Kalouga, ma bohème

Il est des villes où l’on s’imagine aisément vivre. Kalouga, pour moi, en fait partie. Un brin bohème, elle rappelle les villes américaines de l’après-guerre : subtil mélange d’insouciance et de puissance de travail, unis dans l’espoir d’un avenir meilleur.

La campagne de Kalouga est vivace, indomptable, ravissante. Le vert de l’herbe y est plus vert qu’ailleurs, le blanc de la neige y semble plus blanc. Sa terre, douce et mouvante comme de l’argile, est tout ce qui lui reste pour résister aux envahisseurs : les paysans s’en vont, les ouvriers sont aliénés par le travail, les hommes en général souvent ivres. La terre vengeresse de Kalouga brise tous ceux qui, comme Napoléon il y a 200 ans, s’apprêteraient à violer son sol. De cette force issue de profondeurs insondables est née une ville où il fait bon vivre : Kalouga. Située à environ 200 kilomètres de la capitale russe, elle abrite quelques 300 000 habitants.

Trêve de chichis

A Kalouga, soit on construit des voitures – Volkswagen, PSA Peugeot Citroën et Volvo y sont notamment implantés –, soit on travaille la terre. « Si vous voulez vivre ici, mademoiselle, va falloir aller à l’usine », décrète mon chauffeur de taxi lorsque je lui fais part de mes envies de ne plus jamais repartir. Perso, j’aurais plus volontiers été aux champs… Il jette un œil à ma manucure et sourit. C’est de bonne guerre et je ne lui reproche pas ses dents en moins.

En arrivant de Moscou par la route fédérale M3, on longe sur quelques centaines de mètres la rivière Oka avant de pénétrer dans le centre-ville, pas très grand mais accueillant. De l’autre côté de la berge, un champ fait office d’aire de repos pour l’été. Des voitures sont garées sur l’herbe et une horde de jeunes gens s’entassent autour d’un barbecue. On écoute du rock et on porte des mini-shorts colorés, taille haute : ça sent l’Amérique, celle du « quand tout était encore possible » – quand la construction automobile assurait la prospérité des villes moyennes, que le prolétariat remplaçait peu à peu la paysannerie et que le patriotisme d’après-guerre était encore intact.

Kalouga la glorieuse

Le 9 mai, Kalouga – comme toutes les autres villes de Russie – se pare d’une atmosphère euphorique de victoire, comme si celle-ci avait eu lieu la veille : les enfants qui n’ont pourtant pas connu la guerre semblent reprendre goût à la vie après des années de peur et de rationnement. Les hommes affichent un air perdu et ébahi de retour du front et les femmes sont pomponnées avec soin – comme un peu de douceur pour panser des mois de désespoir. Ballons, bonbons, feu d’artifice et généraux bourrés : l’illusion est presque parfaite.

Seul indice prouvant que nous sommes bien dans les années 2010 : les vétérans sont vieux et gras – signe qu’ils mangent à leur faim depuis quelques années déjà. Les babouchkas, elles, se donnent rendez-vous tôt le lendemain matin sur la rue Baoumana pour vendre leurs boutures : fraises, tomates, poivrons, fleurs des champs… Kalouga évite la gueule de bois du réveil grâce à ses femmes, fidèles, qui cachent la misère avec leurs armes fragiles.

Authenticité est mère de bien-être

Dans le train qui me ramène à Moscou, une babouchka se confie : « Les gens s’en vont, c’est dommage. Car ici, on a encore l’essence de l’âme russe, vous savez ? À Moscou, elle a presque disparu… »

L’essence de l’âme russe ? Mais de quoi parle-t-elle ? De ce serveur de pub, au 102, rue Suvorova, qui fait des tours de magie aux filles pour les séduire ou du fermier qui vous demande – bourru, abrupt mais clair – si vous ne voulez pas lui tenir compagnie pour la nuit ?

A-t-elle en tête les papillons qui dansent sur la nature intense, avide de couleurs, pleine de vie ? Ou ces maisons de bois qui penchent sous le poids des années et du froid, invivables et irrésistibles ? Ces Ladas enlisées dans la boue ? Cette forêt en plein cœur de la ville, improbable et enchanteresse ? Ou fait-elle simplement référence au café qui ne coûte ici qu’un euro ?

Evoque-t-elle encore cette nostalgie d’un temps où l’on (se) reconstruit et qui semble avoir imprégné Kalouga pour toujours ? De ces jours fastes où tout paraît possible, parce que rien n’est accompli tout à fait ?

Je la regarde droit dans les yeux, ses yeux bleus et vieux, qui sourient, et qui me répondent : Kalouga, c’est tout ça. L’authentique.

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