Diana Vichnieva est l’une des plus grandes ballerines russes. Rencontre dans son hôtel, à deux pas du Bolchoï où elle se produira le 9 avril prochain dans le spectacle Illusions perdues d’Alexeï Ratmanskiï.

Photo : Marie d’Epenoux
Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.
Diana Vichnieva : Je ne suis pas fille d’artistes. J’ai grandi loin des théâtres. Mon père était scientifique et ma mère venait d’Asie Centrale, elle est à moitié Tatare. Elle avait toujours rêvé de venir à Saint-Petersbourg, elle est venue y faire ses études secondaires et y est restée toute sa vie.
« Quand j’étais dans son ventre, ma mère disait : ce sera une danseuse »
LCDR : Comment êtes-vous venue à la danse ?
D.V. : Ma mère a toujours voulu que je fasse du ballet. Ses parents lui disaient que ce n’était pas sérieux, ils en riaient en disant que ça tournait à l’idée fixe. Quand elle m’attendait, elle disait : « ce sera une danseuse ».
LCDR : Et votre père, qu’en disait-il ?
D.V. : Il disait que c’était une lubie de femme.
LCDR : Comment y êtes-vous finalement arrivée ?
D.V. : À six ans, je savais que je ferais soit du patinage soit de la danse. À dix ans, j’ai présenté le concours de l’académie Vaganova, la meilleure de Russie. Il y avait une place pour 70 à 90 candidats et je n’ai pas été prise. Ça a été un choc parce que je savais que ma mère le voulait. Elle m’a dit que ce n’était pas grave. Moi, je me suis dit que je ferais tout pour y parvenir. J’ai travaillé pendant un an sans relâche et me suis représentée. La commission artistique m’a accordé la mention « très bien » mais la commission médicale a estimé que je ne satisfaisais pas aux critères. Ma mère a même tenté de falsifier des certificats médicaux mais moi je savais que je ne passerai pas. En fait, je crois que ces histoires médicales étaient juste un prétexte et qu’ils ne pouvaient simplement pas accepter tout le monde.
LCDR : Et la troisième fois ?
D.V. : Ce fut la bonne. Les gens de l’Académie étaient étonnés que je vienne une troisième fois. Je me dis aujourd’hui que j’étais devenue la plus forte, que je travaillais tellement, je n’ai jamais manqué un entraînement… Le destin a fait ensuite que je rencontre une professeure extraordinaire, Ludmila Kovaleva, et si j’avais réussi les deux années d’avant, je ne serais pas tombée sur elle. C’est ma deuxième mère, elle m’a donné de la force, du désir.
« Je me suis luxé le pied parce qu’il n’y avait pas de chauffage dans la salle d’entraînement, j’ai dû danser tout Carmen sur des demi-orteils »
LCDR : Puis…
D.V. : Puis tout s’est enchaîné, j’ai gagné le prix de Lausanne en 1994, j’ai alors renoncé à l’anonymat. J’ai été selectionnée par Igor Mitsky pour danser Carmen, j’ai ensuite renoncé à toutes les sorties, à tout ce qui n’était pas professionnel. Pendant la période de préparation, il n’y avait ni électricité ni chauffage dans la salle d’entraînement, il faisait tellement froid que je me suis luxé le pied. Il fallait danser sur le bout des orteils, j’ai donc fait tout le spectacle en dansant sur des demi-orteils…
LCDR : Pensez-vous que vous avez fait tout ça pour votre mère ?
D.V. : À partir de mon entrée à l’Académie, j’ai compris que je voulais y rester, ma mère ne m’a jamais forcée. Tout ce que j’ai accompli était le fait de mon énergie propre. Je me disais que je ne serais pas forcément danseuse mais qu’il fallait exploiter ce que je faisais, ce que je voulais… Chaque fois que j’allais voir un spectacle de danse, je me disais que je ne danserais jamais comme ça. Et je pleurais. Ensuite, je restais des heures avec ma professeure pour lutter contre chacun de mes défauts.
LCDR : Vous pleurez souvent ?
D.V. : Je peux pleurer après huit heures de répétition quand il faut encore travailler… Mais après avoir dansé la première de Don Quichotte, je me suis dit que c’était un miracle, que dans toute vie, il y avait des doutes, des remises en cause mais que danser fut une merveille qui m’a surprise moi-même.
« Je vois le ballet disparaître progressivement »
LCDR : Quel est votre avis sur la situation du ballet contemporain ?
D.V. : Je vois le ballet disparaître progressivement. C’est l’époque qui veut ça, on veut tout vite alors que former un danseur prend du temps, beaucoup de temps. Des années. Parfois un spectacle est répété mais n’est pas monté parce qu’entre-temps les désirs ont changé. Peut-être qu’on va me prendre pour une rétrograde mais j’attache une importance suprême au travail, ce que j’ai appris par le ballet est sacré, même si je comprends que ça ne sert à rien de se battre contre des moulins, tant que j’aurai encore des forces, je les utiliserai pour le ballet et pour convaincre les gens de sa valeur.
« La situation du ballet russe aujourd’hui est catastrophique : pas de potentiel sérieux, pas de chorégraphie, pas de grands maîtres »
LCDR : Ça vaut aussi pour le ballet russe ?
D.V. : La Russie, c’était une culture, une attitude envers le ballet mais aujourd’hui je vois autre chose, pas de potentiel sérieux, pas de chorégraphie, pas de gens de théâtre qui s’intéressent au ballet. Ce n’est pas comme avant, il y a désormais partout l’idée qu’on doit donner aux gens, sans effort. Je vois beaucoup de jeunes gens qui sont perdus parce qu’ils n’ont pas de grands maîtres à admirer.
LCDR : Même constat pour la chorégraphie ?
D.V. : Oui, comme danseuse, je souffre du manque de chorégraphes. Béjard, Petit et Bausch n’ont pas de remplaçants.
« Quand l’État s’occupait des théâtres, ça marchait mieux »
LCDR : D’où cela vient-il à votre avis ?
D.V. : C’est à cause de la globalisation. Des théâtres ferment et tout le monde sait ce qu’il se passe quand les théâtres commencent à fermer. Quand nous vivions dans un système clos, quand l’État s’occupait des théâtres, ça marchait mieux, le théâtre était plus concentré sur les idées qu’il voulait transmettre. Aujourd’hui, on trouve tout sur internet, il y a sûrement des avantages mais j’y vois aussi beaucoup d’inconvénients : pour créer, l’être humain doit passer par des difficultés, doit souffrir. Aujourd’hui il y a toute sorte de moyens pour diminuer cette difficulté et ne plus souffrir.
LCDR : Et comment voyez-vous l’avenir du ballet ?
D.V. : C’est peut-être une période, un mauvais moment à passer, je crois en l’avenir.
« Je me plonge de plus en plus dans la danse car j’ai conscience d’y découvrir mon essence »
LCDR : Que faites-vous pendant votre temps libre ?
D.V. : Je n’ai que peu de temps libre car c’est un bonheur d’être aussi demandée. Mais quand j’en ai, je lis, je vais au cinéma, au théâtre. En fait, je me plonge de plus en plus dans la danse car j’ai conscience d’y découvrir mon essence, ça devient une interprétation de ce que je peux faire. Je ressens mieux. Quand je travaille, je comprends à demi-mots, je vis par la danse, ça me stimule.
« Je ne sais pas si la Russie a besoin de moi »
LCDR : Et la Russie dans tout ça ?
D.V. : Je suis une danseuse russe et il n’en sera jamais autrement, quel que soit le style de ce que j’interprète et c’est quelque chose de précieux. Mais aujourd’hui, je ne sais pas si la Russie a besoin de moi, je ne sais pas comment ma relation avec elle va prendre forme. J’aimerais pouvoir donner, transmettre mais, comme je vous le disais tout à l’heure, je ne suis pas sûre qu’il y ait des gens pour recevoir aujourd’hui.
LCDR : Quel rôle a joué la littérature russe chez vous ?
D.V. : J’avais plus de temps avant pour lire mais ce qui est bizarre c’est que maintenant que j’en ai moins, je reviens aux œuvres que j’ai lues avant, Tolstoï, Dostoïevsky, Tchekhov…
LCDR : D’autres auteurs ?
D.V. : Oui, des auteurs japonais comme Murakami.
LCDR : Vous semblez avoir un lien particulier avec le Japon.
D.V. : J’apprécie la culture japonaise, tournée vers l’essence des choses, la façon dont ils règlent les problèmes, cette dignité par exemple pendant le tremblement de terre. J’ai de l’estime pour cette nation, j’aimerais estimer ma nation de la même manière mais je n’aime pas la façon dont elle est dirigée. Tout vient du pouvoir. J’espère que c’est un cycle, qu’il durera encore une dizaine d’années et qu’un autre viendra. J’espère voir une autre nation au moins dans ma vieillesse.
« J’ai peur d’une révolution, j’ai peur pour les gens, j’ai peur pour la Russie »
LCDR : Quelles sont vos peurs ?
D.V. : J’ai peur pour moi, bien sûr, j’essaye toujours de croire en moi et les gens qui sont à mes côtés m’y aident. J’ai peur pour notre métier parce qu’il est traumatisant. J’ai peur d’une révolution, peur pour les gens, peur pour la Russie. J’espère qu’il n’y aura pas de révolution. J’aimerais que le pays soit libre, les gens dignes, et pas seulement dans les classes moyennes.
LCDR : Vous estimez les risques de révolution élevés ?
D.V. : J’espère que non mais je n’en sais rien car je suis Russe. Je ne veux pas parler de politique, je vis dans le monde de la culture, je vois que tout ce qui se passe est politique mais je m’en distancie. En tout cas, je n’émigrerai jamais.
« Si j’avais une deuxième vie, je ne serais pas danseuse »
LCDR : Des regrets ?
D.V. : Si j’avais une deuxième vie, je ne serais pas danseuse, j’aurais un travail lié à la création, quand on a le fluide de la compréhension de choses incompréhensibles, la vie prend toute sorte de couleurs. Ayant emprunté cette voie, je sais que je n’ai rien manqué, rien à regretter, si ça n’a pas eu lieu, c’est que ça devait être comme ça. La voie que j’ai choisie fut dure, très dure, je ne voudrais pas la refaire ! Ce sang, ces larmes, ces crises de nerf après trop d’entraînement.
LCDR : Des souhaits ?
D.V. : Je souhaite que ma famille soit le plus longtemps possible avec moi, j’aime mes parents et leur suis reconnaissante, j’essaye de faire le maximum pour leur rendre tout ce qu’ils m’ont donné. Vous savez, je suis fragile, pour moi et pour les gens que j’aime.
LCDR : Des enfants ?
D.V. : J’en veux et le temps passe, on me demande de danser dans le monde entier. Je sais que le temps passe et j’espère, j’espère que je vais avoir des enfants, j’y pense souvent et je sais que c’est sérieux. Je sens qu’une voix intérieure me dira quand je serai prête pour en avoir.
« Il me reste tant à réaliser, je veux être parfaite dans quelque chose pour me comprendre moi-même »
LCDR : Des rêves ?
D.V. : Il me reste tant à réaliser, il ne faut pas s’arrêter, aller de l’avant. J’aspire toujours à quelque chose. Je suis une danseuse classique, je veux travailler dans le domaine de la chorégraphie, j’ai été actrice aussi, j’ai aimé l’expérience, comme un autre moyen de me connaître moi-même. Je veux être honnête envers moi-même, je veux être parfaite dans quelque chose pour me comprendre moi-même.
LCDR : Dieu ?
D.V. : Mon père était un scientifique athée et ma mère musulmane tatare. À seize ans, j’ai ressenti la nécessité d’aller à l’église et de me faire baptiser, peut-être grâce à la danse, personne ne m’y a incitée. Il y a sur ce sujet une dissociation à faire avec le personnage public de Diana Vichnieva : je me trouve très forte, j’ai beaucoup travaillé. J’en faisais toujours plus que les autres et je suis devenue une star mais le succès est quelque chose d’à part, un résultat qui prouve que je travaille correctement. J’ai toujours attendu un résultat dans l’art et pas vis-à-vis des gens. Je ne suis pas égoïste dans mon art, ces prix, ces titres, ça fait plaisir mais je me dis que ce qui est essentiel, c’est que ma foi soit juste.
