Les ruelles de la Troisième Rome

Mémoires d’Adam Merrihew, consul britannique en Russie

Qu’est-ce que c’est que la Russie ?

Puissance et faiblesse, richesse et pauvreté, optimisme et apathie – et tout cela dans ce pays immense. Mes mémoires s’adressent à tous, parce que je considère de mon devoir de montrer aux gens ce qu’est la Russie et comment l’accepter avec tous ses défauts, paradoxes et merveilles.

Mon nom est Adam Merrihew – je suis consul de Grande Bretagne en Russie depuis le 18 janvier de l’année 1917, un individu ayant vécu la révolution et vivant actuellement la Guerre civile à Moscou. Je vivais rue de la grande Horde, dans une maison dont je tairai le numéro par souci de sécurité.

Je me souviens : nous marchions avec Andrew sur le quai Pretchistenkyï en mars 1918 ; il faisait un froid épouvantable mais, malgré cela, nous avions une conversation tout à fait animée. Nous empruntâmes le pont de Crimée et décidâmes de nous asseoir sur un banc ; on entendait de tous côtés, de loin, retentir des coups de feu, pratiquement partout étaient accrochés les mots d’ordre des bolchéviques sur la victoire ouvrière et paysanne.

— Aimez-vous Moscou ?, demanda Andrew brusquement. Je vois que vous vous trouvez dans la même confusion que moi !

— De quoi parlez-vous ? – je tentais d’exprimer l’étonnement, mais j’y parvenais manifestement mal.

— Vous m’avez très bien compris. Dès que les bolchéviques en auront terminé avec les forces pro-tsaristes, ils s’en prendront à l’Europe, et à tous les autres pays ensuite ; cependant, si les rouges tiennent plus de quatre ans, ils régneront très longtemps, croyez-moi – et nous ne serons pas à la fête !

—    On ne peut pas dire que je vive ici depuis assez longtemps ! Mais regardez le boulevard Zubovski – c’était, à une époque, un quartier très aisé de Moscou. Jamais on n’y aurait trouvé de ces bouges bon marché, les gens ne s’y faisaient pas voler ni tirer dessus, beaucoup d’habitants du quartier possédaient des domaines hors de la ville, et tous les produits d’alimentation leur arrivaient de la campagne. Dans les magasins, qui étaient très peu nombreux, on vendait principalement toute sorte de friandises : kalatchis, pains d’épices, brioches, chocolats. Quant aux produits alimentaires de base : légumes, fruits, diverses volailles domestiques – on les achetait principalement à Kitaï-gorod. À « Gorod », on trouvait à peu près tout : depuis des produits d’alimentation et jusqu’à des vêtements, à bien meilleur marché, du reste, qu’ailleurs. Il était aisé, cependant, d’y tomber sur une marchandise de mauvaise qualité, et c’est encore là, d’ailleurs, que l’on revendait les choses volées. Il faut remarquer que sous le gouvernement tsariste, le commerce ne s’installait pas au petit bonheur mais était regroupé en fonction du produit vendu, un peu, pourrait-on dire, comme à la City. Mais désormais : c’est le chaos, et encore, c’est peu dire. Ces Russes sont tout simplement aigris par une existence misérable, et ils se moquent bien de savoir qui dirige le pays : roi, tsar ou président. Douma, bolchéviques, anarchistes, socialistes-révolutionnaires, blancs, rouges, noirs ou multicolores, whigs ou tories : cela aussi leur est égal, pourvu qu’il soit possible de vivre ! Qu’est-ce que c’est que ce pays, où l’on a aboli l’esclavage de fait il n’y a en tout que 40 ans – et ces mêmes paysans ne savaient que faire de cette liberté ! Non, je considère qu’il nous faut être en amitié avec ce pays, quelle que soit la force qui y est au pouvoir !

— Cher Adam, mais de quelle grandeur parlez-vous donc ? Ils ne tiendront pas même cinq minutes face aux Blancs soutenus par nous !

— Je ne suis pas d’accord avec vous, Andrew ! Avez-vous déjà été dans l’église du Christ sauveur ? De chez vous, il faut emprunter la Volkhonka. Eh bien voilà, si vous n’y avez jamais été, allez-y – et alors vous changerez de vues à l’égard de ce peuple. Des gens qui ont bâti une telle magnificence sont dignes d’une vie meilleure !

— Je vous entends parler de magnificence. Mais j’ai vu, moi, comment des gens affamés travaillaient et n’avaient rien à manger pendant plusieurs jours ; je considère qu’ils feraient mieux de se rallier aux Blancs !

— Écoutez, il m’est arrivé de déjeuner dans la galerie Moskatelnaïa, sous la halle des Coffres. À la halle des Coffres, on pouvait acheter de l’esturgeon cuit, du jambon, des saucisses, des pirojkis. Sur place, pour ceux qui souhaitaient manger, des tables étaient installées sur lesquelles on servait tous les aliments que j’ai cités. Kitaï-gorod était toujours très animé, surtout les jours de fête. Entre les acheteurs et les vendeurs se jouait une lutte incessante : chacun tentant d’escroquer l’autre, et il fallait être très attentif pour ne pas se faire plumer. Le marché n’offrait presque aucun confort ; et en hiver, il était tout simplement impossible d’y faire du commerce : les galeries n’étaient pas chauffées, et les vendeurs devaient d’une façon ou d’une autre se réchauffer à l’aide de sbiten – cette boisson chaude à base d’eau, de miel et d’épices. J’aimais souvent à y manger mais, permettez, les passants me scrutaient avec de ces yeux ! – comme si je leur avais pris quelque chose. Ils ne pouvaient pas se payer même le vingtième de ce que je mangeais au déjeuner, et vous parlez de se rallier aux tsaristes ! Même en captivité chez les Allemands, ils seraient plus à leur aise !

— Bon. Mais remarquez que sous le tsar, la participation des étrangers au commerce était, dans de nombreux lieux de Moscou, très importante. Par exemple sur Koniouchkovskaïa, l’Arbat, le quai Smolenskaïa, même ici d’ailleurs – et que dire des ruelles Loutchniki et Ipatiev ? Là-bas, c’était tout simplement le paradis. Anglais, Français, Italiens, Américains y tenaient des boutiques dans lesquelles ils vendaient des choses que, très souvent, on ne trouvait même pas chez eux !

— Oui – et pour cette raison même, le petit peuple n’avait pas les moyens d’acheter. Les Allemands, par exemple, vendaient divers engins, équipements techniques, instruments chirurgicaux, teintures ; les Français vendaient principalement des articles de mode et des bonbons. Le modiste Minagois, le gantier Boissonnade, la confiserie Tremblay. Le commerce des vins était aux mains de Loewe, Depré et Bauer.

— Eh bien, mais vous êtes parti assez loin, on dirait ! Il semble que l’air commence de fraîchir, vous n’êtes pas contre une marche ?

— Non, seulement content, répondis-je, sincèrement réjoui à l’idée de pouvoir me réchauffer les pieds et sortir de ce thème désagréable.

Nous rejoignîmes l’enceinte de Crimée où, depuis le coin, retentissaient des coups de feu. Nous nous arrêtâmes. En un instant, nous vîmes approcher six personnes, qui nous demandèrent de produire nos papiers. Nous les invitâmes à se présenter et apprîmes que se tenaient, face à nous, des agents de la Criminelle moscovite. En voyant nos cartes diplomatiques, le plus âgé d’entre eux déclara :

— J’ai tout compris. Nous n’aurons pas l’audace de vous inquiéter. Le pouvoir soviétique garantit votre sécurité. Nous observons strictement l’accord international à ce sujet. L’honneur est pour moi !

Après quoi nous nous remîmes en chemin et, dans l’impasse de Crimée, nous aperçûmes trois cadavres. Nous devinâmes immédiatement qu’une exécution avait eu lieu. Nous nous dirigeâmes vers la place Kalouga et vîmes une manifestation de partisans appelant à reconnaître le pouvoir soviétique.

Nous marchâmes jusqu’à mon auto et décidâmes de rejoindre l’église de l’icône de Notre-Dame-de-Kazan, près de la porte de Kalouga. Sur la route, nous vîmes des enfants qui demandaient l’aumône. Andrew dit :

— Voilà à quoi a mené votre révolution du peuple tant vantée !

— Non – cela, c’est ce qui reste du faste des tsars !

Dans l’architecture des églises à Moscou, la « stylistique byzantine » est représentée dans les productions des meilleurs bâtisseurs. Le premier de ses spécimens est demeuré de longues années le plus beau de Moscou. Il s’agit de l’église de Notre-Dame-de-Kazan, là même où nous nous trouvions.

— Mon cher Andrew, comment donc, selon vous, est-il possible de vaincre un peuple qui a créé une telle beauté ?, demandai-je après réflexion.

— Vous avez tort, de ce peuple-là rien n’est resté. Où ailleurs dans le monde trouverez-vous des gens qui jusque récemment considéraient le tsar comme une divinité ? Même en Afghanistan, où nous combattons au nom de la grandeur de la Couronne anglaise et de la vérité de la civilisation, les gens savent qu’une personne ne peut pas être Dieu ni Son égal ! Le voilà, votre paradoxe ! Koltchak a rassemblé la moitié de la Sibérie : et vous croyez encore que les bolchéviques tiendront longtemps ?

— L’important, ce n’est pas combien en ont rassemblé Koltchak ou Wrangel – c’est qu’ils sont désunis.

— Raison pour laquelle notre tâche est de les réconcilier, pour un temps bien sûr, et de les lancer contre les Soviets. Et d’ailleurs, mon brave Adam, au fond nous n’avons que faire de qui l’emportera – ce qui nous importe, c’est qu’au final, le vainqueur sera exsangue.

— On ne parviendra pas à briser la Russie même agonisante – plutôt que de me croire sur parole, rappelez-vous l’histoire…

— Mais je les connais, moi, vos histoires. Vous êtes, semble-t-il, un communiste fervent dans les vues – mais c’est votre affaire. Quant à moi, il est grand temps : je pars aujourd’hui pour la Pologne afin d’obtenir des vivres et des armes pour Wrangel ; et j’espère vivement que vous changerez d’opinion et que vous partirez pour l’Asie centrale.

— Je promets de réfléchir à votre proposition. Je vous souhaite un bon et fécond voyage en Pologne.

Sur ce, nous prîmes congé l’un de l’autre avec Andrew. Mais il n’avait toujours pas compris que mûrit actuellement le devenir d’un nouveau pays. Si j’avais pu renaître, j’aurais absolument voulu que ce soit ici !

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