Mafias russes

À Moscou, le temps des règlements de comptes à la kalachnikov est révolu. Si des formes traditionnelles d’organisation mafieuse subsistent en région, les criminels de la capitale ont investi un nouveau terrain, moins sanglant et plus lucratif que tous les trafics : le détournement du budget de l’État. Regards sur ce nouveau visage de la criminalité organisée en Russie.

La mafia russe ne ressemble à aucune autre. Sa spécialité ? Le business légal. Tout a commencé en pleine perestroïka, quand Gorbatchev a inauguré malgré lui une nouvelle ère de criminalité dans le pays. En 1987, deux de ses lois – sur les entreprises individuelles et les coopératives – avaient pour but d’encourager la création de petites entreprises : elles ont en fait déroulé le tapis rouge aux mafias.

« Quand les premiers embryons d’activité privée sont apparus, les bandes les plus puissantes ont décidé qu’elles devaient investir une partie de leur argent dans des activités légales. Ainsi s’est opérée une fusion des affaires et des bandes », explique Vladimir Ovchinnski, vice-président de l’Union des criminologues, ancien directeur d’Interpol Russie et ex-collaborateur du ministère des Affaires intérieures. Avec la chute de l’Union soviétique et la privatisation de l’industrie, une guerre a éclaté pour l’acquisition des entreprises. « Le début des années 1990 a été une ère sanglante », note Valeriï Karychev, surnommé « l’avocat de la mafia » et figurant sur la liste noire du Département de lutte contre la criminalité organisée.

Décennie 1990 : le sang coule sur Moscou

En 1995, 1 500 assassinats ont été commandités dans le cadre de cette guerre entre les bandes. Valeriï Karychev se souvient : « Cette année-là, je sortais d’un rendez-vous avec les membres de la bande Kurganskaya, dans un jardin du centre de Moscou. Après cette conversation, quand nous marchions déjà dans la rue, une voiture s’est approchée : ses occupants ont commencé à tirer avec des fusils automatiques. Il y a eu soixante coups de feu. Une seule personne a été blessée – un conducteur qui n’avait aucun rapport avec nous. La bande rivale ? Baumanskaya. Ils luttaient pour la propriété d’une boîte de nuit ».

Deuxième effet des lois Gorbatchev : comme elles ne prévoyaient pas de volet concernant la sécurité et l’arbitrage des conflits entre les sociétés, les organisations criminelles ont pris en charge ces questions. Pour 30% du chiffre d’affaires d’un commerce, des « protecteurs » assuraient sa sécurité. Principaux prestataires de service ? Des organisations menées par d’anciens sportifs comme « Sylvester », boss de la bande moscovite d’Oriekhovo, Mansourov

« Mansour », ou encore Mikhailov « Mikhas », de Solntsevskaya. Tous d’anciens boxeurs ou hockeyeurs professionnels. En 1997, les principales organisations criminelles moscovites ont conclu une trêve et le territoire a été partagé entre les principales d’entre elles : Oriekhovskaya, Izmailovskaya, Solntsevskaya, Tchetchenskaya.

Pas de trêve pour les régions

Cette trêve ne s’est pas appliquée en région. À commencer par les agissements de la bande Obchak, en Extrême Orient, considérée aujourd’hui comme la plus puissante de Russie. Son ancien boss, Vassine « Jem », a créé l’organisation au début des années 1980. Elle s’occupait alors essentiellement de racket. Dans les années 1990, il a racheté, sur des îles proches de Komsomolsk-sur-l’Amour, des camps de pionniers abandonnés. Objectif annoncé ? Y ramener à la discipline des centaines d’orphelins, enfants errants et autres adolescents difficiles. Les observateurs officiels, visitant ces campements, applaudissaient ce « nouveau Makarenko » [du nom d’un célèbre pédagogue russe, ndlr]. Quelques semaines plus tard, une fois l’attention des observateurs détournée, Vassine « Jem » commençait à leur enseigner une tout autre discipline : tirer et voler. Une formation expresse au grand banditisme. Il s’est ensuite arrangé pour que dans chaque école et chaque entreprise, l’un de ses protégés surveille les faits et gestes de la population pour le compte d’Obchak. Ainsi, « Jem » a intégré toute la jeunesse des villes environnantes dans son système. Au début des années 2000, les Obchak ont commencé à s’en prendre à l’armée pour voler le salaire des militaires. Et si « Jem » est mort en prison en 2001, ses épigones ont pris le relai : l’un des leaders de ces groupes, Nikolaev « Winnie l’Ourson », est par exemple devenu maire de Vladivostok… Du moins jusqu’à ce que la justice le rattrape en 2007 pour une série de délits allant de l’attribution illégale de terres à l’utilisation abusive d’escortes policières.

Du côté des guerres pour le contrôle de l’économie, les régions fonctionnent encore sur le modèle du Moscou des années 1990. Oblast de Krasnodar, année 2010 : douze personnes dont quatre enfants sont retrouvées mortes dans une maison incendiée. La demeure appartenait à un entrepreneur, Akhmetov, poursuivi par la bande des frères Tsapki. « L’un de leurs bosses, Sergueï, était alors député de l’oblast et président du conseil des jeunes députés de Krasnodar – tout en possédant sa bande criminelle, des esclaves dans ses usines ou encore des entreprises à l’étranger », note Vladimir Ovchinnski.

Kemerovo : 2010. Une bande de quinze personnes armées de fusils automatiques visitent l’usine d’un entrepreneur, Charliguine, ex-agent de la police : malgré quarante coups de feu, Charliguine a survécu. Son fils est également resté en vie malgré un coup de hache sur la tête. L’ancien policier avait eu le temps d’enclencher le système de vidéosurveillance et a envoyé les enregistrements à des journalistes moscovites. Suite à cela, une brigade est venue de la capitale pour arrêter les membres éminents de l’organisation impliquée : Ilyinskie. Jusqu’à aujourd’hui, les exemples de violence liée au monde des affaires ne manquent pas en région. « Mais nous ne les découvrons qu’au compte-gouttes, au fil des opérations policières… », constate Vladimir Ovchinnski.

Mafieux en col blanc

C’est là que commence la distinction entre organisations criminelles moscovites et mafias régionales. Car à Moscou, la criminalité a pris une nouvelle direction dans les années 2000, loin des anciennes pratiques et surtout moins sanglante : les bandits ont enfilé des cols blancs. « La lutte pour les territoires et le contrôle des entreprises ne donne plus lieu à des règlements de comptes dans la rue, souligne Valeriï Karychev. Les organisations criminelles se sont lancées, par exemple, dans les poursuites pénales illégales. » Résultat : les arrestations illégales orchestrées en collaboration avec la police ont commencé de se multiplier, tout comme les confiscations d’entreprises menées avec l’aide des organes judiciaires. L’opérateur de téléphonie Evroset ou encore l’entreprise Arbat Prestige ont notamment été victimes de ces nouvelles pratiques à la fin des années 2000. « Depuis cette période, la mafia est donc également composée de fonctionnaires, de juges et de policiers », résume Valeriï Karychev.

Et l’institutionnalisation du monde criminel ne s’arrête pas là : l’infiltration du monde politique est également en marche. C’est le cas de la bande Pokrovskie, dans l’oblast de Saratov. « La plupart de ses membres éminents sont aujourd’hui députés au parlement de l’oblast. L’un d’entre eux est même devenu maire de la ville d’Engels – Lyssienkov – et a été nommé meilleur maire de Russie. Il y a un an et demi, on l’a arrêté pour tous les assassinats qu’il a commandités », raconte Vladimir Ovchinnnski. Et d’ajouter : « En principe, dans tous les partis, on peut retrouver la trace de ceux qui représentent les intérêts de telle ou telle structure de banditisme. Par contre, l’ère Eltsine, sous laquelle des mafiosis avaient atteint des postes de conseillers présidentiels – comme Padaetev – est révolue. L’intrusion dans le monde politique ne se fait plus au niveau fédéral, mais seulement sur le plan régional ».

Source de revenu ? Le budget de l’Etat

Infiltration des mondes économique et politique, collaboration avec les fonctionnaires : cette mafia d’un genre nouveau a été plus loin encore à partir de la fin des années 2000. Désormais, les experts s’entendent pour affirmer que la principale source de revenus des organisations criminelles est le détournement des budgets étatiques.

« L’héroïne représente, en Russie, un marché d’un milliard de dollars. Le détournement des budgets gouvernementaux, 300 milliards de dollars. À quoi bon, dès lors, vendre de la drogue ou faire du commerce d’humains ? Pourquoi prendre des risques pour vendre 100 kalachnikovs quand on peut se mettre d’accord avec une structure militaire pour faire une livraison officielle ? », ironise Kirill Kabanov, président du Comité national anti-corruption.

Dans les faits, les organisations criminelles ont placé leurs troupes à tous les niveaux de l’administration, du policier au simple fonctionnaire exécutant en passant par les gouverneurs de région et les députés. Résultat ? L’argent peut être détourné à tous les étages. Il suffit de « créer une idée », note Kirill Kabanov. « En 2010, des fonctionnaires ont décidé d’acheter des tomographes pour tous les hôpitaux régionaux. Ils avaient compris qu’ils pourraient, là-dessus, se faire plusieurs millions de dollars : il leur a suffi d’en faire un programme gouvernemental. Il fallait, pour cela, des demandes émanant des régions – qu’ils ont obtenues en passant des accords avec des fonctionnaires locaux. Et, ces processus n’étant pas véritablement contrôlés, ils ont acheté ces tomographes pour dix fois leur prix. Ensuite, le bénéfice a été réparti entre les divers maillons de la chaîne. Si l’on prend le cas de Kostroma, par exemple, ces tomographes ont été achetés alors qu’il n’y avait même pas de place pour les installer dans les hôpitaux ! »

Même mécanisme pour les aides aux régions, « siphonées à 80% avant d’arriver dans les caisses initialement prévues pour résoudre des problèmes de chômage ou aider au développement de l’industrie », poursuit Vladimir Ovchinnski. « Si ces organisations tentent de placer leurs représentants à des postes de maires et de députés c’est que, pour construire une route ou un quartier, il faut faire des appels d’offre publics. Et les chefs mafiosis ont intérêt à ce que leurs propres entreprises remportent ces marchés. Pas pour 50 milliards de roubles – mais 100 milliards de roubles. Et plus leurs députés participent aux prises de décisions, plus leurs entreprises récoltent d’argent. C’est là que se trouve la criminalité organisée aujourd’hui : dans la répartition des fonds budgétaires ».

Adieu, valeurs

Cet argent sert, ensuite, à développer les activités des organisations criminelles. Et à acquérir des biens à l’étranger… Au début de l’année 2011, le fisc anglais annonçait ainsi qu’à Londres seulement, 300 000 citoyens russes possédaient plus de cinq millions de dollars chacun – soit 1,5 trillion de dollars en tout. « En Égypte également, avant la révolution, environ 50 000 Russes possédaient des propriétés. Ou bien à Nice, à Miami, dans les Balkans, en Bulgarie… Au total, ce sont des trillions de dollars d’argent mal gagné qui circulent en Europe », remarque Vladimir Ovchinnski.

« Aucun lien avec l’administration, pas de collaboration avec les policiers, pas de business, pas de femme » : les règles originelles des Vory v zakone [littéralement « Voleurs dans la loi », organisation criminelle des années 1930 dont le code était extrêmement sévère, ndlr], références pour les bandes russes, semblent bien loin aujourd’hui. Aujourd’hui, les Vory font des affaires, ont des familles et sont condamnés pour des crimes avant tout économiques. « Mille d’entre eux ont même acheté leur intronisation, ce qui est contraire aux règles initiales. On les appelle les oranges, ce sont ceux qui ont obtenu leur poste sans rien faire », précise Vladimir Ovchinnski. Aujourd’hui en Russie, la mafia n’a donc gardé de ses représentations cinématographiques que le costume d’homme d’affaires…

3 réflexions au sujet de « Mafias russes »

  1. Acteur

    Bon Dieu! Ne prenez pas une partie pour le tout. “Le business légal” nest quune pierre dans locean. Je vous souhaite beaucoup dexperiences de la vie mosovite!!

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  2. TARTARIN

    Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Il n’y a plus de mafia à Moscou !!! Franchement, je préfère ne pas commenter autant de naïveté et une pareille méconnaissance de la réalité des choses… Ou alors vous avez sagement pris le parti de taire certaines choses…

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  3. TARTARIN

    Il y en a un autre qui a dit il y a quelques années que l’on ne se faisait plus flinguer à Moscou, que cette époque était révolue : “Oн видел, где раки зимуют!!!”

    Ne jouez pas les naïfs !!! Ils peuvent même aller vous flinguer à Londres ou vous y faire avaler du Polonium… Pour ces gens-là, la fin justifiera toujours les moyens.

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