« C’est la première fois de ma vie que Pâques arrive sans que je chante Le Christ est ressuscité »

Si vous découvrez l’auteur de ces lignes, envoyez un e-mail à enigma@lcdr.ru. Le premier à proposer la bonne réponse gagnera un bon pour deux personnes pour une séance au ciné-club Fitil, valable pendant un mois, ou un abonnement PDF au Courrier de Russie. 

La journée du Samedi saint déclinait. Brisée par l’indifférence des gens et des amis, par le vide de la maison et celui de mon coeur, je dis à Alia :

- Alia, quand les gens sont aussi abandonnés que toi et moi, cela ne sert à rien d’aller quémander auprès de Dieu comme des mendiants. Il en a assez, des mendiants. Pas d’église aujourd’hui, pas de « Christ ressuscité ». Nous n’irons nulle part, nous. On se couche et on dort, comme des chiens.

- Mais oui, ma chère Marina, mais bien sûr, répondit Alia, émue, avec conviction. Les gens comme nous, Dieu doit venir les voir lui-même. Parce que nous sommes miséreuses et timides, n’est-ce pas ? Parce que nous ne voulons pas gâcher Sa fête.

Nous nous couchâmes immédiatement sur notre lit simple, anciennement celui de la servante.

Cet hiver de 1919, nous –Alia, Irina et moi – habitions à la cuisine, spacieuse, aux murs de bois, inondée alternativement de soleil, de lune et d’eau – quand les tuyaux explosaient. La cuisine abritait un grand four que nous chauffions avec du mauvais papier d’un locataire éphémère.

Il est onze heures du soir ce Samedi saint. Alia, habillée, dort, moi, tout aussi habillée, je ne dors pas. Je reste allongée et m’adonne à ma tourmente : c’est la première fois de ma vie que Pâques arrive sans que je chante Le Christ est ressuscité – la voilà, ma solitude de chien… Et, pourtant, pendant l’hiver, j’ai fait tant d’efforts ! Et les enfants, et les queues, et ce voyage pour de la farine où j’ai failli laisser ma tête, et mon service au commissariat du peuple, et le bois, et le four, et les trois pièces que j’ai écrites, je commence la quatrième. Tous ces vers que j’ai composés, l’un plus beau que l’autre, et malgré tout cela, pas un chien…

Soudain, j’entends frapper. Des coups légers, brusques, courts. D’un mouvement, je me lève, sans comprendre ce que font mes jambes et mes bras et je cours à travers la cuisine, descends l’escalier et ouvre la porte : sur le seuil se tient Volodia, je reconnais sa silhouette dans le noir absolu.

- Volodia, c’est vous ?

- C’est moi, Marina Ivanovna, je suis venu vous chercher – allons ensemble à l’office des Laudes.

- Volodia, entrez, j’arrive, je réveille simplement Alia.

Nous sortons.

Alia, continuant son discours inachevé :

- Je vous l’avais bien dit, Marina, que Dieu viendrait chez nous. Mais puisque Dieu est un esprit et puisqu’il n’a pas de jambes, et puisque nous serions mortes de terreur si nous l’avions vu…

- Quoi ? Qu’est-ce qu’elle dit ?, demande Volodia. Nous marchons déjà dans la rue.

Confuse, je réponds : « Rien, elle dort encore »

- Non, Marina, dit la voix faible mais distincte, d’en bas, je ne dors plus. Comme Dieu ne pouvait pas venir nous chercher lui-même, il a envoyé Volodia. Pour que nous croyions en lui, plus encore. N’est-ce pas, Volodia ?

- C’est tout à fait cela, ma petite Alia.

Nous sommes devant l’église Boris et Gleb, la nôtre. Elle est ronde et blanche, comme une hostie.

Nous entrons dans la lumière chaude, remplie de gens aux bougies. Les voix des femmes chantent, de tout leur désir et de toute leur misère, il devient difficile de les écouter. Leur chant est aigu comme un cheveu prêt à se déchirer. Exactement comme ce professeur qui disait : Je n’ai sur la tête qu’un seul cheveu – mais il est épais… Dieu, pardonne-moi ! Dieu, pardonne-moi ! Dieu, pardonne-moi !

- En route, Marina Ivanovna ?

Nous sortons avec tout le monde, seules les vieilles restent.

- Le Christ est ressuscité, Marina Ivanovna !

- En vérité, il est ressuscité, Volodia !

Sur le chemin du retour, Alia fait le voyage dans les bras de Volodia. Pas habitué aux enfants, il la porte sur ses deux bras tendus, de sorte qu’elle est allongée et regarde vers le ciel.

- Alia, tu es bien ?

- Oh oui, c’est la première fois que je voyage comme ça, comme la reine de Saba.

Volodia, qui ne s’attendait pas à une telle réponse, se tait.

- Marina, approchez-vous, j’ai quelque chose à vous dire ! Mais il ne faut pas que Volodia l’entende, car c’est un grand péché. N’ayez pas peur, ce n’est pas ce à quoi vous pensez. C’est parfaitement décent pour les gens, mais pas pour Dieu.

Je m’approche. Alia me dit, d’un murmure haut : Marina ! Ces nonnes à l’église, elles chantaient comme des mouches sucées par une araignée, n’est-ce pas ? Dieu, pardonne-moi ! Dieu, pardonne-moi ! Dieu, pardonne-moi !

- Mais qu’est-ce qu’elle dit ?

Alia, se levant : Marina ! Ne le répétez pas ! Sinon Volodia sera tenté lui aussi. C’est le Diable qui m’a suggéré cette pensée. Dieu, mais qu’est-ce que je viens de dire ! Pourquoi ai-je prononcé son nom abject !

- Alia, tout va bien, calme-toi ! (Volodia me demande : « Est-ce qu’elle est toujours comme ça ? » Je réponds : « Depuis qu’elle née, oui ») Tu es à la maison. Tu vas dormir maintenant, et demain matin, quand tu te réveilleras…

Dans sa main, je découvre les contours sombres, mais bien distincts, d’un œuf pascal.

Nous tenons à féliciter Maria Chigrina pour avoir été la première à trouver la solution de notre dernière Enigma : Alexandre Herzen.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>