L’écrivain Dmitri Olchansky, sur les nouvelles de Zakhar Prilepine Des chaussures pleines de Vodka chaude
La vie du peuple russe est terrifiante. Et moi j’ai peur, et de ce dit peuple et de sa vie terrifiante.
(…)
Certes on peut aussi ne pas avoir peur. Sauf que n’importe quelle autre émotion survenant lors de la confrontation avec le peuple russe s’avère tout autant comique qu’impuissante, inexacte. Soit arrive l’arrogance intellectuelle – ce sont, savez-vous, des autochtones, des aborigènes ; soit c’est du désir mielleux de parenté – alors mon grand-père, voilà, dans tel district de telle province en 1906, lui aussi…ou alors il s’agit d’une curiosité risible et idiote – tu sais, eh bien, eux ils parlent comme ça, et aussi comme ça, oh, mais c’est génial, vraiment ; ou bien c’est une sauvage agressivité, mais comme de coutume, bien fondée – il faudrait tous, cosaques, officiers de la garde impériale, tchétchènes, allemands, qui on voudra, mais seulement eux tous, il faudrait les …
Et puis, on a le sentiment de globale harmonie – nous, de nous, avec nous, sur nous, mais il est aussi illusoire, ce sentiment, il est théâtral et sous condition. Ce « nous » est aussi inventé que ce « eux », il n’y a que moi et je roule, par exemple, dans un train de banlieue, et sur le banc d’à côté brusquement la vie a commencé – pas très sobre, bruyante et pour l’instant inoffensive – et j’ai beau me retourner, regarder quelque part de côté, me taire ou me mettre à parler, faire semblant de dormir ou tenter de partir très vite, de toute façon rien ne va, rien n’est comme il faut.
Est nécessaire ici un certain sentiment autre.
Est nécessaire ici Zakhar Prilepine.
Quand tu lis – non, pas quand tu lis – quand tu passes la nuit, te déchires, embrasses, bois, grandis, aimes et surveilles des sites industriels en compagnie des personnages de Prilepine, alors de l’autre côté des émotions hautement culturelles, de l’hystérique quête du « peuple » et des controverses, se découvre un monde d’un étonnant calme inné. Non, pas de cette tranquillité fabriquée, pénible dont s’habille celui qui boit la tasse des secrets de l’Orient – tout au contraire, c’est un monde d’ordures et de spleen, fait d’œufs au plat sur une poêle, de cigarettes sur le palier et d’alarmes hurlant dans la nuit, mais de cela précisément c’est un calme authentique, un monde immobile, qui ne réfléchit à rien. Ce monde-là, qui est arrivé des rudes souvenirs de paysans ou de soldats, était depuis longtemps, semblait-il, défunt, oui mais seulement le voilà : assis, il se balance sur les balançoires, regarde par la fenêtre du rez-de-chaussée, soit il a bu soit il rêve à quelque chose, ensuite a trouvé les clés dans sa poche, s’est installé dans une voiture, et est parti.
Et impossible de comprendre pourquoi ce besoin de tellement haïr, craindre, railler ou s’extasier de ce « gars » – comme l’appelle éternellement Prilepine. Plutôt l’envie, parfois, d’imiter son immersion dans on ne sait quoi – mais cela aussi, à l’évidence, est impossible.
Et tout de même, ce héros populaire – parfois mesquin, parfois mélancolique – ne se réduit pas du tout à ces détails, à ces morceaux d’existence déchirés et monotones, qu’en vivant soit il brandit les poings et fume, soit se fige et semble s’endormir. Non, dans ce monde russe inné, outre les usines, les descentes, les omnibus, les dents pétées, les bagnoles déglinguées, les interrogatoires, les filles au sauna, les agents spéciaux, les trains, les cours de village abandonnées et les pompes à eau entortillées de fil de fer – il y a aussi quelque chose d’autre, quelque chose de tout à fait vital, même si peu visible, boueux, mou, quelque chose qui toujours sauve le monde de ce dit peuple, le monde de la prose de Prilepine.
Alors c’est quoi ?
Vraisemblablement ce qu’éprouve le héros de Dostoïevski, garçon effrayé, échappé de la forêt directement vers le moujik labourant, apaisé par lui – et qui dans la vie adulte déjà le reconnaît dans d’autres, rasés et aux visages marqués, alcoolisés et hurlant une chanson sifflante d’ivrogne : parce qu’à travers toute leur insensée brutalité, à travers leur impassible immersion dans le charabia mélancolique – bon là, euh, bref, je suis tombé, mais lui aussi, bon, bref, il a pété un câble – transparaît un certain sentiment autre.
Bon euh, là, bref. La tendresse.


