Où va l’opposition ?

Les opposants au régime de Vladimir Poutine battent toujours le pavé à Moscou. Et pour désarmer le pouvoir, plus question de gigantesques meetings ni de slogans provocateurs : les contestataires campent aujourd’hui sur les places de la ville et organisent des promenades littéraires… Pourquoi sont-ils là ? Quelles nouvelles formes prend leur lutte ? Qui grossit aujourd’hui les rangs de la contestation ? Explications.

Manifestation du 13 mai à Moscou – Photo Benjamin Hutter-

Dimanche 6 mai 2012, 16h. À la veille de l’investiture présidentielle de Vladimir Poutine, les opposants au régime sont réunis aux alentours du métro Oktiabrskaïa. Ils tiennent à signifier au pouvoir que l’élection présidentielle du 4 mars 2012, entachée de fraudes, est loin de satisfaire tous les citoyens du pays. Selon les organisateurs, 60 000 personnes étaient présentes pour ce rassemblement – contre 8 000 pour la police. Mais cette « Marche des millions », qui devait atteindre la place Bolotnaïa, ne s’est pas déroulée comme prévu.

Ksenia Adamovitch, réalisatrice et productrice de courts-métrages, y était. « Je ne m’attendais absolument pas à une telle violence. Quand le cortège a démarré, depuis le métro Oktiabrskaïa, il y avait un orchestre, des gens qui prenaient des photos. Tout était très pacifique. Mais en approchant du pont Maliï Kammeniï, nous avons constaté qu’il était entièrement occupé par l’OMON [unités de forces spéciales du ministère russe de l'Intérieur, ndlr]. Nous ne pouvions pas passer. Je me trouvais au début du cortège, près des figures de l’opposition Alexeï Navalny – célèbre blogueur anti-corruption – et Sergueï Oudaltsov – leader du Front de gauche –, qui ont invité la foule à s’asseoir. Certains ont suivi, d’autres pas. Puis les militants du Front de gauche ont commencé d’avancer vers le pont : ils ont forcé le passage pour rejoindre la place Bolotnaïa. Nous les avons suivis et, à un moment donné, un ami m’a dit de courir… En me retournant, j’ai vu les OMON qui matraquaient la foule. Je ne sais pas qui a commencé – mais c’est ce que j’ai vu », relate la jeune femme.

6 mai 2012 : le dérapage

À cette question de « qui a commencé ? », les réponses sont loin d’être unanimes. Pour les uns, la provocation est venue des manifestants. Elena Panfilova, représentante de l’organisation Transparency international en Russie, revient sur cette journée dans son blog. Elle affirme avoir vu, depuis le restaurant d’où elle observait les événements, « une colonne organisée s’arrêter au milieu du pont, avec l’intention d’y rester. Il était clair que ces gens cherchaient à faire une démonstration de force. » D’autres témoignages rapportent que certains manifestants ont précipité l’émeute en jetant sur la police ce qu’ils avaient à portée de main : des morceaux d’asphalte ou encore des objets enflammés. Les forces de l’ordre auraient ensuite répliqué par des coups de matraque.

Vsevolod Lisovskiï, producteur de cinéma et de théâtre présent lors de cette journée, estime également que la violence des OMON n’était pas gratuite. « Il est certain qu’il y avait trop de monde, et que le simple fait de s’asseoir était une provocation. L’issue des événements était évidente. Personnellement, j’avais des choses à faire le lendemain et je ne pouvais donc pas me permettre de risquer une arrestation. Pour cette raison, je me suis simplement dirigé vers le métro et je suis parti. Ceux qui, de la même façon, ne voulaient pas d’ennuis avec la police n’en ont pas eu non plus », témoigne-t-il. Même certaines figures du mouvement d’opposition, comme Ksenia Sobtchak, admettent que « les organisateurs avaient prévu dès le matin une percée parmi les rangs de l’OMON. »

Pour une grande partie des manifestants, cependant, le blocage du pont par la police en rangs serrés constituait précisément le premier geste de provocation – dans la mesure où la marche avait été autorisée par la mairie de la capitale. Bilan : 650 opposants ont été arrêtés et l’OMON fait état de 24 policiers blessés à la suite des affrontements avec les manifestants.

Le calme après la tempête

Suite à ces heurts avec les forces de l’ordre, l’opposition n’a pas rendu les armes. Les jours suivants, des « Marches infinies » – consistant simplement à se promener dans Moscou en arborant un ruban blanc, symbole de l’opposition depuis les manifestations de l’hiver – ont essaimé dans les rues de la capitale. Lundi 7 mai notamment, jour de l’investiture de Vladimir Poutine, dix participants à ces Marches ont ainsi été arrêtés rue Tverskaya. Deux jours plus tard, après une première tentative d’installation à Kitaï-Gorod, les manifestants ont pris leurs quartiers sur le boulevard Tchistyie Proudy. L’objectif ? Affirmer au pouvoir la légitimité du droit de réunion en Russie. Au fil des jours, ce campement improvisé est devenu un lieu de vie réunissant quotidiennement près de 2 000 personnes : un buffet alimenté par les manifestants a été installé mais aussi des toilettes, ou encore un bureau d’information. Au programme également : un règlement intérieur destiné à organiser la vie du campement, des conférences, des concerts et une assemblée générale quotidienne. Le lieu a été évacué par la police mercredi 16 mai mais les opposants se sont dirigés vers une autre place moscovite pour continuer leur action : la place Koudrinskaïa. Obligés de la quitter deux jours plus tard suite aux pressions de la police, les opposants, à l’heure où nous mettons sous presse, recherchent un nouveau lieu pour poser leurs valises.

Outre ces occupations inspirées du mouvement américain « Occupy Wall Street », les opposants ont poussé la logique pacifiste encore plus loin. Dimanche 13 mai, des plumes célèbres comme Boris Akounine et Dmitriï Bykov ont organisé une « Promenade des écrivains », qui s’est déroulée sans heurt depuis la place Pouchkinskaïa jusqu’au boulevard Tchistyie Proudy, rassemblant 2 000 personnes selon la police, 10 000 selon les manifestants.

Cette voie pacifique empruntée par l’opposition pourrait se révéler une arme efficace. « En Russie, l’opposition a toujours été considérée comme une force illégale. De ce fait, elle a été contrainte, dans son combat contre le pouvoir, de suivre les règles, les formes et le langage de la conspiration », note Alexeï Levinson, sociologue et directeur de recherches au Centre Levada de Moscou. Depuis décembre 2011 et les premières manifestations contre les fraudes électorales, le jeu a d’autres règles : l’opposition se fait entendre ouvertement, annonce où elle va, ce qu’elle a l’intention de faire ou encore qui participera à ses actions. « C’est une manière efficace de décourager le pouvoir. Ce dernier est mieux préparé à la violence et à la force qu’au dialogue apaisé – dont il ne possède ni les techniques ni le langage. Poutine a donc intérêt à ce que l’opposition se radicalise, pour l’affronter avec ses armes habituelles », analyse le chercheur.

Manifestation du 13 mai à Moscou – Photo Benjamin Hutter-

Une opposition divisée

Mais qui donne le ton dans les cortèges aujourd’hui ? Dès le début décembre, trois forces ont émergé dans l’opposition : les libéraux, la gauche et l’extrême droite. Les premiers se sont immédiatement posés en force dominante. « Ils avaient des médias pour les soutenir et les moyens financiers les plus conséquents. Aujourd’hui, l’espace de la prise de décision s’est élargi mais les libéraux n’ont pas perdu leur hégémonie », note Ilya Boudraitskis, militant du Mouvement russe socialiste. La plupart des manifestants, qui se définissent souvent comme la « classe créatrice » ou les « citoyens instruits », s’affirment d’ailleurs libéraux.

À propos des autres courants politiques, on note que le discours de l’extrême droite recevait encore un certain écho dans le pays jusqu’à la naissance du mouvement d’opposition de décembre 2011. « Les nationalistes affirmaient qu’ils pouvaient faire descendre des milliers de gens dans la rue derrière leurs slogans xénophobes. Mais les manifestations de décembre dernier ont montré qu’ils avaient tort. Pour les dizaines de milliers de personnes présentes lors des meetings, les idées de l’extrême droite n’avaient aucun intérêt », souligne Ilya Boudraitskis. Pour preuve : les sifflets de la foule, le 24 décembre 2011, dès qu’un orateur prononçait un slogan nationaliste.

Et la gauche dans tout ça ? Pour Ilya Boudraitskis, l’atout de cette dernière est sa culture de la politique de la rue. « Que se passe-t-il dans les campements d’opposants ? La gauche sait organiser des séminaires, des concerts ou des discussions. Ces actions lui permettent de fédérer des gens qui ne sont pas a priori portés vers la politique. »

Seul problème : l’idéologie de ces trois courants est difficilement conciliable. « Aujourd’hui, le mouvement de contestation a assez de ressources idéologiques pour s’asseoir sur les boulevards et les places, estime Vsevolod Lisovskiï. Mais pour dépasser ce stade, il lui faudrait s’ouvrir davantage, notamment en entamant un dialogue avec l’électorat de Poutine. C’est par la discussion que nous pourrons créer un modèle acceptable pour la majorité de la population. »

Que veulent les manifestants ?

Au-delà des forces politiques en présence, la foule des manifestants a ses convictions propres. Dania, 18 ans, est étudiant en philosophie. Présent lors de la Promenade des écrivains, il s’est rallié au mouvement « par conviction contre le régime et par solidarité avec les gens qui ont souffert au cours de ces derniers jours ». « En Russie, confie le jeune homme, les gens au pouvoir ne sont pas compétents. Ce sont tous des amis de Poutine qui n’ont pas réellement mérité leurs postes. Il faut que ça change. C’est pour exiger cela que je suis à Tchistye Proudy aujourd’hui. »

Roman, 46 ans, habite à Vologda et dirige un groupe de presse régional. Il s’est déplacé pour exprimer ses craintes quant à la façon dont le pouvoir est exercé en Russie : « Je ne veux pas d’un pays où le gouvernement vole de l’argent tout en permettant à une élite de s’enrichir. D’autre part, poursuit-il, réagir au résultat des élections est toujours d’actualité. Je veux bien admettre la victoire de Poutine – il aurait gagné au deuxième tour de toute façon. Mais je pense toujours qu’il faut annuler les résultats des législatives du 4 décembre. »

Youri, 41 ans, dirige une agence de voyage. « J’en ai marre de regarder la télévision qui ment, les politiciens qui mentent. Je suis venu exprimer mon désaccord face à tous ces mensonges du pouvoir », assure-t-il. A-t-il des revendications ? « Aujourd’hui, je crois que les gens ne savent pas encore précisément ce qu’ils veulent obtenir. Ils souhaitent avant tout qu’on les entende, qu’on les voie et que le pouvoir réagisse à ce qu’ils disent. »

Pas de slogan unanime, donc pas de programme ? Le schéma n’est pas aussi simple. « La promenade du dimanche 13 mai, par exemple, avait un objectif plus concret que les revendications du début du mouvement en décembre, quand la plupart des manifestants ne croyaient pas vraiment que le pouvoir allait céder – et annuler les élections », analyse Alexeï Levinson. Pour le sociologue, la promenade littéraire de mai était un slogan en soi : il s’agissait d’affirmer le droit de se déplacer librement dans les rues de la capitale sans risquer l’arrestation. « Dans ce sens, l’objectif de cette marche était bien plus réaliste que les manifestations de l’hiver, qui exigeaient l’annulation des élections et l’organisation d’un nouveau scrutin », ajoute-t-il.

Pas de revendication sociale

Malgré tout, pourquoi les manifestants ne réclament-ils pas, par exemple, un meilleur système de retraite ou des salaires plus élevés ? « Beaucoup de gens croient que la protestation ne peut être motivée que par des revendications sociales. Et c’est aussi la perception du pouvoir. Ainsi, quand surgit une crise, le gouvernement pioche dans sa caisse pour régler le problème. Sauf que cette stratégie ne guérit pas les véritables maux de la société russe », estime Alexeï Levinson.

Pour le sociologue, la « maladie » de la Russie est d’une autre nature. « Notre problème est lié à l’essor d’une classe bureaucratique qui abuse de son pouvoir. Sous l’Union soviétique, le contrôle exercé par le Parti limitait les autres formes de bureaucratie. Aujourd’hui, ces forces se sont épanouies et occupent tout l’espace économique et politique ». Et se sont même lancées à la conquête de l’espace social. Ces dernières années, en effet, des voix ont commencé à s’élever contre les gyrophares octroyés aux voitures des fonctionnaires privilégiés dans les grandes villes. « Ces voitures n’entravent pas le trafic, nuance Alexeï Levinson. Mais leur présence offense les gens, rogne sur leur espace social. Aujourd’hui, c’est donc aussi pour se réapproprier la ville que la population descend dans la rue. »

Manifestation du 13 mai à Moscou – Photo Benjamin Hutter-

« Pas de leader ? Tant mieux ! »

Navalny, Oudaltsov, Akounine… Les figures de l’opposition ne manquent pas. Pourtant, excepté ces personnalités plus médiatisées, le mouvement n’a pas de véritable leader. « L’absence de chefs rend le mouvement incompréhensible pour le pouvoir. Poutine disait lui-même qu’il était prêt à dialoguer avec l’opposition mais qu’il ne savait pas à qui parler. Il pensait ainsi rabaisser l’opposition. En réalité, il semble plutôt ne pas être apte à communiquer avec le peuple », relève le sociologue Alexeï Levinson.

En effet, pourquoi nommer un leader quand Facebook prend le relai ? Depuis décembre 2011, les réseaux sociaux sont devenus le moyen d’organisation privilégié des opposants. « Le noyau dur des protestataires est constitué par une jeunesse éduquée et friande de ces nouveaux moyens de communication », note Alexeï Levinson. Au point que la plupart des manifestants arrêtés publient immédiatement sur leur compte Facebook le récit de leurs aventures au poste de police. Manifester ne serait-il qu’une nouvelle mode ? « Oui, on peut dire que ce mouvement est une mode, répond le sociologue. Mais c’est positif. D’ailleurs, les trois figures les plus populaires de cette opposition sont un écrivain à la mode – Akounine –, un journaliste à la mode – Parfionov – et celle qui incarne la mode en personne – Ksenia Sobtchak. Ainsi, au travers de cette culture de masse, toutes les couches de la société peuvent se sentir intégrées au mouvement », estime Levinson.

À quand un programme politique ?

Mais quelle est aujourd’hui la direction de ce mouvement de contestation, qui faisait déjà naître des doutes sur sa pérennité dès les premières manifestations de décembre ? « Nous n’avons pas de projet politique assez fort pour proposer une alternative au système de Vladimir Poutine, regrette Vsevolod Lisovskiï. Aujourd’hui, la gauche donne des conférences et les libéraux écrivent des chansons – le tout protégé par le service d’ordre des fascistes. L’ensemble est charmant, mais ne fournit pas de réponse sur ce qui se passera après le départ de Poutine. À l’heure actuelle, les gens se rassemblent pour exprimer une émotion pure, pas un projet. »

Une réflexion au sujet de « Où va l’opposition ? »

  1. Dimitri

    A quelles manifestations titanesques faites-vous allusion ? Je n’ai rien vu de tel à Moscou bien que présent à toutes ?

    Répondre

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