En Russie, la mafia construit des églises et le patriarcat s’adonne au clientélisme avec l’État. Ou bien est-ce le contraire ? Les ventes de bougies alimentent le budget des paroisses et les grandes entreprises financent des projets de bienfaisance ? Comme l’Église orthodoxe russe n’est pas tenue de publier ses comptes, toute discussion sur son économie tourne rapidement au débat idéologique. Décryptage.

D’où vient l’argent ? Comment est-il dépensé ? Ces deux questions simples n’ont pas de réponse quand il s’agit des comptes de l’Église orthodoxe russe. Depuis 1994, aucun chiffre n’a filtré concernant les finances de l’institution. A cette date, le patriarche Alexeï II avait dévoilé un budget annuel total de deux millions d’euros, dédié au financement de toutes les activités du patriarcat de Moscou.
Aujourd’hui, l’ampleur des projets mis en œuvre par l’ Église montre que ces sommes sont d’un autre ordre – au regard notamment du programme de construction de deux cents églises en périphérie de Moscou, lancé par le patriarcat en août 2011. Autre exemple : les récits d’évêques orthodoxes missionnés en Europe recueillis par Nikolaï Mitrokhine, chercheur au centre d’études est-européennes de l’université de Brême et spécialiste de l’économie de l’Église orthodoxe. « Ils m’ont révélé le montant de leurs revenus annuels : 100 000 euros, plus une prime de 100 000 euros à la fin de la première année d’exercice. Et tous le confirment : l’argent vient de Moscou ». Pour les chercheurs indépendants, ce manque de transparence sur les recettes et dépenses de l’Église orthodoxe pose question.
Le son de cloche diffère, à l’évidence, si l’on interroge directement le patriarcat de Moscou. « Ce reproche sur l’opacité de nos comptes est infondé », rétorque Pavel Chachkine, secrétaire exécutif de l’institution en charge de l’économie et de l’éthique. « L’Église transmet chaque année sa comptabilité aux organes judiciaires. Simplement, nous ne sommes pas une organisation commerciale et il n’y a donc aucune raison que nos actifs fassent l’objet de discussions publiques », se défend-il.
Autre obstacle à la publication des comptes de l’Eglise : l’absence d’une autorité centrale gérant le budget de l’institution de façon globale. Des paroisses aux monastères en passant par le patriarcat de Moscou, chaque unité gère ses propres finances et bénéficie d’une grande autonomie en la matière. L’explication ? « A la différence de l’Eglise catholique romaine, centralisée et soumise à l’autorité du pape, les orthodoxes ont toujours fonctionné sur une structure fédérale traditionnelle », explique Pavel Chachkine.
L’Église sous perfusion ?
Dès lors, l’analyse des sources de financement de l’Eglise diffère suivant que l’on se place du côté du patriarcat ou des chercheurs indépendants. Pour ces derniers, l’État est bien l’acteur principal du financement de l’institution, contrairement à l’image d’une indépendance totale acquise après la chute de l’Union soviétique. En 1991, l’Eglise orthodoxe russe s’est libérée : tout le monde pouvait de nouveau entrer dans les églises, la religion est réapparue dans les écoles. Et l’institution espérait que ce « boom spirituel » allait durer. Après 1994, la réalité a repris le dessus. « La vague d’enthousiasme est retombée et l’Eglise a compris que pour devenir plus forte et réaliser son objectif – christianiser de nouveau la société russe – elle devait recevoir une aide de l’Etat », commente Nikolaï Mitrokhine. À en croire le chercheur, l’Eglise s’adresse donc constamment au pouvoir pour récolter des fonds depuis cette date, notamment sous la forme de programmes gouvernementaux pour la restauration et la construction d’églises.
En échange, l’Eglise rembourserait l’Etat en lui offrant sa loyauté. Comment ? En soutenant les leaders du pays dans les situations de crise. L’exemple le plus récent remonte à novembre 2011, avec la visite du patriarche Kirill au président syrien Bachar Al-Assad, en pleine tempête diplomatique. « Cela ne veut pas dire pour autant que l’Eglise est totalement inféodée à l’Etat. Quand les actions du gouvernement entrent en contradiction avec ses activités, elle lui refuse son soutien », tempère Nikolaï Mitrokhine. Lors du conflit géorgien de 2008, par exemple, l’Église n’a pas légitimé les décisions du gouvernement russe et, très vite, a signifié son désir de continuer sa collaboration avec le Patriarcat de Géorgie.
Argent contre loyauté
Argent contre loyauté : voilà l’hypothèse clientéliste. Mais par quels mécanismes l’État – qui doit officiellement préserver un certain équilibre dans le financement des différentes confessions du pays – alimente-t-il les caisses orthodoxes ? Réponse : par le biais des grandes entreprises qu’il contrôle. Cinq grands noms ressortent des recherches de Nikolaï Mitrokhine. En premier lieu, le géant gazier Gazprom, qui développe des programmes de soutien à l’activité missionnaire de l’Église orthodoxe à l’étranger. La société participe encore à la construction de nouvelles églises dans toute la Russie. Au nombre des autres grands patrons nourriciers de l’Église : Interros, holding d’investissement appartenant à Vladimir Potanine et Mikhaïl Prokhorov, le pétrolier Lukoïl ou encore le transporteur Transneft, qui soutient, à l’heure actuelle, dix projets de l’Église orthodoxe.
Au sein de l’administration présidentielle, ces questions sont gérées par le département de coopération avec les organisations religieuses, qui réunit des représentants du patriarcat moscovite, de l’Église russe des Vieux-croyants, de l’Église arménienne apostolique, des communautés évangéliques, baptistes et adventistes et des communautés musulmane, juive et bouddhiste russes. Le département décide chaque année des sommes à verser aux organisations religieuses et, donc, « combien les grandes compagnies devront envoyer à l’Eglise orthodoxe ». L’avantage ? « Si l’on travaille par le biais des entreprises, il est possible de lancer et stopper le financement très rapidement. Personne ne posera de questions », analyse Nikolaï Mitrokhine.
Quant à l’ambitieux programme de construction de deux cent églises à Moscou, sa réalisation ne s’appuie officiellement que sur des « dons privés ». Au nombre des donateurs, entre autres, huit grandes entreprises du bâtiment, dont les sociétés DonStroïInvest ou EcoTeplo – plutôt connues pour leurs projets d’immobilier de luxe. Pourtant, ce serait « avec joie » que DonStroïInvest aurait « répondu à l’appel du patriarcat » et accepté de participer au projet de construction d’une église dans le sud de Moscou, pour un coût de près de 500 millions de roubles (environ 13 millions d’euros). « Ce projet correspond totalement à nos valeurs », assure le service de presse de l’entreprise.
« Des reproches infondés »
Une Église sous perfusion de l’État et de ses entreprises ? L’idée n’est pas démentie par Pavel Chachkine. « L’État donne à l’Église, c’est vrai. Mais j’apporterai deux nuances : tout d’abord, nous pensons qu’il ne donne pas assez. Ensuite, sur la question de notre indépendance, je vous rappelle que l’Église orthodoxe est, en Russie, une organisation non-commerciale comme les autres. À la différence de l’Église catholique romaine, qui possède même son État propre », poursuit le représentant du patriarcat.
Pavel Chachkine considère également vaines les critiques sur le « financement indirect » de l’Église par les grandes entreprises. « Gazprom ou Lukoïl mènent une activité de bienfaisance considérable. Par nature, elle est dirigée vers la réalisation d’initiatives culturelles, sportives ou sociales et, dans ce cadre, une partie des fonds va à des projets de l’Église orthodoxe. Mais je ne vois là rien de scandaleux, même s’il s’agit d’entreprises dont l’État est actionnaire », commente Pavel Chachkine.
Digne du Parrain
L’opacité des comptes de l’ Église recèlerait également des financements illégaux. En 1995, le boss de l’organisation criminelle « Les frères de Solntsevo », Sergueï Mikhailov, aurait ainsi financé la construction de deux églises à Peredelkino, ville de l’oblast de Moscou abritant la résidence du patriarche. « Tout d’abord, assure Nikolaï Mitrokhine, les neufs cloches de l’une des églises portaient l’inscription Don des frères de Solntsevo. Ensuite, au début des messes du dimanche, Mikhaïlov avait coutume d’accueillir les fidèles sur le parvis de l’église, poursuit le chercheur. Une scène digne du film Le Parrain ! »
Décoré de nombreuses fois pour ses actes de bienfaisance envers l’ Église orthodoxe russe, le chef mafieux – qui se présente comme un simple businessman – a également reçu le soutien de l’institution lorsqu’il fut arrêté en Suisse, à la fin des années 1990. Le père Vladimir, du patriarcat de Moscou, avait en effet envoyé une lettre à son émissaire à Genève, priant ce dernier de « tout faire pour libérer Mikhaïlov ». Sergueï Mikhaïlov est, depuis, revenu en Russie… Et l’histoire de ses liens avec l’Église continue. « Le patriarcat de Moscou a commandé la réalisation d’un documentaire visant à réhabiliter Mikhaïlov. Budget ? 100 000 dollars simplement pour le montage. Source du financement ? Le fonds de charité Outchastié, fondé précisément par Mikhaïlov pour soutenir les œuvres de bienfaisance de l’Église », souligne Nikolaï Mitrokhine.
Les finances, version officielle
Les comptes de l’ Église ont tout de même des facettes moins obscures. Tout d’abord, son fonctionnement serait, pour une part non négligeable, financé par les dons des fidèles. Les paroissiens sont invités à faire des donations lorsqu’ils se marient, qu’ils font baptiser leurs enfants ou dire une oraison funèbre. Un mariage dans une église moscovite « coûte » ainsi en moyenne 3 000 roubles (77 euros) et un baptême 1 500 roubles (38 euros).
Les entreprises peuvent également verser des fonds aux églises. « Pourtant, il est difficile de parler de dons : généralement, on leur demande une somme concrète en leur fournissant un document de paiement pré-rempli », nuance Mikhaïl Stepantsov, titulaire de la chaire de mathématiques économiques à la Haute école d’économie de Moscou et spécialiste de l’économie de l’Église orthodoxe. « J’ai déjà assisté à des conversations privées au cours desquelles les représentants des autorités locales demandaient à un entrepreneur de soutenir l’Église sous cette forme de donation forcée. Si celui-ci refuse, il ne lui arrive rien de sérieux. Mais il y a cependant, dans la pensée russe contemporaine, cette idée qu’il vaut mieux rester en bons termes avec le pouvoir, tant au niveau national que local… Donc, la plupart des entreprises acceptent ».
Autre source de revenus : le commerce. Selon les enquêtes menées auprès des paroisses russes par Nikolaï Mitrokhine, 70% de leurs recettes proviendraient ainsi de la vente de cierges. « C’est là-dessus que les paroisses réalisent leur marge la plus conséquente. Sur un paquet de deux cents cierges acheté 30 roubles, l’église revend chaque bougie dix roubles. Total : 1 970 roubles de bénéfice. C’est la première des sources de financement par les fidèles », poursuit le chercheur. À côté des cierges, il faut compter les recettes de la foire-exposition orthodoxe de VDNKh à Moscou ou encore la location de salles de séminaire au sein du complexe du Christ-Sauveur.
L’État, enfin, contribue à la bonne santé économique de l’Église par deux autres biais : l’allègement fiscal – l’Église orthodoxe russe ne paie pas d’impôts sur la propriété immobilière si le bâtiment a vocation religieuse ; et la voie législative : le 22 septembre 2010, la Douma a approuvé en première lecture un projet de loi sur la restitution des biens aux Églises – il concerne, sur 6 584 sites religieux, 6 402 sites orthodoxes.
Les paroisses rurales à l’abandon
Pourtant, même en se cantonnant au cadre légal, le financement des églises n’est pas si efficace. Chaque structure étant autonome économiquement, les inégalités sont criantes entre les paroisses moscovites et les églises rurales. « Ces dernières ne peuvent compter que sur les donations des paroissiens. Elles arrivent parfois à convaincre un sponsor de les soutenir mais elles n’ont pas la possibilité, comme à Moscou, de jouer sur ces échanges de bons procédés », souligne Mikhaïl Stepantsov. « Dans l’oblast de Novgorod, par exemple, de nombreuses églises tombent en déréliction – et le problème n’est toujours pas résolu ».
Sur ce point, le patriarcat rejoint le constat des chercheurs. Et envisage des solutions : l’institution a proposé la création d’une caisse commune que toutes les églises alimenteraient en fonction de leurs moyens, qui servirait à aider les paroisses en difficulté. La décision a déjà été prise pour Moscou et son oblast « mais pour l’instant elle a simplement valeur de recommandation, pas d’obligation », précise Pavel Chachkine. Sur les canaux officiels ou dans l’obscurité de ses finances, l’Église orthodoxe a donc encore de nombreux comptes à régler.

Excellent article sur une question… sensible, mais essentielle.