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Illustration : Dans le jardin, Constantin Makovski
Orlovski
Racontez-nous quelque chose, Egor Petrovitch. Que se passe-t-il chez vous ?
Voïnitski
Rien du tout.
Orlovski
Quoi de neuf ?
Voïnitski
Rien. Tout est comme par le passé. La même chose que l’année dernière. Moi, selon mon habitude, je parle beaucoup et je travaille peu. Ma vieille linotte de maman radote toujours sur l’émancipation des femmes. D’un oeil elle regarde dans la tombe et, de l’autre, elle cherche dans des livres savants l’aube d’une vie nouvelle.
Orlovski
Et Sacha ?
Voïnitzki
Le professeur ? Les mites ne l’ont malheureusement pas encore dévoré. Comme toujours, il reste dans son cabinet de travail, depuis le matin jusqu’à une heure avancée de la nuit, et il écrit sans arrêt. « L’esprit tendu, nous-mêmes, ni nos écrits ni nulle louange ne récoltons. » Sonetchka, elle aussi, continue à dévorer les livres savants et à remplir son journal intime de notes extrêmement intelligentes.
Orlovski
Elle est mignonne, cette petite…
Voïnitzki
Observateur comme je le suis, je devrais écrire un roman. Mon sujet est prêt et ne demande qu’à être traité. Un professeur en retraite, tout desséché, perroquet savant… Il a la goutte, des rhumatismes, la migraine, une maladie de foie et tout ce qui s’ensuit… Il est jaloux comme Othello. Il vit bien, malgré lui, dans la propriété de sa première femme, parce que ses moyens ne lui permettent pas de vivre en ville. Il se plaint éternellement de ses malheurs, bien qu’en réalité il soit on ne peut plus heureux.
Orlovski
Oh ! Oh !
Voïnitski
Bien sûr que si ! Pensez un peu à la chance qu’il a eue ! Fils d’un simple diacre, élève d’un séminaire, le voilà en possession de titres universitaires, d’une chaire de Faculté ! On l’appelle Excellence, il est le gendre d’un sénateur, etc. Mais il y a mieux. Voilà un homme qui, depuis vingt-cinq ans, parle et écrit sur les arts sans y rien comprendre. Voilà vingt-cinq ans qu’il remâche les idées des autres sur le réalisme, les tendances actuelles et autres balivernes ; vingt-cinq ans qu’il enseigne et écrit des choses que les gens intelligents connaissent depuis longtemps et qui n’intéressent pas les autres. Bref, vingt-cinq ans qu’il oscille entre le vide et le néant. Et cependant, quel succès ! Quelle célébrité ! Et pourquoi dites-moi ? De quel droit ?
Orlovski, en riant
Mais, c’est de la jalousie !
Voïnitzki
Oui, de la jalousie ! Et quel succès auprès des femmes ! Aucun Don Juan n’a connu cela ! Sa première femme, ma soeur, une belle et douce créature, aussi pure que ce ciel bleu, une femme noble, généreuse et qui avait plus d’admirateurs que lui n’a jamais eu d’élèves, l’a aimé comme seul un ange peut aimer son semblable. Ma mère, sa belle-mère, est encore aujourd’hui en admiration devant lui ; aujourd’hui encore, il lui inspire une terreur sacrée. Sa deuxième femme, si belle, si intelligente – vous l’avez vue ! – l’a épousé alors qu’il était déjà vieux. Elle lui a tout donné, sa jeunesse, sa beauté, sa liberté, son éclat… Et pourquoi ? Pour quelle raison ? Elle qui est si douée… Ah quel artiste ! Comme elle joue du piano !
Nous tenons à féliciter Ekaterina Ugolkova pour avoir été la première à trouver la solution de notre dernière Enigma : Marina Tsvetaeva
