Comme Internet (voir précédent numéro), la télévision est une technologie qui a irrémédiablement changé le monde comme autrefois l’imprimerie (cf. Gutenberg vers 1440).

A la télévision, tout est affaire d’images. Aux dires des médias, les images, c’est tout ce qui intéresserait les « gens ». « Vision, émotion, réaction » : c’est à présent comme ça que la société s’organise et que les grandes tendances se dessinent. D’où les classements de popularité, les mesures d’audience, les sondages. Désormais, « masse et émotions » font loi. Dans ces conditions, pas facile d’être candidat à la Présidence de la République. Mieux vaut être « looké » et beau parleur qu’intelligent et inspiré.
Aux Etats-Unis, la dernière élection s’est faite sur « Yes we can ». Qu’inventeront-ils pour la prochaine ? En Russie, pas besoin de slogan quand les médias sont contrôlés intelligemment. En France, les hommes politiques font ce qu’ils veulent, et surtout ce qu’ils peuvent. Mais cette fois, la campagne serait pauvre et même « emmerdante » (D. Cohn-Bendit (30 mars 2012).
Qu’on soit de droite ou qu’on soit de gauche, on est toujours hémiplégique
Raymond Aron
C’est sûr, Claude Guéant qui envoie trois Imams au coin, Bayrou qui récite « trois Pater et deux Ave » à Sainte-mère Démocratie ou Hollande qui promet toujours plus d’argent aux pauvres pour jouer aux billes quand les riches excédés d’être tondus seront partis (vivement qu’il soit complètement aphone) ne font pas le buzz.
Selon médias et journalistes, la campagne manquerait surtout d’élan sociétal. Mais même les partis qui ne peuvent espérer gagner et n’ont pas à tout prix besoin de plaire, n’osent pas. Les « yakafokon » de Dupont Gnan-Gnan, la Marseillaise couleur bleue marine façon escargot breton rentrant dans sa coquille, les psychorigides idées écolo au point de se demander si le port des lunettes (même rouges) ne sera pas un jour interdit ou encore les gros « poutoux poutoux » annonçant les lendemains qui chantent (à vérifier) laissent coi.
Le plus difficile n’est pas de faire son devoir, c’est de savoir où il se place
Jean de La Varende
Résultat : un tiers des inscrits prévoit de s’abstenir. Hérésie ou bon sens ? Peut-être est-ce la part de population qui ne s’intéresse pas aux média ? Peut-être est-ce la part de la population qui pense et qui, de fait, comprend qu’il se passe aujourd’hui des choses graves que la France ignore complètement on ne sait pourquoi. Mais à cela rien de nouveau. La chute du Mur de Berlin par exemple. En images, la chute du Mur, c’est le prélude de l’effondrement de l’Empire soviétique. Mais c’est aussi de notre côté (chez nous en Europe) la fin du « vieux » monde.
Obnubilé par la construction de l’Europe, Mitterand est passé à côté de l’un et de l’autre. Ignorant la Russie et inquiet de voir l’Allemagne réunifiée, il n’a songé qu’à négocier l’Euro contre le Mark. On voit à quel point c’était vain. Qu’est devenu l’Euro sinon le nouveau Mark ? Il aurait mieux valu tendre la main à la Russie. Elle n’attendait que cela.
Au plan politique, l’Europe entière n’a pas vu ou pas compris que le monde s’était ouvert des deux côtés du mur. La logique des blocs qui prévalait depuis soixante-dix ans a perdu son sens et d’autres acteurs sont apparus.
Les libertés ne s’octroient pas, elles se prennent
Charles Maurras
Pourquoi s’étonner que la Chine et l’Inde, les deux plus grandes puissances mondiales au XVème siècle, pointent le bout de leur nez ? Ce n’est peut-être là qu’un juste retour de l’histoire : la fermeture d’une parenthèse longue de cinq siècles durant laquelle l’Europe partie à la conquête des Amériques a cru pouvoir s’affranchir de l’Asie.
Je me suis rendu compte que Nice n’est pas au Sud de la France, mais au Nord de la Méditerranée…
Eric de Montgolfier, le Figaro, 9 mars 2012
Pourquoi s’étonner que les peuples du Maghreb et du Moyen-Orient, comme autrefois les Arabes qui conquirent la péninsule ibérique et même une partie de la Gaule méridionale, et plus généralement les peuples d’Afrique tournent leur regard vers l’Europe ?
L’Histoire ne tardera pas à donner sa réponse.
Dans l’immédiat, les certitudes sur la suprématie du « vieux monde » ne sont plus de mise en Europe, en Amérique et peut-être même en Russie. Partout c’est la crise. Mais il n’y a là rien d’anormal. Chrétien, humaniste, libéral ou socialiste, ne sommes-nous pas tous frères ici-bas ? La concurrence vaut pour tous et il n’existe pas d’autre modèle social que celui dont on a soi-même les moyens. Comme l’empire soviétique à la fin des années quatre-vingt, le système occidental de « l’Etat Providence » vit ses derniers soubresauts. Pour combien de temps ? Comme depuis toujours, jusqu’au moment où les gens n’auront plus de quoi subsister.
L’apiculteur était communiste par amour des abeilles dont il admirait l’organisation. La reine lui posait un problème
Gilbert Cesbron
Nombre d’hommes politiques continuent pourtant d’ignorer les faits pour justifier un « modèle social » européen. On peut se demander à quoi bon si la survie du modèle impose à chacun de renoncer un peu plus chaque jour à sa propre liberté ? Au nom de la bonne gestion, de l’unité et de la laïcité, une société uniforme, sans odeur et sans saveur se dessine. Le modèle broie ou sacrifie des catégories entières de citoyens : riches ou pauvres, blancs ou noirs, petits ou grands. La liste serait longue. Les catégories ne compteraient-elles qu’un seul membre, cela ne changerait rien. Quand une société ignore sciemment la diversité de la nature humaine, elle devient totalitaire.
Il fait si beau en France qu’on peut se croire au pays des cigales. Mais ouvrons les yeux. Si 74 ans de communisme n’ont pas permis à la Russie, si riche de matières premières, de construire ce monde meilleur, comment la France compte-elle y parvenir ? Et ce n’est pas « Musclor » Mélenchon qui changera l’histoire. La télévision le montre un tremolo dans la voix, annonçant à qui veut l’entendre que la rivière sortira bientôt de son lit. De qui se moque-ton ? Quand la rivière sort de son lit, cela fait une inondation et quand c’est la mer, c’est un tsunami. Il n’y a vraiment pas de quoi se pâmer.
Mon seul rival international, c’est Tintin !
Charles de Gaulle. Les Chênes qu’on abat, Malraux, éd. Gallimard, 1971, p. 120
A droite, on botte à l’étranger. On s’inquiète des troubles au Mali, mais on n’oublie vite que Touaregs et AQMI disposent des armes qui ont été fournies aux Tunisiens et aux Libyens à l’occasion des rêves BHLiens de conquête démocratique. Résultat : le pays le plus calme de l’Afrique est dans la panade et il s’en faudrait d’un rien pour que l’Afrique tout entière retourne à l’ère tribale. Fervent admirateur depuis toujours du Royaume Dogon et de sa civilisation qui n’exclut personne, je ne m’en plaindrai pas.
La noblesse n’a jamais pu se recruter que dans la roture comme le militaire se recrute dans le civil
Jacques Bainville, Histoire de France, éd. Texto, 2007, p. 108
Malgré l’ENA, nos hommes politiques ne sont peut-être que des apprentis sorciers sans mémoire et sans vision ou des esprits narcissiques guettant les feux des caméras de télévision. Heureusement pour eux, le Sénégal s’est bien comporté lors des dernières élections et Aung San Suu Kyi a été élue députée en Birmanie. La démocratie est sauve !
A la vérité, nous sommes dans un monde sans murs et sans masques où les hommes politiques et ceux qui les élisent n’ont d’autres choix que de voir la réalité en face. On peut chasser trois imams ou cinq ayatollahs, rêver posséder Porsche et Ferrari ou penser au contraire que nous devrions tous prendre des transports en commun fonctionnant grâce aux crottes de chien, acheter des baguettes de fabrication française pour manger du riz, qu’avons-nous à construire d’autre qu’une société qui nous permette de découvrir qui nous sommes. Quoi qu’en dise l’audimat, c’est à ce prix que la France gardera sa noblesse et une certaine suprématie.
