Stratégie ou snobisme ? Vladimir Poutine, président russe nouvellement investi, ne s’est pas rendu au sommet du G8 du 19 mai 2012, à Camp David, aux États-Unis. Faisant fi du protocole, il a choisi d’y envoyer son Premier ministre, Dmitriï Medvedev.
Explication n°1 : Il formait « son » gouvernement
Le 21 mai, Vladimir Poutine dévoilait finalement les personnalités du nouveau gouvernement russe – deux semaines après l’investiture présidentielle. À la veille du G8 de Camp David, qui s’est réuni le 19 mai, le président russe indiquait qu’il ne se rendrait pas aux États-Unis, préférant se concentrer sur la formation du nouveau pouvoir exécutif. Une raison suffisante, selon le directeur général du Conseil russe des affaires internationales Vadim Kortounov, pour que Poutine reste en Russie. « Le processus de désignation du nouveau gouvernement s’est révélé complexe. Si le Premier ministre Medvedev a formulé ses propositions dès le 11 mai et qu’une semaine plus tard, aucune décision n’avait encore été prise, c’est que le Kremlin a été le théâtre d’âpres consultations, souligne-t-il. Je pense que la question était prioritaire pour Poutine, d’autant que le président jouera un rôle très actif dans la direction de l’exécutif. »
Explication n°2 : Il ne veut pas se plier aux décisions du G8
La raison de l’absence de Poutine pourrait également être stratégique. Agissant ainsi, le président se réserve une marge de manœuvre face aux conclusions d’une réunion à laquelle il n’a pas participé. « Les compétences de Dmitriï Medvedev étant limitées – en principe, seuls les leaders des pays représentés peuvent en effet siéger au G8 –, Poutine se ménage une liberté d’interprétation des décisions prises lors du sommet », commente Vadim Kortounov. De fait, les recommandations prises lors de ces réunions ne correspondent souvent pas totalement à la position russe. Lors de la crise économique, par exemple, le G8 avait décidé de libérer les échanges commerciaux entre les pays membres. La Russie n’a pas suivi cette résolution et, à l’heure où tous les pays abaissaient leurs tarifs de douane, elle maintenait les siens aux mêmes niveaux.
Explication n°3 : Il favorise le G20
Si Vladimir Poutine n’a pas honoré de sa présence le sommet du G8, il participera en revanche, selon toute vraisemblance, à celui du G20, prévu pour les 18 et 19 juin au Mexique. Une façon de souligner le rôle croissant des pays émergents dans la politique internationale ? Vadim Kortounov en est persuadé. « Pour la Russie, il est autrement important de participer activement au G20, où elle occupe une position de leader symbolique des pays en voie de développement. D’autant qu’elle s’apprête à présider ce sommet en 2013 », assure le chercheur. La Russie est le seul pays au monde à participer aussi bien au G8 qu’au G20 et au BRICS [organisation regroupant le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, ndlr] – « ce qui lui confère un poids qu’elle ne peut laisser ignorer », poursuit Kortounov.
Explication n°4 : Il affiche son indépendance en plein débat sur le bouclier anti-missiles
Le projet de bouclier anti-missiles de l’Otan – qui devrait être installé en Europe (en Roumanie en 2015, puis en Pologne en 2018) afin de contrer une éventuelle attaque venue du Proche-Orient- demeure une pomme de discorde majeure entre la Russie et les pays occidentaux. Les Russes estiment que l’établissement d’un tel système anti-missiles à leurs frontières devrait s’accompagner d’un partage des pouvoirs entre l’Otan et leur pays, selon la géographie des menaces potentielles. La Russie propose ainsi de prendre la responsabilité de détruire les fusées dirigées vers son territoire, quand l’Otan serait chargée de celles pouvant atteindre l’Europe, par exemple depuis l’Iran. La proposition a toujours été refusée par l’Otan, et l’organisation n’a pas non plus l’intention de fournir de garanties juridiques impliquant que le bouclier ne sera pas dirigé vers la Russie. « Par son refus de participer au sommet, Poutine laisse entendre que la Russie ne poursuivra pas les négociations sur cette question tant que sa position ne sera pas entendue. Et, qu’en l’absence d’accord, le pays se lancera dans une modernisation plus résolue de son arsenal nucléaire », explique Vadim Kortounov. Le 20 mai dernier, le sommet de l’Otan à Chicago a pris la décision d’entamer la phase active d’implantation du bouclier anti-missiles en Europe.
Explication n°5 : Il craindrait les critiques occidentales
Le retour de Poutine à la présidence de Russie n’est pas du goût de tous : dans le pays, les manifestations dénonçant l’usurpation se poursuivent, et en Occident, les critiques fusent contre la répression qui frappe l’opposition. « C’est pour éviter les remontrances de ses homologues occidentaux que Poutine a décidé de ne pas participer à ce sommet du G8 », estime Andreï Souzdaltsev, directeur de recherche à la Haute école d’économie de Moscou. Une hypothèse que Vadim Kortounov balaie d’un revers de la main. « Il se trouvera toujours assez de politiciens, journalistes ou défenseurs des droits de l’homme pour critiquer Poutine – et ce indépendamment de ses déplacements, assure-t-il. Et le président sait parfaitement répondre aux questions dérangeantes, qu’elles concernent la liberté d’expression ou Mikhaïl Khodorkovsky. » L’important, pour Vladimir Poutine, c’est que les chefs d’États occidentaux légitiment son élection. Et ils l’ont fait, en le félicitant tous pour sa victoire.
Explication n°6 : Il préfère rester sur « ses terres »
Selon toute vraisemblance, le premier déplacement international de Vladimir Poutine en qualité de nouveau président de Russie se fera en Biélorussie, une ancienne république soviétique. La visite est prévue pour le 25 mai. « Soigner les rapports avec ses anciens satellites est une des priorités de politique extérieure pour la Russie, souligne Andreï Souzdaltsev. La Russie tient à disposer d’un maximum d’alliés dans son espace géopolitique proche – c’est à cette condition qu’elle pourra conserver son statut de puissance mondiale. » Lors des discussions avec le président biélorusse Alexandre Loukachenko, Vladimir Poutine abordera la question de la privatisation de l’économie biélorusse, un engagement que la Biélorussie a pris mais qu’elle tarde à tenir. Actuellement, la Biélorussie vit littéralement sous perfusion russe : le pays, sous forme de prêts ou de subventions, reçoit du géant voisin huit à neuf milliards de dollars par an – soit 20% de son PIB. « La Russie a intérêt à diminuer le montant de ses aides et à voir la Biélorussie aller de l’avant de façon indépendante, affirme le chercheur. Mais tant que son gouvernement ne se décidera pas à libéraliser l’économie, les perspectives de développement de la Biélorussie resteront obscures. »


