifestent, demain ce seront d’autres.
Sergueï : Je vis normalement, je n’ai pas à me plaindre. Je n’ai aucune raison de rejoindre l’opposition, j’ai un travail et je ne souhaite pas le perdre.
Vladimir : Je suis satisfait de ma vie.

Ils ne sont pas les Bisounours…