Aujourd’hui, j’ai fait sauter l’Amérique…

… sur la bande originale de Requiem for a dream. Car en 2012, dix-huit étages au-dessous de Moscou, on ne prépare plus la guerre nucléaire : on visite des bunkers. En l’occurrence, le seul à n’être plus tenu par le sceau du secret, le bien-nommé « n°42 ».

Bunker n°42

Bunker n°42 Photo : Benjamin Hutter

Au numéro 10 de la rue Kotelnitcheskiï, à Moscou : une école, des enfants qui jouent. Au numéro 11 : un immeuble classique de deux étages. Sauf que personne n’y a jamais vécu ni travaillé. En lieu et place des appartements reposent des tonnes de béton armé, visant à dissimuler l’entrée d’un bunker. Les fenêtres aussi sont factices – et on imagine que, pour n’éveiller aucun soupçon, les militaires occupant les lieux avaient dû programmer de savants jeux de lumières au sein de chaque appartement. Et donner à l’ensemble une apparence de vie quotidienne. « J’ai rencontré un jour une femme du voisinage, qui a toujours vécu dans le quartier et a même été à l’école d’en face : jamais elle n’avait soupçonné un tel dispositif », raconte Kirill Gusev, guide au sein du bunker n°42.

Pourtant, cinq cent personnes – dont 60% de femmes – travaillaient en permanence dans ce lieu secret, construit de 1951 à 1956 pour garantir à l’armée russe sa capacité de riposte en cas d’attaque nucléaire américaine. N°42, cela veut dire qu’il en existe au moins 41 autres ? « Ça, c’est top secret », répond Kirill Gusev. Et le secret a été bien gardé : les ouvriers du chantier avaient d’ailleurs signé un document par lequel ils s’engagaient à ne rien révéler jusqu’à leur mort.

Gagarine sous le contrôle du bunker 42

Une fois l’astuce découverte, l’entrée du bunker ressemble bien à l’entrée d’un bunker : porte d’acier d’une tonne et demie, puis une autre de quatre cents kilos à franchir avant l’escalier. Risque nucléaire oblige, il faut descendre dix-huit étages sous Moscou, soit soixante mètres, pour arriver aux blocs de commandement militaire et entendre ronronner le métro moscovite : la base se trouve en effet au même niveau que la ligne circulaire. « Deux sorties vers le métro permettaient d’approvisionner secrètement le bunker et nous avions une dernière issue, dans une mine voisine », explique Kirill Gusev.

Dans les quatres blocs composant le point de commandement : les vestiges d’une époque révolue en 1985, quand le lieu a perdu sa fonction militaire pour être rénové. Jusque là, les cinq cents militaires occupant le bunker étaient chargés de la direction de l’aviation lointaine. C’est ici, notamment, qu’a été commandée l’expédition de Gagarine dans le cosmos, le 12 avril 1961.

Une bombe nucléaire sur l’Amérique

Bunker n°42

Bunker n°42 Photo : Benjamin Hutter

Au cœur du premier bloc, l’ambiance est digne d’un film hollywoodien : cartes du monde sur tableaux transparents, grand écran radar, tables de commandes, ordinateurs d’un autre siècle. Sauf que le tout est en Russie ; et que ces machines militaires auraient servi à envoyer une fusée nucléaire sur les États-Unis. Justement. Kirill Gusev nous fait asseoir, éteint la lumière, et commence la musique de Requiem for a dream : le grand écran radar diffuse l’image d’une fusée atomique dirigée vers la Russie. La guerre est déclarée. Dans une demi-heure, le pays sera à feu et à sang. Sur les tables de commandes : des clefs et des boutons pour envoyer la riposte nucléaire. Un long algorithme et quelques clefs tournées plus tard, une fusée R36 – « Satan » dans le jargon militaire – part pour les États-Unis. Elle atteindra à son objectif dans 28 minutes et douze secondes. À l’écran, l’Amérique explose.

 

 

Des jours tranquilles

Au cours de ses trente années d’exercice, le bunker n’aura finalement jamais eu à mener de telles opérations. Aujourd’hui propriété de la société Novik Service, qui l’a racheté pour 2,2 millions de dollars en 2006, il conserve sa capacité de résistance aux attaques nucléaires mais n’est plus occupé par aucune autorité militaire : le bunker 42 est devenu un objet de tourisme. Et la plupart de ses couloirs sont comme à l’abandon. Ici on distingue d’anciens rails pour véhiculer les charriots vers le métro, là une grande salle qui servait à emmagasiner l’équivalent de 25 jours de vivres ou encore les traces de tournages de films tels qu’Espion, de Fiodor Bondartchouk.

De nos jours, seul le bunker de Staline à Samara est également sorti du secret en Russie, avec ses 37 mètres de profondeur, 10 000 tonnes de béton, 5 000 tonnes d’armatures métalliques et un bureau construit à l’identique de celui du Kremlin… mais jamais occupé par Staline. D’autres capitalisent sur la peur du nucléaire et construisent aujourd’hui, en Russie, des bunkers « clefs-en-main » pour presque 300 000 euros pièce, comme l’entrepreneur Danila Andreïev ou encore la société Vivos, qui a vu ses commandes bondir de 60% après le tsunami et le tremblement de terre au Japon, en mars 2011, ayant entraîné la destruction de la centrale nucléaire de Fukushima.

Le potentiel nucléaire de la Russie

Le programme nucléaire de la Russie a été lancé en 1943 : son premier essai date du 29 août 1949 et elle n’a plus testé de bombes après le 24 octobre 1990. Sa charge nucléaire la plus élevée est de 57 mégatonnes – à titre de comparaison, la bombe Little Boy lancée sur Hiroshima avait une puissance de 15 kilotonnes.

La Russie a atteint son nombre maximal d’armes nucléaires, 41 000, en 1991. En 2008, elle disposait encore de 3 113 ogives stratégiques, 2 079 ogives non stratégiques et 8 808 ogives en réserve, d’une portée maximale de 16 000 kilomètres, ce qui la place au premier rang des puissances nucléaires dans le monde.

Source : Agence internationale de l’énergie atomique.

Infos pratiques

Où ? : 11, Kotelnitcheskiï pereulok, métro Taganskaïa, Moscou

Quand ? : 24h/24, uniquement sur rendez-vous.

Combien ? : Visite guide jusqu’à cinq personnes : 6 500 roubles pour les résidents russes et 11 000 roubles pour les non-résidents.

Contact : Tél. : 8 (495) 500 05 54 – de 9h à 20h

Mail : cwm@bunker42.com

Plus d’infos : sur www.bunker42.com

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