Guide du numéro 212

Pour les avant-gardes - Art contemporain

Le festival Art-Ovrag de street-art à Vyksa, édition 2012, ça nous changera des clichés sur la province russe misérable et barbare. Le hip-hop d’aujourd’hui, mouvement éminemment collectif, contemporain et urbain, peut se parer de légitimité, de racines et de maîtres – à savoir le Décret n°1 Sur la démocratisation de l’art signé par Mayakovsky, Bourliouk et Kamensky et publié en mars 18 dans la Gazette des futuristes. Le document est une perle, un bonbon. Nous, camarades, déclarons qu’il faut sortir l’art de ses remises bourgeoises – musées, salons, bibliothèques, théâtres. Nous camarades, porterons l’art dans les rues, sur les murs des immeubles, au dos des voitures, des tramways et sur les vêtements de tous les citoyens. Nous, camarades, illuminerons et dessinerons tous les côtés, les fronts et les poitrines des villes, gares et wagons de chemins de fer qui parcourent inlassablement le pays. Que les rues soient une fête de l’art pour tous. Le festival Art-Ovrag renoue et fait des parallèles, ouvre Vyksa entière à tout un tas de saltimbanques – architectes, peintres, vidéastes, danseurs – confirmés ou amateurs. Des édifices temporaires, de la peinture sur les murs et les sols, du rap et de l’électro à tous les coins de porte – Art-Ovrag 2012 danse le sacre du printemps en une gigantesque cérémonie hip-hop. C’est à 200 bornes de Nijny-Novgorod, c’est sur l’Oka et ça vaut la balade.

Festival de culture nouvelle Art-Ovrag 2012. Les 1,2 et 3 juin 2012. Gorod Vyksa, oblast de Nijni Novgorod.

www.street-art-ovrag.ru

Pour une belle - Concert

On ne regrettera pas que Svetlana – lumineuse – Sourganova ait quitté le duo mythique Notchnye Snaïpery. Parce qu’avec elle, précisément, on ne regrette rien. Arbenina c’était le métal dans la neige, la dureté de Magadan, la nostalgie. Sourganova a l’œil plus rieur, plus de douceur, force tranquille. Contraste la poésie de ses mélodies avec des basses très rock. Sourganova est inspirée, la musique n’est pas un exercice mais une exigence de l’âme. La pétersbourgeoise a dépassé la mélancolie, aime toujours un peu plus ce qui est à venir, se réjouit des années qui passent et voit de plus en plus clair. On n’a plus peur du temps qui coule quand on sait que les morts simplement n’habitent plus là – vivent dans d’autres sphères ; quand on sait toutes les dimensions et la présence de l’invisible. Sourganova sait aussi que l’essentiel, c’est la compassion, ressentir la douleur de l’autre, avoir au moins conscience que son petit confort est privilège autant qu’éphémère. Elle sait aussi qu’il faut ici-bas tout essayer, qu’interdire, protéger ou économiser est stupide. Buvez ! – mais de bons alcools et en bonne compagnie, fumez ! – mais des cigares de qualité. L’équilibre plutôt que le bien. La modération, non par souci moral mais pour goûter toujours avec plaisir, toujours redécouvrir. Se consumer avec joie. Avec reconnaissance. Moins je m’épargne plus je renais. Et ne pourrira pas la dépouille du starets qui a accepté de tout perdre.

Sourganova i orketsr. Le 1er juin, à 21h. Klub 16 tonn, oul. Presnensky Val, d.6, str.1.

www.16tons.ru

Pour un tigre de papier - Concert

Les Russes, enfermés dans leurs frontières par 70 ans d’Union soviétique, gardent un rapport sévèrement complexe aux « étrangers » – occidentaux s’entend, européens particulièrement. Un complexe d’infériorité/supériorité qui les prive souvent de tout discernement dès que sonne d’ailleurs un nom, un visage, un accent. Complexe qui n’est sans doute pas pour rien dans la vaste place faite au chef d’orchestre grec Theodor Currentzis. Même s’il finit à force, au bout de ses seize années russes, par taper sérieusement, ici aussi, sur les nerfs d’un grand nombre. Certes l’innovation est toujours haïe, certes la liberté implique la solitude. Mais l’incontestable talent initial du jeune compositeur est de plus en plus terni par la mégalomanie, la malhonnêteté, les choix faciles. La provocation est parfois nécessaire mais c’est quand elle est pleine, quand elle n’est qu’une étape. Celle, incessante, du protégé du gouverneur de Perm devient, à l’inverse, de plus en plus creuse. Le projet expérimental Platforma invite le Grec pour un concert dont personne ne voudrait ailleurs, même la snob Perm – c’est dire. Pour un concert pour l’instant « mystérieux » mais qui risque de porter son nom à merveille : Katastrofa. Ça tombe bien, c’est le premier jour de juin et l’ouverture de la saison des grillades à la campagne.

Katastrofa (concert) – Theodor Currentzis, proekt Platforma. Le 1er juin, à 20h. Winzavod, 4-y Syromyatniczesky per., 1, s. 6.

www.platformaproject.ru

Pour des perles - Cinéma

Et si les sempiternels clichés du pays des 365 fromages sur le gros ours n’étaient qu’affaire de cadres ? L’erreur serait péché moins de certitude et malhonnêteté que de simple incapacité, malheureuse et pitoyable étroitesse d’esprit. L’orthodoxie russe, pour la petite pensée philistine, c’est ce voyou mafieux de Kiryll enrichi sur la vente de tabac au marché noir, ses histoires de montres de luxe et ses démêlés avec de pourtant mignonnes petites punkettes. Pour qui voit plus large, plus grand, aussi haut et loin que le ciel de Russie, l’orthodoxie ce sont ces prêtres reculés n’acceptant que les putes et les toxicomanes, ce tsar qui mit en scène sa mort pour se retirer ermite en Sibérie, ces îles à la terre sacrée qui vous purifient le sang même le plus cruellement versé, ces coupoles dorées visibles jusque depuis l’avion. C’est Jésus aux pieds nus contre l’Église qui amasse, celui-là aux épaules assez larges pour porter toute la lâcheté des hommes, celui-là qui incarne l’Amour et le Pardon. C’est ce signe de croix face aux petites églises omniprésentes, ce rituel qui vous empêche d’oublier même une seconde combien vous êtes insignifiant, poussière. C’est l’extase de la perte, le dénuement. Aussi.

Festival international de cinéma : « Le pèlerin orthodoxe » – lieux saints, renaissances de temples et monastères, chemins de croix et pèlerinages. Du 24 au 27 mai. Centre du Patriarcat moscovite (ancien cinéma Litva), Mitczurinsky pr-t, d. 8/29.

www.patriarchia.ru

Pour le Titanic - Cinéma

La Semaine itinérante du cinéma français édition 2012 se balade en Russie depuis un moment déjà, on l’attrapera à Moscou à la fin du joli mois de mai. Cette « rétrospective Nathalie Baye » ne remonte pas trop loin – malheureusement peut-être pour nous, mais heureusement pour tous ces films des années 1990-2000 qui auraient ô combien souffert de la comparaison avec un Truffaut par exemple. Godard est là, mais sa deuxième période et pas la fougue d’un Pierrot le Fou. Un Chabrol aussi et puis des premiers films, jusqu’à cette comédie sur la belle-mère qui s’émancipe, terriblement à l’américaine. La France d’aujourd’hui est vraiment ce pays des aveugles où les borgnes passent pour des grands. Ça boîte soit du côté des thèmes – petits drames bourgeois, questions existentielles à la portée des caniches – soit de celui des images – trop de ficelles apparentes, d’explications, de voiles levés, de gros sabots. Trop de raison tue la raison, l’esprit critique et la désacralisation érigés en maîtres ont tué la poésie et le mystère, la langue a perdu toute charge, toute force, avec les imbéciles elle ne sait plus dire l’invisible. Et quoi – que le paquebot coule, déjà les canots sont partis, plutôt que de pleurer sur la fin d’une ère se réjouir d’autres naissances, laisser fondre la mèche et garder l’œil ouvert, chercher l’étincelle rallumée ailleurs.

Semaine itinérante du cinéma français. À Moscou du 29 mai au 5 juin. Kinoteatr Pioner, Koutouzovski pr-t, 21.

www.pioner-cinema.ru

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