Bruno Kerrien : « Dès que ça touche la Russie, le politiquement correct interdit aux journalistes de dire quelque chose de positif »

Un agent immobilier vend des maisons. Un « agent de paradis », lui, vend des îles. Bruno Kerrien est arrivé en Russie en 1993 avec l’intention de devenir pilote d’hélicoptère et se retrouve, presque 20 ans plus tard, vendeur d’îles. Rencontre avec un Breton russifié, qui, entre deux anecdotes sur les Tropiques, s’avère être un défenseur ardent de la Russie contemporaine.

Le Courrier de Russie : Comment devient-on vendeur d’îles ?

Bruno Kerrien : En fait, je cherchais une activité qui soit disponible, que personne n’ait encore jamais faite en Russie, qui permette de voyager, de rencontrer des gens et de gagner de l’argent. Et en plus, en relation avec la mer. Les îles sont un marché de niche, certes, mais un marché unique… et assez ludique ! J’ai donc créé mon entreprise, Private Island, et je fais ça depuis un peu plus de trois ans maintenant.

LCDR : Y a-t-il beaucoup d’îles à vendre ?

B.K. : Pas énormément, non. Enfin, moi-même, j’en ai 160 à la vente.

LCDR : Quand même.

B.K. : Je me suis associé avec une société allemande, qui est dans ce business depuis 35 ans, et en situation de quasi-monopole. Mon marché couvre les pays de l’ex-URSS et je suis le seul à le faire.

LCDR : En quoi cela consiste-t-il ?

B.K. : L’idée est de vendre des îles privées aux Russes partout dans le monde. Ils n’ont pas l’habitude de ce genre d’achats, bien sûr, mais un intérêt est en train de naître. J’essaie de rendre le produit accessible, concret : je me rends sur place dans la plupart des cas, je prends des échantillons de sable, je calcule la distance depuis l’île jusqu’à l’hôpital le plus proche, jusqu’au premier aéroport, je vérifie les installations, l’infrastructure… Mon objectif, à long terme, est d’avoir mes îles à moi et de les louer : ça peut coûter jusqu’à 50 000 euros la semaine.

LCDR : Combien cela coûte, une île, à l’achat ?

B.K. : Il y a énormément de critères qui rentrent en compte : ça peut aller de 100 000 à 100 millions d’euros. Ca dépend du pays, de l’éloignement avec le continent, de la superficie, des plages, de la végétation, de la profondeur des eaux, du raccordement à l’électricité, du climat, etc.

« De beaux engins, beaucoup de pilotes et des réserves de carburant incroyables »

LCDR : Qu’est-ce que vous faites ici, en Russie ? 

B.K. : Depuis tout gamin, je rêvais de devenir pilote. J’ai commencé par voler en ULM, puis en planeur : j’ai passé mes premiers brevets de pilote à 17 ans. Le but étant, au final, de faire de l’hélicoptère ! Mais en France, pour être pilote d’hélicoptère, il faut soit intégrer l’armée, soit être très riche car cela coûte une fortune. J’ai décidé de tenter le coup en Russie – l’URSS venait de se disloquer, tout était possible. En plus, les Russes possédaient de beaux engins, beaucoup de pilotes et des réserves de carburant incroyables.

LCDR : Comment vous-êtes vous lancé dans l’aventure ?

B.K. : J’ai d’abord pris des cours de russe à Rennes, puis à Saint-Pétersbourg. Je suis tombé complètement sous le charme de la Russie. J’ai ensuite entamé des cours de pilotage dans un petit aéro-club de Saint-Pétersbourg, pour un coût dérisoire, entre 50 et 70$ de l’heure, avec 15 personnes qui s’occupaient de moi : un médecin, des mécaniciens, un contrôleur aérien, etc. J’ai fait ça pendant quelques années : je rentrais en France, je cumulais les petits boulots et je repartais me former en Russie. En 1996, je suis allé à Oufa, dans l’Oural, afin d’améliorer ma formation technique, je voulais devenir pilote professionnel. J’ai fait une centaine d’heures de vol avec un instructeur extraordinaire. Finalement, je n’en ai jamais fait mon métier mais je continue de voler, le week-end, dans un club de Moscou. Il m’arrive d’y croiser de grands hommes d’affaires, des ministres…

« Les Russes ressemblent aux Bretons »

LCDR : Sous le charme de la Russie ?

B.K. : J’aime beaucoup les Russes, je suis très à l’aise avec eux. Je pense qu’ils ressemblent aux Bretons, on se comprend. Il y a une certaine franchise chez eux, une vraie simplicité : ils vous devinent très facilement. Avec eux il est impossible de jouer un autre personnage. Ce n’est pas toujours facile de faire connaissance mais une fois qu’on est amis… Ce sont des gens qui tiennent parole.

LCDR : Comment c’était, les années 1990 ?

B.K. : Quand je suis arrivé, tout le monde avait besoin d’argent, les pilotes étaient au chômage, ceux qui travaillaient n’étaient pas payés. C’était l’aventure, ces années Eltsine, tout était permis. J’ai connu les années sombres, où certes les Russes étaient enfin libres mais dans une anarchie complète. Ils étaient en train de réécrire l’Histoire, j’étais spectateur.

LCDR : Et maintenant ?

B.K. : J’ai une confiance immense dans l’avenir de ce pays. Le développement de la Russie s’est accéléré, surtout depuis l’arrivée de Poutine. On est nombreux à penser, ici, que la Russie va dans le bon sens. Les Russes ont un potentiel incroyable, du savoir-faire à tous les niveaux, ce sont des gens pragmatiques avec un niveau d’études très élevé, notamment dans le domaine scientifique. Ceux qui ont connu le pays avant Poutine seront d’accord pour dire qu’il est méconnaissable et j’ai presque du mal à m’en souvenir. Pour les plus jeunes, c’est quasiment du domaine de la science-fiction.

LCDR : Vous êtes optimiste…

B.K. : Oui. Vous savez, les élites russes, contrairement à ce que l’on pense, ont une vraie vision à long terme. Ceux qui dirigent se projettent dans l’avenir, évaluent les débouchés, etc. Ils sont déterminés à aller vers une localisation de la production, comme au Brésil, alors que dans les années 1990, tout était importé, même le litre de lait ! Les fermes avaient été ravagées, les bêtes abattues, les peaux vendues… en quelques mois, il n’y avait plus rien. C’est en train de changer. Les Russes vont développer leur industrie.

« Je me sens plus en sécurité à Moscou que dans la capitale française »

LCDR : Vous prospectez vous-même en région ?

B.K. : Enormément. Et je me rends compte que je préfère les provinciaux aux Moscovites… Dans les régions, on est terriblement bien accueilli. Rien que le fait de dire qu’on est Français, c’est tapis rouge ! Mais c’est pareil avec les Parisiens, ils sont beaucoup moins sympas que les Français de province. Cela dit, je me sens plus en sécurité à Moscou que dans la capitale française. La probabilité de se faire agresser ici, par rapport à Paris, est proche de zéro.

LCDR : Qu’est-ce que vous trouvez chez les Russes que vous ne trouvez pas ailleurs ?

B.K. : Ils vont à l’essentiel. Par exemple, les Russes posent des questions que les autres ne posent pas. Ils vous demandent très rapidement « Est-ce que tu es heureux dans la vie ? ». Les Français attendront dix ans avant de vous le demander ! Ou alors, « Crois-tu en Dieu ? ». Et la famille a une place capitale dans leur vie. L’essentiel, quoi.

« Bernard-Henri Lévy qui compare la Russie avec la Corée du Nord, c’est scandaleux »

LCDR : Vous ne pensez que du bien de ce qu’il y a autour de vous, en somme.

B.K. : Je ne vais pas non plus vous dire que le climat me ravit, après toutes ces années. Mais j’en ai marre de ces clichés qu’on véhicule en France et dans les médias sur la Russie. C’est affligeant ce qu’on entend. Bernard-Henri Lévy qui compare la Russie avec la Corée du Nord, c’est scandaleux et les gens finissent par le croire ! Dans mon village en Bretagne, il y en a qui pensent encore que je fais la queue par -25°C pendant quatre heures pour acheter de la viande. Et ça va durer !

LCDR : C’est à dire ?

B.K. : Il faut beaucoup d’énergie pour démontrer que la Russie n’est pas celle que l’on voit dans les médias. C’est insupportable qu’après les attentats de Moscou en 2010, on entende à la télévision française : « Ils l’ont peut-être un peu cherché ». Pour qui se prend-on ? Dès que ça touche la Russie, le politiquement correct interdit aux journalistes de dire quelque chose de positif. Et la politique russe intéresse davantage les Français que les Russes eux-mêmes. Sauf qu’ils la comprennent mal ! Moi, ça fait longtemps que j’ai compris que les Russes n’en ont rien à cirer de la politique. La plupart de mes connaissances ne vont pas voter. Ce qu’ils veulent, c’est travailler, mener une vie tranquille, ne pas payer trop d’impôts. La stabilité avant tout.

10 réflexions au sujet de « Bruno Kerrien : « Dès que ça touche la Russie, le politiquement correct interdit aux journalistes de dire quelque chose de positif » »

  1. Francuz

    Bravo !

    je vis entre la slovaquie et la hongrie, ou je suis entrepreneur et votre vision de la russie est a peu pres la meme que moi pour la Slovaquie et la Hongrie,

    Autant pour cette securitee que je ressens aussi, que par cette formidable mentalite plus axee sur la famille,

    Les francais ont encore d affreux cliches sur les pays de l est .. il serait temps que ca change car avec la crise actuelle, c est la france et l UE qui va bientot faire la queue pour la nourriture, .. dommage que les politiques francais et UE rechignent a se rapprocher de notre si grand et fort voisin russe, ..

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  2. Anne Le Roy

    J’ai connu Bruno à ses débuts de pilote d’hélicoptère en Russie… Bravo l’artiste. Je suis fière de la représentation des Bretons en Russie. Et oui il faut la défendre cette société contemporaine très mal représentée chez nous. Oui c’est une honte pour la France. La Russie a été Grande et restera belle.

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  3. Schroeder

    Cela fait chaud au coeur de constater l’attachement de nombreux Français à la Russie, parce qu’ils y ont vécu ; ce qu’on lit dans la presse occidentale relève de l’intox pur et simple ; luttant contre la tendance à voir des complots partout, je ne peux m’empêcher de penser que ce regard hostile porté sur la Russie , pratiquement systématique quel que soit le sujet traité, relève du simple hasard. Certains ont intérêt, semble-t-il, à entretenir la prolongation de la guerre froide.

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  4. DELAGARDE François

    Mon épouse est d’origine russe, de ce fait je vais régulièrement en Russie. C’est toujours une joie de rencontrer des amis fidèles, très chaleureux que nous recevons aussi en France. La vision de la Russie que les médias français tentent de nous faire avaler n’a vraiment rien à voir avec ce que je vis quand je suis en Russie. Mon identité française ouvre les portes.On me parle de d’Alexandre Dumas et de mes racines.Nous avons tellement de choses en commun. Le romantisme, la famille, et le christianisme. C’est cela que n’aime pas BHL.
    Je retrouve en Russie la fraîcheur de mon enfance. Je suis épaté par le développement incroyable de ce pays et son modernisme dans bien des domaines.Prendre le métro à Moscou n’est pas une corvée, à Paris, il vaut mieux être sur ses gardes.Quand je suis en Russie je suis fier d’être français et je suis fier de mes amis russes.Avec eux je retrouve tout ce qui en France est en voie de disparition.Mais le politiquement correct veut que nous devenions rien d’autre que des revendicards incapables de nous aimer nous-même.

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  5. Doin

    Ca fait plaisir a lire !!
    Marre de la vision francaise indecrottablement negative sur la Russie. Merci pour cette vision de ma seconde patrie que je partage.

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  6. Marc VILLEMAIRE

    Bravo Bruno et allez la Bretagne toujours presente en Russie !
    Nous ne sommes pas tombes amoureux que de la Russie et nos enfants bi-nationaux profiteront de cette richesse culturelle.
    Faudra quand meme un jour que je monte dans un helico :)

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  7. Dominique PAGES

    félicitations Bruno! je ressens quelqu’un qui est tombé amoureux du pays comme moi en Février 93. les Russes ne sont pas médiatiquement corrects pour la presse française qui n’est pas capable d’expliquer la richesse d’une culture fondée sur l’émotion, la fierté d’appartenance nationale et l’absence de préjugés idéologiques (malgré ou grâce aux 70ans de soviétisme)… Mais il est vrai que la Russie de Moscou n’est pas la meilleure illustration de cette âme

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