Denis Smyslov a fait fortune en créant l’entreprise de traitement des matières premières Red Mountain. Bureaux normaux, passions modérées, mécénat raisonnable et vacances à Chamonix – rien de la caricature de l’oligarque russe. Rencontre dans les locaux de la société derrière l’usine Electrozavodskaia.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance
Denis Smyslov : J’ai eu une enfance soviétique heureuse avec les camps de pionniers, sorte de colonie de vacances soviétiques.
[lcdr] : Pensez-vous que les enfances de l’époque étaient plus heureuses que celles d’aujourd’hui ?
D.S. : Tout le monde était égal. Aujourd’hui, certains ont beaucoup plus et d’autres beaucoup moins.
« À sept ans, j’ai été considéré comme un ennemi idéologique parce que j’avais embrassé la fille d’un général américain »
[lcdr] : Des souvenirs des camps de pionniers ?
D.S. : Oui, j’avais fait la connaissance d’une fille de neuf ans pendant un camp, j’avais sept ans. Nous avons été surpris en train de nous embrasser et j’ai dû faire le tour du camp devant les autres enfants qui tapaient sur des tambours en hurlant que j’étais un ennemi idéologique : on avait découvert que la fille en question était la fille d’un général américain qui avait combattu au Viêt-Nam !
« L’enseignement de l’économie en 1985 était encore constitué à 80% du marxisme-léninisme ! »
[lcdr] : Ensuite, les études…
D.S. : Oui, en 1985, je suis entré au MGIMO comme mes parents et mon frère. Moi, je voulais étudier à la MGU parce que l’enseignement économique y était plus approfondi mais mes parents m’ont incité à aller au MGIMO pour les langues étrangères. Bon, de toute façon, dans les deux universités, l’enseignement de l’économie était composé à 80% du marxisme-léninisme !
[lcdr] : Comment était la vie d’un étudiant du MGIMO dans ces années 85-89 ?
DS : J’y allais pour jouer au tennis, boire des coups avec les copains. J’avais choisi la filière où on n’a pas d’obligation d’assister aux cours mais seulement aux examens. Je passais beaucoup de temps à la bibliothèque de littérature étrangère, j’avais réussi à y trouver un manuel de marketing américain…
« La moitié de ma promotion au MGIMO est partie au KGB »
[lcdr] : On raconte que le MGIMO était une pépinière pour le KGB ?
D.S. : Bien sûr, presque tous les gens de ma promotion ont été convoqués par le KGB pour leur offrir d’intégrer la haute école du KGB. J’ai appris que la moitié de ma promotion avait accepté l’offre… mais peut-être aujourd’hui travaillent-ils ailleurs.
[lcdr] : Et vous ?
D.S. : Moi, je dois être le seul étudiant à qui le KGB n’a justement rien proposé.
[lcdr] : Pourquoi ?
D.S. : Vous savez, à l’époque, on envoyait les étudiants aux champs, l’été, pour qu’ils découvrent le travail à la campagne. Je m’étais mal entendu avec le dirigeant du camp qui avait fait un rapport sur moi en disant que je ne « reconnaissais pas l’autorité des dirigeants »…
« La Perestroïka nous a rendus cyniques »
[lcdr] : Quels sentiments gardez-vous de la Perestroïka ?
D.S. : Les valeurs qu’on nous avait apprises se sont écroulées, cela a entraîné un sentiment de cynisme général.
[lcdr] : Pourquoi à votre avis ?
D.S. : Vous aviez étudié l’économie pendant quatre ou cinq ans mais quand vous aviez votre diplôme, il n’y avait plus aucune organisation qui pouvait vous embaucher pour vos compétences économiques. Alors vous acceptiez par exemple d’être traducteur en Angola pour des conseillers militaires russes, vous gagniez 15 000 dollars et vous pouviez vivre avec jusqu’à la fin de votre vie, ça rend un peu cynique…
[lcdr] : Et vous vous êtes vous aussi adonné à ce cynisme ?
D.S. : Oui, jusque vers trente ans… Puis je me suis dit qu’il fallait que je crée ma société.
[lcdr] : Par quoi avez-vous commencé ?
D.S. : J’ai d’abord monté une société qui visait à informatiser la législation soviétique. On a travaillé deux ans dessus, trouvé des investisseurs et notamment une banque à Zurich et puis quand on a fini tout le projet, l’URSS s’est écroulée et sa législation avec ! On a tout perdu.
[lcdr] : D’autres expériences de ce type ?
D.S. : Oui pas mal, j’ai ensuite investi de l’argent sur la bourse des futures où j’ai tout perdu avec la crise de 1998. En fait je n’ai monté que des projets où j’ai tout perdu avant de créer ma société actuelle !
[lcdr] : En quoi consiste-t-elle ?
D.S. : Nous concevons des projets pour le traitement du gaz naturel : des oléoducs, des équipements, des constructions ou installations destinées à séparer l’oxygène de l’azote. Nous avons aussi une activité de recherche qui crée des innovations et les fait breveter avant de les commercialiser.
[lcdr] : Quels sont les chiffres clefs de votre société ?
D.S. : Elle fait un chiffre d’affaires de 300 millions de dollars, elle emploie 250 personnes en Russie mais a aussi des bureaux en Ukraine, à Saint Louis aux États-Unis…
« La corruption n’est pas un problème de régime mais de personnes »
[lcdr] : Que pensez-vous de la Russie d’aujourd’hui ?
D.S. : La Russie deviendra un pays avancé quand les gens cesseront d’avoir certains défauts comme, par exemple, la corruption. Ce n’est pas un problème de régime mais un problème de personnes. La moitié des gens qui s’indignent de la corruption, s’ils se trouvaient à la place de ceux qui la pratiquent, feraient comme eux, ils auraient le même gyrophare.
« La corruption prospère à cause du sentiment d’égalité sociale »
[lcdr] : Et vous avez une solution pour la combattre ?
D.S. : Cela fait longtemps que j’y réfléchis et que je me demande pourquoi elle est si importante. C’est une question d’égalité sociale en fait – dans une société, quand un employé sait que d’autres ont s’en sont mis plein les poches, il en veut une part pour lui.
[lcdr] : Et dans votre société ?
D.S. : Je l’ai extirpée.
[lcdr] : Par quelles méthodes ?
D.S. : En fait, nous sommes partis du principe que la corruption coûte, au final, plus cher à l’entreprise que le respect des règles. Même quand on vous demande des montagnes de documents, ça vous coûte toujours moins cher de les rassembler que de payer des pots de vin qui ne cesseront d’augmenter.
[lcdr] : Vous avez un exemple concret ?
D.S. : Il y a six ans, nous avons décidé de déclarer les valeurs réelles de nos biens importés. Comme vous le savez, vous payez des impôts à hauteur de 18 % de la valeur déclarée en douane – si vous déclarez un bien à 10 000 dollars alors qu’il en vaut 200 000, vous paierez 1 800 dollars au lieu de 18 000 et tout le monde faisait ça. Mais nous, nous avons estimé que pour ne payer que ces 1 800 dollars, il allait falloir payer des fonctionnaires pendant très longtemps pour qu’ils ferment les yeux sur cette valeur fictive et qu’au final, ces pots de vin nous coûteraient plus cher que de payer la taxe une seule fois. J’ai lutté pendant deux ans sur ce point et finalement, j’ai réussi à l’imposer dans ma société.
[lcdr] : Et les salaires de vos employés aussi, vous les déclarez en totalité ?
D.S. : Oui, pour la même raison, il aurait fallu payer beaucoup de pots de vin pour que certains ferment les yeux sur des salaires officiels très bas en cas de contrôle.
[lcdr] : Vous travaillez dans le secteur énergétique, vous n’êtes jamais ennuyé par les structures de force ?
D.S. : Nous ne construisons pas des oléoducs pour Gazprom… nous n’héritons donc pas des milliards distribués aux amis et proches du président. Nous travaillons avec Neftegaz, Lukoil, Tatneft, Rosneft… et d’autres sociétés indépendantes. Avec elles, un fonctionnement normal est possible sans interaction avec les structures de force.
« Si le pouvoir actuel disparaissait, nous aurions un autre 1917. »
[lcdr] : Que pensez-vous du pouvoir actuel justement ?
D.S. : Si la classe dirigeante actuelle perdait le pouvoir, nous aurions une situation bien pire. Il y a une grande majorité de gens qui sont apolitiques ou nationalistes et l’opposition n’a aucune chance de passer donc si le pouvoir actuel disparaissait, il laisserait la voie libre aux ultra nationalistes religieux qui peuvent exciter la foule. Nous aurions un autre 1917.
« J’aurais préféré des élections libres mais elles ne sont aujourd’hui pas possibles. »
[lcdr] : Une apologie de la stabilité ?
D.S. : J’aurais préféré des élections libres mais elles ne sont aujourd’hui pas possibles. Celui qui les gagnerait ne serait pas un démocrate à 100% et ne durerait pas longtemps parce qu’il n’aurait aucune ressource, ceux qui les possèdent aujourd’hui ne les abandonneraient pas comme ça…
[lcdr] : Que faire ?
D.S. : Il faut déranger Poutine, de ce point de vue là, les manifestations sont une bonne chose, c’est un mouvement vers le libéralisme.
[lcdr] : Que pensez-vous du bilan de Poutine ?
D.S. : Ce qu’il a fait de bien, c’est reconstruire l’appareil d’État, il a bénéficié, et c’est un hasard, de l’augmentation du prix des matières premières pour le faire, mais il l’a fait. Contrairement à Elstine dont le pouvoir avait sombré dans une pagaille épouvantable. Mais cette reconstruction de l’État a ses effets négatifs – la centralisation du pouvoir, les amis de Poutine qui se sont enrichis, comme sous Elstine d’ailleurs mais sous Elstine les montants étaient moins importants parce que l’économie était moins développée.
[lcdr] : Un dernier mot sur Poutine, l’homme ?
D.S. : Quand j’ai vu l’ampleur des falsifications en décembre, je me suis demandé si Poutine était atteint du complexe de Dieu. Peut-être a-t-il cessé de suivre la réalité et ne se rend-il plus compte.
[lcdr] : Des regrets ?
D.S. : Ne pas avoir monté ce business plus tôt. Mais en même temps, tous ceux que j’ai montés avant et qui ont échoué étaient peut-être nécessaires à ma formation…

[lcdr] : Des rêves ?
D.S. : Développer plus de nouvelles technologies, faire un ultra marathon dans les montagnes.
« Chamonix est un des rares endroits où je pourrais vivre »
[lcdr] : On vous dit fanatique de Chamonix.
D.S. : Oui, dès que je peux, j’y vais. Chamonix est un des rares endroits où je pourrais vivre. J’aime tous les sports de montagne, le ski, le ski de randonnée, le parapente etc.
[lcdr] : D’autres rêves ?
D.S. : Écrire un livre sur l’énergie, il y a un sujet qui est mal étudié, c’est la répartition de l’énergie humaine à l’intérieur de chacun, l’énergie musculaire, le système immune, le système sexuel… Je pense, par exemple, que quand vous faites un ultra marathon, 160 kilomètres de course en montagne, vous utilisez tellement d’énergie musculaire que votre système immune est mis à mal.
[lcdr] : Vous avez également une activité de mécène ?
D.S. : Oui, j’organise régulièrement des soirées autour d’un poète, Brodsky, Tsvetaeva, Blok, Pasternak ou Baudelaire.
« J’aimais Baudelaire pour son cynisme. »
[lcdr] : Pourquoi Baudelaire ?
D.S. : Parce que je l’aimais lors de ma période cynique.




