Iouri Saprykine : « Arrêtons de ne pas chercher la petite bête ! »

Le magazine Aficha a publié, à la suite des promenades citoyennes et du mouvementOccupyAbay,  qui ont succédé à l’investiture de Vladimir Poutine, 43 manifestes citoyens d’écrivains, de journalistes, de musiciens et de poètes, dans lesquels ils exposent leurs visions personnelles sur la Russie actuelle. Le Courrier de Russie a sélectionné les « 10 choses à faire afin de sauver la Russie » selon le journaliste Iouri Saprykine.

Photo : Look at me

Thérapie nationale

Cela fait à peu près 100 ans que la Russie se trouve dans un état de stress permanent et, malgré l’amélioration du niveau de vie, la santé psychologique de la population se dégrade un peu plus chaque année. Par conséquent nous nous retrouvons coincés dans une spirale infernale : violence domestique et goujaterie, dépression, suicides, morosité et désespoir. Il est donc indispensable de créer un programme de réhabilitation psychologique et de transformation de la société russe comprenant la création d’un service national d’aide psychologique par téléphone ou par Skype, d’un programme d’accompagnement pour les vétérans et les victimes de la guerre, d’un examen de politesse pour les fonctionnaires, d’interdire la diffusion de séries policières à la télévision, de mettre la musique à haut volume dans les kiosques et enfin d’éduquer les plus démunis. Il est également nécessaire de diffuser 24/24 sur l’une des chaînes nationales des vidéos mettant en scène des chats.

Remise sur pied

Les infrastructures russes sont abîmées et c’est avec difficulté qu’elles tiennent encore debout : les avions s’écrasent, les machines se cassent et les tuyaux fuient. Il faut en finir avec ces projets pharaoniques comme les Jeux olympiques ou la construction d’un pont à Vladivostok afin de se concentrer sur la rénovation de qui existe déjà : les usines, les routes, les jardins d’enfants, les parcs, les centrales électriques… Puisque l’Etat ne s’y intéresse pas, il est priomordial de mobiliser les entreprises privées et les citoyens. A cette fin, il faudrait diffuser 24/24 sur l’une des chaînes nationales des programmes de bricolage.

Intervention humanitaire

Ce n’est pas ce que vous croyez.  Je prône une augmentation du niveau de connaissance en sciences sociales. Le problème en Russie n’est pas le manque de « culture » mais le manque de connaissances en matière sociale de la population comparativement aux pays européens. Ainsi, les Russes ont perdu l’habitude de s’intéresser au pourquoi et au comment des choses. De plus, la barrière de la langue entrave la bonne compréhension du reste du monde, qu’ils considèrent soit comme ennemi, soit comme idiot. Quant à leurs problèmes personnels, ils ne sont pas capables de les résoudre (sans même parler de comprendre un tant soit peu un programme politique). Il est alors indispensable d’augmenter le nombre de cours de littérature, de langue et d’histoire à l’école, d’introduire dans les programmes la logique et la rhétorique, de réorganiser l’enseignement supérieur sur la base d’une formation en sciences sociales, d’imposer l’enseignement général de l’anglais et d’autres langues étrangères, et de mettre en place un examen obligatoire en sciences sociales pour les fonctionnaires. Ce ne serait également pas inutile que l’une des chaînes nationales diffuse en anglais et qu’une secondediffuse 24/24 des lectures de poèmes (en latin).

Taxons plus les initiatives non-citoyennes

Les pouvoirs doivent comprendre que préserver une forêt est plus important que de construire un centre commercial et qu’un jardin pour enfants est plus important qu’un immeuble de luxe (pour cela il est nécessaire que les pouvoirs publics cessent de se faire graisser la patte par les promoteurs immobiliers). La moindre chose qui porte atteinte à la bonne santé de la société (construction de bâtiments commerciaux sur l’espace public, industrie insalubre, déchets radioactifs, boissons alcooliques sucrées, séries télévisées nationales) doit être hautement taxée .

Rotation générale

Il existe des institutions de premier ordre qui, de toute évidence, n’ont jamais été réformés, comme le tribunal de presnenskiï, le service de contrôle des passeports de l’aéroport de Sheremetevo, le service d’entretien des voiries ou encore la direction de la chaîne NTV. Parfois, il semblerait même plus simple de licencier tout le monde plutôt que de les reformer.

Migration intérieure

Certes, le servage a été aboli en Russie il y a 150 ans mais une grande partie de la population n’est toujours pas capable de partir de chez soi ou de changer de domicile même si ce choix est vital ou économiquement intéressant pour la personne : n’importe quel déplacement d’une ville à une autre est source d’angoisse. Il faut donc mettre en place un système de ventes et d’achats immobiliers sur internet placé sous le contrôle de l’Etat et un programme d’aide à la population désireuse de quitter les villes de province, d’accorder des rabais sur les billets d’avion et de soutenir les agences de tourisme intérieures ou sur les pays de la CEI.

Formation à la solidarité

Toutes les formes d’organisations horizontales, tels que les associations de locataires, le club des amoureux de la pêche ou l’organisation de défense des eaux, sont une bonne chose pour la société. Cependant, l’auto-organisation ne se gère pas d’elle-même, elle a besoin de soutiens, d’aides et de formations de tous types, pas seulement d’internet. On a besoin de plus de documentations sur les conférences, les formations, d’un réseau d’échanges de conseils, de programmes télévisés consacrés à l’aide entre voisins et à l’attitude à avoir devant son employeur. Arrêtons de ne pas chercher la petite bête ! Les gens doivent apprendre à coopérer, à ne faire qu’un contre le pouvoir à tous les niveaux afin que la société soit meilleure pour tous.

Un régime économique d’austérité

Les années de stabilité prennent fin et ce, indépendamment du rôle que jouera Vladimir Poutine. Même si le pire n’arrive pas encore, par sécurité, il vaut mieux le considérer comme inévitable au vu de la situation actuelle : chute de l’euro, faillite des banques et diminution du prix du baril de pétrole. La faute n’en revient pas seulment à l’augmentation de l’âge du départ à la retraite et la diminution des budgets alloués à la santé et à l’éducation : tout le monde doit se serrer la ceinture, et pas seulement la population.

L’image de la Russie à l’épreuve

Comme l’avait écrit Konstantin Ranks sur le site d’information Slon.ru, la Russie doit changer son image extérieure. Il faut arrêter de vouloir convaincre le monde entier que la Russie est riche, forte et pleine de richesses extraordinaires et regarder les choses en face : les deux tiers du territoire sont recouverts de glaces éternelles et il fait tellement froid dans certaines régions que l’on se demande comment il est possible d’y vivre. La Russie est une terre d’extrêmes, un lieu où l’on vit « malgré tout » et où l’on passe tellement de temps à éviter ce « malgré tout » que l’on ne fait rien d’autre. Et c’est tant mieux! Car pour ce soi-disant monde civilisé, la Russie semble être la seule île où l’on peut retourner à la réalité, aux vraies valeurs de la vie. C’est de cette façon que l’on doit promouvoir notre pays au monde entier. Nous devons préserver des territoires de la main de l’homme, libres de toute modernisation et faire de la Russie un pays où l’on peut rester des heures entières au bord d’une rivière, le regard perdu au loin.

Retour à l’heure d’hiver

La Russie doit sortir de l’obscurité. Encore un hiver comme ça et s’en est fini pour nous !

3 réflexions au sujet de « Iouri Saprykine : « Arrêtons de ne pas chercher la petite bête ! » »
  1. Antomarchi Anne

    Bonjour, ne vivant pas sur place, je ne peux juger si ces recommandations sont justifiées…Mais règles générales certaines, oui semblent l’être; il faut s’occuper de la santé physique et morale de la population, et être attentif à son bien être…a réduire l’écart entre les riches et les pauvres…je vois ici au Québec, on ne fait rien pour l’entretiens des routes… il y a des trous partout…les viaducs tombent faute d’avoir été mal construits…et ou mal entretenus.. traverser certains ponts nous fait peur! oui si les richesses étaient mieux partager, ici, on pourrait voir à nos infrastructures, les sous sols de Montréal datent… …et n’ont pas été entretenus, à côté de ça, les guerres en Libye, en Afghanistan et ailleurs .. nous coûtent des millions de dollars. Notre système de santé est pourri. Alors oui si le constat de la situation en Russie est exact je suis d’accord. Mais j’ajouterais une chaîne en français… il ne faudrait pas s’en aller vers une civilisation de la consommation à outrance, ou vers des universités payantes comme aux USA ( le résultat est catastrophique). J’ose croire qu’en Russie, les gens sont plus cultivés, et plus instruits. qu’ailleurs.

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