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Et si Tcheboksary était une femme ?

Ville d’environ 500 000 habitants, Tcheboksary est la capitale de la République autonome de Tchouvachie : elle se dresse, fière, à un peu plus de 700 kilomètres de Moscou et résiste à l’oubli des touristes, écartée qu’elle est du fameux itinéraire du transsibérien. Ensevelie sous la neige six mois par année, la vieille ville débouche, lascive, sur les rives de la Volga.


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Ville d’environ 500 000 habitants, Tcheboksary est la capitale de la République autonome de Tchouvachie : elle se dresse, fière, à un peu plus de 700 kilomètres de Moscou et résiste à l’oubli des touristes, écartée qu’elle est du fameux itinéraire du transsibérien. Ensevelie sous la neige six mois par année, la vieille ville débouche, lascive, sur les rives de la Volga.

Tcheboksary l’envieuse

Les femmes s’épient, s’envient, se jalousent, se copient. Les villes, à leur image, font de même.

Tcheboksary n’est pas Moscou et n’ose s’aventurer à la comparaison. Elle n’est pas non plus Saint-Péterbourg et ne peut rivaliser avec ses nuits blanches aux airs de bohème. Elle n’est pas même Samara, qui rayonne grâce à la Volga, ni Kazan, dont la mosquée brille et se reflète jusque sur les rives du même fleuve.

Pourtant, Tcheboksary a son Arbat [célèbre rue piétonne à Moscou, ndlr], son zaliv  [sa baie, ndlr], son opéra, ses monastères ouverts sur le monde et son théâtre. On y trouve même la Volga, forte et silencieuse.

Pour tenter de se démarquer, la ville a créé deux musées. Elle a ainsi voulu ruser, exhiber sa culture, se différencier.

Le premier, que l’on veut unique en Russie, parle des  hommes et de ce qui coule dans leurs veines : la bière. Les Tchouvaches cultivent le houblon et ont tous une recette de bière maison enfouie quelque part dans leur mémoire. Le musée présente l’histoire du breuvage, de son apparition dans l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les longues journées d’hiver, on ouvrira le musée spécialement pour vous…

Le second, qui se situe juste à côté et donne sur le port, le musée national tchouvache, est un savant mélange d’ethnologie, de biologie et d’histoire : la ville, maternelle, met en avant ses propres enfants. Ses habitants parlent d’ailleurs une langue qu’ils semblent être les seuls à comprendre et qu’ils utilisent pour chuchoter les mille secrets de leur maîtresse éternelle : la ville qui les a vu naître.

Tcheboksary l’adolescente

Impertinente, Tcheboksary possède une discothèque à quelques mètres derrière le monastère de la Sainte-Trinité, qui surplombe les rives de la Volga.

« J’ai dû faire poser du double vitrage pour être tranquille !, s’exclame le père supérieur du monastère, Basile. On voit de tout, je vous le dis ! »

Mais Tcheboksary n’a que faire. Elle a bien compris, à l’instar de sa grande sœur Moscou, qu’il fallait provoquer, offrir à ses habitants mille plaisirs, quitte à être un peu vicieuse, juste ce qu’il faut pour choquer la bienséance. Les plages entourent le monastère et en été, s’y côtoient filles en bikini et prêtres en soutane.

Dans les hôtels de la ville, on ne croise que des hommes en voyages d’affaire car Tcheboksary est exclusive. Ces hommes, elle les héberge chez elle une nuit voire deux, jamais ne les rejette, et toujours les rappelle à elle.

Elle a su également s’entourer d’une horde de Tchouvaches fidèles et serviles qui prennent en otage les touristes sur le parvis de la gare. « Je vous emmène où ? ». Ils savent se rendre indispensables dans la quête de ce que l’on ne voit pas derrière Tcheboksary-la-prude : la rivière qui porte son nom, un restaurant aux milles saveurs, l’ivresse de ses allées, la force de ses pavés :

« Voici mon numéro. Si vous voulez demain, je vous montrerai un bon restaurant.

–          Et la mosquée, elle est jolie ?

–          Oh vous savez, c’est rien à côté de celle de Kazan… »

Aïe. Le coeur de Tcheboksary pleure et le ciel se couvre. Mais elle ne devrait pas : si Kazan a une mosquée plus jolie, Tcheboksary, elle, a des habitants bien plus serviables et authentiques.

Photo: Nina Fasciaux

Tcheboksary la soumise

L’hiver, Tcheboksary est une vieille-fille qui se laisse dépérir. Mal aimée, incomprise, détournée du centre de toutes les attentions, son eau se fige sous la glace, la neige s’accumule sur elle pour mieux la salir, l’air qu’elle respire s’alourdit. Ses tours grises se dressent vers le ciel telles des âmes en peine.

Caractérielle, elle exhibe sa colère, couvre son sol de boue et s’aperçoit encore et encore qu’on ne sait pas l’aimer parce qu’elle n’est plus mise à nu. Elle devient glaciale, hostile et pourtant si pure…

Elle n’est plus rien, alors : ni sibérienne, ni nordique, ni occidentale. Elle n’a même plus pour elle la sensualité orientale de sa voisine du Tatarstan.

Son supplice se répète inlassablement, s’étire au-delà de la fin de l’hiver et s’attarde jusqu’au mois de mai tant attendu. Et là, finalement, cette volupté portée par le fleuve revient. Tcheboksary est de nouveau au centre du monde, comme n’importe quelle fille du soleil. Elle redevient suave, slave, piquante et disposée à séduire toujours davantage.

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3 commentaires sur “Et si Tcheboksary était une femme ?

  1. Bruno Robert

    Super, ce reportage un peu décalé sur la Russie profonde. Félicitations pour le style !

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