Une histoire, une anecdote, une réponse à une question que vous n’aviez pas posée… Oleg Koulik, l’artiste contemporain russe le plus connu à l’étranger, vous entraîne dans son monde à lui dès les premières secondes de la conversation. Un monde où les personnages de Jérôme Bosch semblent trouver une deuxième vie, plus drôle, plus folle et plus heureuse.
Le Courrier de Russie a recueilli les propos du Maître et vous présente ceux qui ont pour ambition de rester.
Sur la Russie.
C’est l’histoire d’un médecin norvégien qui la décrit le mieux. Dans les années 1980, la Norvège connaissait un taux de suicide très élevé avec un grand nombre de récidives ; ceux qui réussissent après l’échec d’une première tentative. Un médecin a eu l’idée d’envoyer vingt patients suicidaires dans un endroit exotique : la Russie, c’était l’époque de la perestroïka. Les patients ont pris des somnifères, on les a mis dans l’avion et quelques heures après, ils se sont réveillés dans différentes parties de Moscou. C’était un trip extra. Les Norvégiens se sont retrouvés dans un monde peuplé de SDF, prostituées et mafieux où aucune règle ne fonctionnait. Seuls quatre des Norvégiens ont retrouvé le chemin du consulat, les autres se sont perdus dans la foule des gens. Une fois rentrés en Norvège, aucun des vingt n’a jamais plus tenté de se suicider.
Sur le paganisme.
La Russie fonctionne comme un monastère ou une bande criminelle sicilienne, ce n’est pas par hasard si Poutine et Berlusconi sont meilleurs amis. La Russie n’a jamais été réellement christianisée : au fond, elle est restée païenne. Pour preuve les tirages colossaux de la presse traitant d’astrologie et des questions mystiques.
Sur la crise.
L’Europe vit très bien et souffre de la crise, la Russie s’en fout car elle va mal, la crise est la mère de la Russie et la révolution, son père.
Sur l’intelligentsia russe.
La Russie est un dinosaure et, sur ce dinosaure, entre les deux oreilles, sous l’oreille gauche exactement parce que c’est l’hémisphère gauche du cerveau qui est celui de la créativité, se niche l’intelligentsia : Dostoïevski, Tolstoï… Et tout le monde prend cette intelligentsia pour la Russie mais pas du tout, la Russie est le dinosaure qui est en dessous, qui bouillonne d’énergie, qui crache du feu et le dinosaure n’est pas créatif.
Quand un intellectuel européen discute avec un Russe, il a l’impression de parler avec l’un de ses pairs. Puis, il voit le Russe appeler son astrologue, chercher son talisman, invoquer des saints et découvre que le Russe est soumis à sa conscience magique. Et cette conscience magique, tous les Russes l’ont, même les intellectuels qui tentent pourtant de s’en séparer. Ce qui énerve d’ailleurs les forces magiques. Elles voient ces intellectuels pas du tout sacrés fouler des territoires sacrés.
Sur le Tsar.
Le peuple russe aime toujours son Tsar et il veut qu’il soit toujours beau. L’URSS s’est écroulée parce que les dirigeants communistes ont cessé d’être jeunes et beaux et ne faisaient plus rêver les gens. Poutine a eu parfaitement raison de se faire injecter du botox : comme ça, le peuple l’aimera encore plus.
Sur l’attention.
La chose la plus importante au monde est de savoir contrôler son attention, rester toujours concentré, éveillé. On dit souvent des artistes qu’ils peignent, toute leur vie, une seule toile. Ce sont pourtant les meilleurs, ils ont tâté leur voie, senti leur but et tentent de l’atteindre. Diriger son attention, n’imiter personne, c’est là que la magie commence. Avec l’âge, je sais le faire de mieux en mieux. Mon but est de pouvoir lier le monde d’en haut et le monde d’en bas. Si vous demandez aux gens de quoi ils rêvent, ils vont tous vous dire qu’ils rêvent d’un jardin, et pourtant, les statistiques montrent qu’on fait de moins en moins l’amour et qu’on fabrique de plus en plus d’armes.
Sur la famille.
Je suis né à Kiev, dans une famille qui produisait sur tout le monde une très bonne impression. Mon père était membre du Parti, mes parents s’occupaient bien de moi, j’étais inscrit à une dizaine de cercles à la fois. Enfant, j’étais de tempérament tranquille. Je me souviens de mon père qui sautait à ma rencontre et me criait « Rrrr » dans l’oreille, et moi, je suivais mon chemin sans réagir. Quant à ma mère, j’avais l’impression qu’elle était toujours en train de forger mon caractère, me préparer à une vie difficile. A 18 ans, je me suis enfui au Kamtchatka. Plus tard, j’ai interrogé un sage sur mes parents. Il m’a déclaré que dans notre vie antérieure, ils étaient mes domestiques et moi, j’étais leur maître et qu’au fond, ils avaient peur de moi. Mais je leur suis très reconnaissant car ils m’ont bien préparé à ma vie. Je crois être prêt à toute épreuve.
Sur les dragons.
Pour comprendre la Russie, il faut comprendre ses dragons. Les dragons sont très importants pour la Russie. Saint Georges terrassant le dragon est l’icône la plus populaire dans les foyers russes. Sur l’image, vous voyez les trois stades du développement d’un être humain : dragon, cheval et homme. Moi, je serais plutôt un cheval mais beaucoup de gens se trouvent quelque part entre le cheval et le dragon. Je prépare une action pour le 28 novembre prochain, le jour où on aura une éclipse de lune. Il faut que tout le monde reproduise en même temps un geste, cela pourra changer le destin de la Russie. Vous connaissez sans doute l’histoire du dragon qui s’approche d’un village. Tous les habitants tremblent de peur mais un vieux sage trouve une solution. Il fait venir tous les gens sur la place du village et au moment où le dragon apparaît, tout le monde pousse un cri et frappe du pied sur le sol. Le cœur du dragon lâche. Le 28 novembre prochain, souvenez-vous de ce que vous a dit Oleg Koulik.
Sur la France et la Russie.
J’ai fait l’amour à la Russie. La Russie est grossière et mon amour fut grossier. La Russie est un pays servile, ce n’est pas la France avec ses draps de satin, la Russie, ce sont des foins, des fourches, beaucoup d’alcool et de passion. En Russie, la douche se fait rare, l’odeur des corps est plus forte. C’est ça, la vie.
Sur l’art.
Dans l’art, je suis un cheval. On m’a battu avec des pieds, comme un cheval, comme un chien. C’est quand je suis devenu chien que j’ai compris à quel point le monde humain est injuste, monstrueux. Les gens osent se plaindre mais c’est parce qu’ils ne se sont jamais mis à la place des chiens. Imaginez un chien qui se promène, un animal intelligent, social, bienveillant et voilà qu’on le frappe avec un pied, va-t-en ! Et tu ne peux rien faire, tu n’es qu’un chien, tu ne peux pas dire, excusez-moi, camarade, vous avez bafoué mes droits. Tu peux mordre, certes. Mais si je mords l’homme qui m’a insulté, on me mettra dans un asile. Et un chien, qu’est-ce qu’il peut faire ? Il a sa propre langue, le chien. Dis-lui ouaf, ouaf et il s’en ira.
Sur Pussy Riot.
Ce que les Pussy Riot ont fait est de l’art. Pourquoi se retrouvent-elles en prison ? C’est parce que le pouvoir ne pouvait pas admettre qu’on critique l’Eglise, la seule institution qui, dans le cas d’une révolution, se lèvera pour sa défense. Le pouvoir a réagi de façon d’autant plus raide que l’action de Pussy Riot était douce, pratiquement inoffensive. Qu’est-ce qu’elles ont fait, ces jeunes femmes ? Elles n’ont pas haché les icônes, elles n’ont tabassé personne, elles ont juste dansé et chanté. Et c’est exactement ce que ni le pouvoir ni l’Eglise n’ont pu supporter. Si seulement Pussy Riot avait fait un véritable acte d’agression, cela aurait voulu dire qu’elles respectaient leur ennemi et le prenaient au sérieux. Par leur acte très soft, elles ont montré qu’elles n’avaient même pas peur. Il fallait donc leur faire peur.
Sur le Masque d’or.
On m’a demandé de remettre le prix de la performance artistique au festival du Masque d’or à Moscou. Vous imaginez bien le Bolchoï, les lustres, les loges et voilà que je monte sur scène et au lieu d’annoncer le gagnant, je dis : « Cette année, le prix de l’opérette est remis à Pussy Riot ! » Tout le monde a applaudi. On ne m’a pas montré à la télévision mais après la remise, le ministre de la Culture est venu me voir et m’a dit : « Toute notre vie est une opérette »…

