Khodynka

Une livre de saucisson, une brioche, un pain d’épices, une poignée de noisettes et un verre aux initiales du nouvel empereur : c’est pour obtenir ces cadeaux distribués lors du sacre de Nicolas II que 500 000 Moscovites se réunissent, le 18 mai 1896, sur la place Khodynka, un immense terrain vague au nord de la ville. Soudain, la rumeur court dans la foule : les présents ne sont distribués « qu’entre soi », et tout le monde n’y aura pas droit. Les gens s’agitent, se ruent vers les tentes – en résulte une cohue fatale, dans laquelle 1 389 personnes trouvent la mort. L’empereur se dit « chagriné » par l’accident mais ne daigne pas annuler les festivités. Pour son arrivée, vers 14h, la police range les cadavres sous les bancs et les gens qui se promènent sur la place leur marchent sur les mains et les pieds. La tragédie de Khodynka a trouvé écho chez bon nombre d’écrivains russes, et notamment Lev Tolstoï.

— Je ne comprends pas cet entêtement. Pourquoi veux-tu veiller et « aller au peuple » quand tu peux te rendre tranquillement au pavillon demain, avec tante Vera. Et tu ne rateras rien. Je t’ai pourtant dit que Vera avait promis de t’accompagner. D’autant que, en tant que demoiselle de cour, tu en as le droit.

Ainsi parlait le prince Pavel Golitsyne, connu de tout le gratin sous le nom de « Pigeon », à sa fille Aleksandra, 24 ans, surnommée « Rina ». Cette conversation se déroulait le soir du 17 mai 1896, à Moscou, à la veille de la grande fête populaire du couronnement. Il se trouve que Rina, jeune femme belle, forte, au profil caractéristique des Golitsyne avec un nez aquilin d’oiseau de proie, avait déjà passé l’âge des divertissements de bals mondains ou, du moins, se considérait comme une femme progressiste, une narodnitsa1. Fille unique et adorée de son père, elle faisait ce qu’elle voulait. Maintenant elle s’était mis l’idée en tête, comme disait son père, d’aller à la fête populaire avec son cousin non à midi avec la cour mais avec le peuple, avec le concierge et l’aide-cocher, qui partaient de leur maison et s’apprêtaient à sortir tôt le matin.

— Oui mais moi, papa, je ne veux pas regarder le peuple mais être avec lui. Je veux observer sa relation au jeune tsar. Est-il possible que je ne puisse pas, au moins une fois…

— Eh bien, fais comme tu veux. Je connais ton entêtement.

— Ne te fâche pas, papa chéri. Je te promets que je serai prudente et qu’Alek ne me quittera pas.

Quelque étrange et barbare que pût paraître cette lubie à son père, il ne pouvait pas ne pas céder.

Elle s’approcha de lui. Par habitude, il la bénit : elle embrassa sa grande main blanche. Et ils se quittèrent.

Ce même soir, dans l’appartement loué aux ouvriers de la fabrique de cigarettes par la célèbre Maria Iakovlevna, les conversations sur la liesse du lendemain allaient également bon train. Des camarades en visite s’étaient installés dans l’appartement d’Emelyan Iagodnov et tous se mettaient d’accord sur le moment de sortir.

— À cette heure-ci, il vaut mieux ne pas te coucher ou bien tu ne te réveilleras pas, disait Yasha, joyeux petit, vivant de l’autre côté de la cloison.

— Pourquoi ne pas dormir, répondit Emelyan. Nous sortirons avec l’aube.

— Eh bien, dormons alors. Seulement, Semionytch, réveille-moi, au cas… [...]

Semionytch s’éveille, va pieds nus de l’autre coté de la cloison, réveille Yasha, s’habille, graisse ses cheveux, se peigne, regarde dans le petit miroir brisé.

« Pas mal, ça va. Et puis les filles adorent. Mais je resterai sage… »

Il va chez la logeuse. Comme convenu la veille, il met dans sa besace un pâté, deux œufs, du jambon, une demi-bouteille de vodka et, à peine l’aube commence-t-elle à poindre, qu’ils sortent de la cour avec Yasha et marchent vers le parc Petrovskiï. Ils ne sont pas seuls. Et l’on marche devant, et l’on rattrape derrière, et de tous côtés arrivent et se rejoignent, sur la même route, des hommes, des femmes, des enfants, tous joyeux et parés.

Et voilà qu’ils ont atteint le champ de Khodynka, noirci par tout le peuple déjà présent. De la fumée monte de partout. L’aube était froide et les gens ont allumé des feux.

Emelyan a aussi rejoint des camarades, ils ont aussi allumé un feu, se sont assis, ont sorti les provisions, le vin. Et là, le soleil aussi est sorti, pur, clair. Tout est devenu joyeux. On chante des chansons, on bavarde, on plaisante, on rit, on se réjouit de tout, on attend la joie. Emelyan a bu avec ses camarades, a fumé et tout est devenu plus joyeux encore.

Tous étaient parés mais on remarquait aussi, parmi les ouvriers et leurs femmes, des rupins et des marchands avec femmes et enfants qui se mêlaient au peuple. On remarquait ainsi Rina Golitsyna, quand elle – heureuse, rayonnante à l’idée d’avoir obtenu de pouvoir fêter l’intronisation du tsar adoré de la population avec et parmi le peuple – déambulait avec son frère Alek parmi les feux de bois.

— Je te félicite, bonne demoiselle, lui cria un jeune de la fabrique, portant son verre jusqu’à sa bouche. Daigne accepter du pain et du sel.

— Merci.

— Mangez seulement, suggéra Alek, faisant étalage de sa connaissance des usages populaires et ils repartirent.

Habitués à toujours occuper les premières places, ils se dirigèrent tout droit vers le pavillon– marchant dans le champ, au milieu du peuple, où l’on était déjà bien à l’étroit. Mais les policiers ne les laissèrent pas passer.

— Et c’est merveilleux. S’il vous plaît, retournons là-bas, dit Rina. Et ils s’en revinrent vers la foule.

— Eh beh !, nota Emelyan, assis avec ses camarades autour des provisions installées sur un papier, écoutant le récit d’un ouvrier de sa connaissance qui s’était approché de ce que l’on distribuait. Eh beh !

— Je te le dis. Contre la règle, qu’ils donnent. Je l’ai vu de mes yeux. Ils portent et leur baluchon et leur verre.

— On le sait bien, coquins de cambusiers. Ils s’en fichent. Ils donnent à qui ils veulent.

— Eh mais qu’est-ce que c’est que ça ? C’est vraiment possible, contre la règle ?

— Pour eux, c’est possible.

— Allez, on y va, les gars. À quoi bon les regarder.

Tous se levèrent. Emelyan rangea sa bouteille avec le reste de vodka et partit devant avec ses camarades.

Il ne fit pas vingt pas que la foule se resserra tant qu’il devint même difficile de marcher.

— Où donc que tu t’faufiles ?

— Et toi, d’où que tu t’faufiles ?

— Et quoi, tu te crois tout seul ?

— C’est comme ça que ce sera !

— Bon Dieu ! Qu’on est serrés, dit une voix de femme. Un cri d’enfant partit d’un autre côté.

— Et toi, retourne chez ta mère…

— Et qu’est-ce que t’as, toi ? T’en veux un bien placé ?

— Ils embarquent tout. Eh bien, je vais me rapprocher, moi, je vais leur montrer. Diables, démons !

C’est Emelyan qui criait, costaud, bandant ses larges épaules en écartant les coudes, il ouvrit le passage comme il pouvait et se jeta en avant, bien que ne sachant pas pourquoi – pour la seule raison que tous se jetaient en avant et qu’il lui semblait qu’ouvrir le passage était absolument nécessaire. Derrière lui, des deux côtés, il y avait des gens, et tous l’écrasaient. Devant les gens n’avançaient pas et ne laissaient pas avancer. Et tous criaient quelque chose, gémissaient, ahanaient. Emelyan se taisait, serrant ses dents solides et fronçant les sourcils, ne cédait pas, ne faiblissait pas, poussait ceux de devant et, quoique lentement, il avançait. Soudain, la masse se mit en branle et, après un mouvement uniforme, fit un bond vers la droite. Emelyan regarda de ce côté et vit voler un sac, un autre puis un troisième qui retomba sur le groupe. Il ne comprenait pas ce que c’était mais près de lui, une voix se mit à crier :

— Démons maudits : ils se sont mis à balancer sur le peuple.

Et là où atterrissaient les sacs remplis de présents, on entendait des cris, des éclats de rire, des pleurs et des plaintes.

Emelyan fut violemment heurté de côté par quelqu’un. Il devint encore plus sombre et contrarié. Mais il n’eut pas le temps de se remettre de la douleur que quelqu’un lui marcha sur le pied. Son manteau, son manteau tout neuf, s’accrocha quelque part et se déchira. Son cœur s’emplit alors de rage et il se mit, de toutes ses forces, à s’appuyer sur les premiers, les poussant devant lui. Mais soudain, il se passa quelque chose de tel qu’il ne put le comprendre. Alors qu’il ne voyait devant lui rien d’autre que les dos des gens, là soudain, ce mur qui se dressait devant lui disparut. Il vit les tentes, ces tentes d’où les cadeaux devaient être distribués. Il se réjouit mais sa joie ne dura qu’une minute, parce qu’au même instant il comprit qu’ils étaient tous arrivés contre une paroi et qu’il marchait sur les gens, qu’il dévalait sur eux comme d’autres, ceux de derrière, dévalaient sur lui. Là, pour la première fois, il fut saisi par la peur. Il tomba. Une femme en châle à franges lui tomba dessus. Il la repoussa, voulut se retourner mais on pressait de l’arrière et il n’avait plus de force. Il se dirigea vers l’avant mais ses pieds marchèrent sur quelque chose de mou – sur des gens. On l’attrapait par les pieds et on criait. Il ne voyait rien, n’entendait rien et forçait le passage vers l’avant, en marchant sur les gens.

Les tentes étaient déjà en vue, on voyait les combusiers, on entendait les cris de ceux qui avaient pu atteindre les tentes, on entendait aussi le craquement des chemins de planches sur lesquels s’entassaient les gens de devant. Emelyan peinait mais il ne lui restait plus que vingt pas à faire, quand il entendit soudain sous ses pieds, ou plutôt entre ses jambes, un cri d’enfant et des pleurs. Emelyan regarda sous ses pieds : un garçon, tête nue, en blouse déchirée, était couché face contre terre et, sans cesser de pleurer, s’accrochait à la jambe d’Emelyan. Quelque chose pénétra soudain le cœur d’Emelyan. Sa propre peur s’estompa, de même que sa haine pour les gens. Il fut pris de pitié pour le garçon. Il se pencha, le saisit sous le ventre mais ceux de derrière le pressaient tellement qu’il manqua de tomber, lâcha le garçon. L’instant d’après, tendant toutes ses forces, il l’attrapa à nouveau et le plaça sur son épaule. La pression des gens commença à baisser et Emelyan emporta le garçon.

— Donne-le par ici, cria un cocher qui marchait tout près d’Emelyan, prit le garçon et le souleva au-dessus de la foule.

— Va, cours sur le peuple.

Et Emelyan observa le garçon, soit plongeant dans le peuple, soit s’élevant au-dessus de lui, sur les épaules et sur les têtes, s’éloigner de plus en plus loin.

Emelyan continua d’avancer. Ayant atteint les tentes, il reçut le sac et le verre, mais cela ne le réjouit pas. Il fut content, une minute, de voir que la cohue prenait fin ici. On pouvait respirer et se déplacer. Mais cette joie passa aussitôt à cause de ce qu’il vit : une femme en robe à rayures déchirée, aux cheveux châtain clair ébouriffés, en bottines à boutons. Elle était couchée face contre terre : les pieds dans ses bottines dépassaient vers le haut. Une main reposait sur l’herbe, l’autre était, doigts croisés, sous la poitrine. Son visage était bleuâtre, comme seuls le sont ceux des morts. Cette femme faisait partie des premiers écrasés à mort et jetés ici, derrière la clôture, devant le pavillon impérial.

Emelyan n’avait qu’un seul désir – partir, se libérer, comprendre ce qui naissait dans son âme, fumer et boire. Il avait terriblement envie de fumer et de boire. Il eut ce qu’il voulait – il sortit au large, alluma une cigarette et but.

Mais il en allait autrement pour Alek et Rina. Ne s’attendant à rien, ils marchaient parmi le peuple assis en cercles, discutant avec les femmes et les enfants, quand soudain le peuple tout entier se rua vers les tentes au moment où courut le bruit que les combusiers distribuaient les cadeaux contre la règle. Rina n’eut même pas le temps de regarder autour d’elle que déjà, elle était arrachée à Alek et emportée par la foule. La terreur la gagna. Elle tenta de se taire mais, sans succès, poussa des cris, demandant grâce. Il n’y eut pas de grâce, on la pressait de plus en plus, sa robe fut déchirée, son chapeau s’envola. Elle ne pouvait en être sûre mais il lui sembla qu’on lui arrachait sa montre et sa chaîne. C’était une jeune fille forte et elle aurait pu résister, mais sa terreur la diminuait, elle ne pouvait pas respirer. En loques, malmenée, elle résistait comme elle pouvait. A l’instant où les Cosaques chargèrent la foule, Rina perdit tout espoir et, dès ce moment, elle faiblit et un malaise l’envahit. Elle tomba et ne se souvint plus de rien.

Quand elle revint à elle, elle était allongée face contre terre sur l’herbe. Un homme, du genre ouvrier, avec une barbe, au manteau déchiré, était accroupi face à elle et lui aspergeait le visage d’eau. Quand elle ouvrit les yeux, cet homme se signa et cracha l’eau. C’était Emelyan.

— Où suis-je ? Qui êtes-vous ?

— Sur Khodynka. Moi, je suis qui ? Je suis quelqu’un, moi. On m’a malmené moi aussi. Mais nous, les frères, nous endurons tout, dit Emelyan.

— Et ça, c’est quoi ? Rina indiqua de la monnaie de cuivre qu’elle avait sur le ventre.

— Et ça, ça veut dire – du moins pour les gens – que tu es morte. C’est pour l’enterrement. Mais moi j’ai regardé et je me suis dit, non, elle est vivante. Et j’ai commencé à t’arroser.

Rina se regarda, vit qu’elle était toute débraillée et qu’une partie de sa poitrine était dénudée. Elle eut honte. L’homme comprit et la couvrit.

— C’est rien, mademoiselle, tu vivras.

Du monde s’approcha encore, un sergent de ville. Rina se souleva, s’assit et annonça de qui elle était la fille et où elle vivait. Et Emelyan partit chercher un fiacre.

Beaucoup de monde s’était déjà rassemblé quand Emelyan arriva sur le fiacre. Rina se leva, on voulut l’asseoir mais elle s’assit d’elle-même. Elle avait juste honte de son débraillement.

— Bon, et le frérot, il est où ? demanda à Rina une des femmes qui s’étaient approchées.

— Je ne sais pas. Je ne sais pas, prononça Rina avec désespoir. (Arrivée chez elle, Rina apprit qu’Alek avait eu le temps de sortir de la foule dès le début de la cohue et qu’il était rentré chez lui sans encombres).

— Mais cet homme m’a sauvée, dit Rina. Sans lui, je ne sais pas ce qu’il se serait passé. Comment vous appelez-vous ?, demanda-t-elle à Emelyan.

— Moi ? Quoi ? M’appeler ?

— Elle est princesse quand même, lui souffla une des femmes – elle est ri-i-iche.

— Venez avec moi chez mon père. Il saura vous remercier.

Et à ce moment, Emelyan fut saisi par quelque chose de si fort qu’il ne l’aurait pas échangé pour deux cent mille.

— Quoi encore. Non, mademoiselle, filez. Me remercier de quoi encore ?

— Mais non, tout de même, je ne serai pas tranquille.

— Adieu, mademoiselle, que Dieu te garde. Seulement n’emporte pas mon manteau.

Et il sourit d’un sourire aux dents si blanches, si joyeux que Rina s’en souvint comme d’une consolation dans les minutes les plus pénibles de sa vie.

Le souvenir de Khodynka, de cette demoiselle et de cette dernière conversation provoquait chez Emelyan un sentiment encore plus réjouissant au point qu’en y pensant, il était comme transcendé.

1 Narodniki est le nom d’un mouvement socialiste agraire actif de 1860 à la fin du XIXème siècle fondé par des populistes russes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>