Que se passera-t-il le jour où les Russes voudront refaire l’Histoire ? Dimitri Olchansky, écrivain et penseur contemporain, peint dans son essai Quand tout sera fini (2007) une image saisissante de cette perspective.

Dieu mon Seigneur ! Donne moi la force de me libérer de la haine que j’éprouve envers lui, de cette haine qui m’empêche de rester chez moi, qui m’étouffe, qui brouille mes pensées. Il ne m’a jamais fait de mal. Mais ma haine qui prend la forme d’une répugnance pathologique, hystérique me coupe le souffle et m’empêche de vivre. Satan, éloigne-toi de moi, bourgeois, éloigne-toi de moi, je ne veux pas te toucher, te voir ni t’entendre. Je ne sais pas si je suis meilleur ou pire que lui, mais en le voyant, je m’écœure. Satan, éloigne-toi de moi.
Alexandre Blok, 1918
Je ferme les yeux et je vois la rue Tverskaïa enneigée, lugubre et vide au point que ses immeubles hautains prennent un air coupable en observant leur solitude inattendue. Sur un amas de neige, près d’une boutique huppée aux portes condamnées – dont l’enseigne indique « collection » sans préciser de marque – repose une Lamborghini rose décapotable. Sur ses sièges s’entassent meubles cassés, chaises sans dossier et portes de placards. Il semble que des gens voulaient y mettre le feu mais ont été arrêtés par les patrouilles qui errent autour du magasin Eliseevskiï. Il reste deux jours avant que l’on ne se mette à distribuer des vivres – les queues commençeront à se former demain soir et, pour le moment, je défile seul sur la place, sans être dérangé par personne, en frappant joyeusement la neige de mes valenki.
Le silence est doux. On n’entend que le son hésitant des cloches de l’église de la Résurrection située rue Brioussov et les aboiements d’un chien qui se fâche contre un panneau publicitaire cramoisi, gisant dans la neige près de la statue de Pouchkine. Communications d’élite pour les gens à succès, management troisième génération, ouaf-ouaf. Et voilà qu’il s’enfuit, le chien, en traînant la patte, vers le boulevard Strastnoï.
C’est moi, aujourd’hui, qui ai le plus de succès. Je m’offre une flânerie. Je n’ai pas besoin d’aller chercher du bois, mes papiers sont en ordre, mon hareng, mes patates et un bout de pain noir m’attendent chez moi. Quant aux communications d’élite, je peux former avec mes mains emmitouflées un porte-voix et – m’adressant aux vitres brisées de la galerie Acteur – crier à tue-tête : « Bonjour, les salauds ! ». Sur ses étages qui s’effondrent, beaucoup de gens passent aujourd’hui leurs nuits. Et je ne suis pas certain qu’ils soient tous acteurs.
En arrivant sur le boulevard, je regarde en arrière. Une petite silhouette marron installe sa luge sur la neige tôlée. Avec les miennes, ce seront les deuxièmes traces laissées aujourd’hui sur la rue Tverskaïa.
Je me dirige vers la porte Nikitskiï, me frayant un chemin parmi les congères. J’ai peur de m’y enfoncer et d’attraper une pneumonie. Aux fenêtres des vieux immeubles décrépis, anciens « centres d’affaires » et « bureaux de représentation », on fait sécher des draps mouillés. Les portes sont grand ouvertes, une enseigne pend de travers. Elle invite à venir tester la méthode Pilates, le fitness, le solarium et le gommage au laser. Mais dans la cour, rien de tout cela – seul un moujik barbu aux cheveux crépus, assis sur une valise dérobée. Il boit, rejetant avec rage sa tête en arrière. Sa pomme d’Adam bouge de façon précipitée. Derrière le moujik, on aperçoit un camion chargé d’armes ou d’autres choses tout aussi abominables. Mieux vaut ne pas y aller. Le temps des méthodes Pilates est révolu.
Plus je m’approche de la place Arbat, plus je m’enfonce dans la neige. Les trous dans les murs carbonisés se font eux aussi de plus en plus fréquents. Sur le boulevard, des soldats se promènent. Enfin, ce ne sont pas de vrais soldats : plutôt des gens qui, sur une lubie, ont enfilé un uniforme, peu importe lequel – car, à l’heure qu’il est, l’essentiel est de ne pas laisser passer ceux qui n’en ont choisi aucun. La cantine, ancien bar à vins Joseph de Maistre, me tente. Je me retiens. L’ancienne banque Job Invest, l’air égaré, m’invite dans le noir de ses poutres et de ses planchers, derrière une façade en carton. Je continue d’avancer. Mes pieds sont mouillés. Et si je découvre, demain, que j’ai pris froid, qui ira chercher du bois ? Faire la queue au magasin ?
Rien à faire. Pour ne plus marcher dans les congères, je tourne à droite. Devant moi s’étend le Nouvel Arbat, l’air assagi. On n’y voit plus une voiture, pas même une charette. On dirait que la roue n’a pas encore été inventée. Je me demande comment ils tiennent encore, ces buildings en verre et en béton où on ne trouve plus une souris. Dans leur ombre, sur une grande zone pleine de neige, s’entassent des taudis. Près d’une enseigne éclatante « Sushi Sashimi », quelqu’un a installé une palissade. Pour, sur ce petit terrain, planter ses choux en été. Deux petites maisons de bois se côtoient en face de la maternité Grauerman ; plus loin, on en observe tout un tas. On ne distingue presque plus rien, derrière leur masse, de l’édifice de l’église de Siméon le Stylite, seulement une de ses coupoles vertes et sa croix. Dans sa vie antérieure, l’église s’élevait sur une colline – aujourd’hui, elle se cache tout entière dans l’accumulation sévère des bicoques, banias, baraques, casernes et entrepôts. La Maison du Livre qui se trouvait derrière l’église n’existe plus depuis longtemps. Désormais, on n’a qu’un seul livre – et tout ce qu’il avait promis s’est finalement réalisé. Chacun en a eu pour ses souhaits.
En m’approchant des bicoques, j’ai failli tomber. Étouffant, agitant les bras en l’air, je suis tout de même parvenu à rester debout sur mes pieds mouillés. À une dizaine de pas de moi, j’ai vu cinq gars habiles, en chapkas et manteaux noirs, nettoyer la rue avec de grosses pelles d’adultes. Ils les maniaient avec peine tant elles étaient lourdes. Je voulais marcher sur la partie qu’ils avaient déjà égalisée, mais un accès de toux m’en a empêché. Assez de mensonges. Demain et probablement toute la semaine prochaine, je devrai rester chez moi, dans mon lit, dans ma chambre non chauffée – avec du pain sec et de l’eau bouillie pour toute ration. Et encore, si on a de l’eau… Mais je ne veux même pas y penser.
Le plus petit des garçons m’a regardé et a ri. Les trois autres, sans lever la tête, continuaient de nettoyer ; et le dernier – l’aîné – m’a adressé un sourire un peu malin, doux, qui ne voulait certainement pas me vexer. Je continuais de tousser, piétinant dans ma congère, mais j’ai saisi son regard.
- Alors, tu as fini par trouver ce que tu voulais ?, avait-il l’air de me demander. Toi qui détestais tant le moisi multicolore de ces salauds qui ont réussi dans la vie, de ces vauriens, ces barbares prestigieux, élitistes, huppés, énergiques, entreprenants, positifs, jeunes, dynamiques, rentables, efficaces, responsables, frais, chers, modernes et optimistes. Tu haïssais tout de ce monde qu’ils avaient créé, tu rêvais de brûler leurs appartements, de fermer leurs bureaux, briser les vitrines de leurs boutiques, jeter les meubles de leurs cafés, ensevelir sous la neige leurs Lamborghinis. Et quant à leurs propriétaires, tu rêvais de les mettre tous dans une cave et, avant de les amener devant un peloton d’exécution, de les faire surveiller par des ivrognes et des Pougatchev – ces êtres les plus chers au cœur de l’intellectuel russe qui aime son peuple. Tu étais prêt à tout donner pour pouvoir leur enlever tout ce qu’ils possédaient. Tu es satisfait à présent ? Tout s’est réalisé selon tes désirs. Les centres commerciaux que tu détestais tant ont disparu. À leur place, désormais, on ne trouve que de la glace, des palissades et des amas de neige. Essaie de t’en sortir maintenant, si tu le peux.
Ça faisait longemps que le garçon ne me regardait plus. Les enfants avaient nettoyé la route. Allez, bonhomme, va-t-en avant de prendre vraiment froid. J’ai toujours été écoeuré par leurs étés, leurs danses sans honte, leurs plages et leurs décapotables. Qu’il disparaisse à jamais, leur monde, me disais-je. Et voilà qu’il a disparu. Un avenir maigre, dépourvu de toute vulgarité, un avenir que je m’étais choisi me poursuivait. Et voilà qu’il m’a rattrapé et me pique les talons par les trous de mes valenkis, qu’il pince mes oreilles nues. Dieu mon Seigneur, accorde-moi ta grâce et ton pardon.
J’ouvre les yeux et je revois la rue Tverskaïa, avec ses boutiques à la mode, ses vitrines et ses immeubles hautains. Une décapotable rose file vers la place en émettant un son strident et prolongé. Les bourgeois écoeurants, satisfaits d’eux-mêmes, nagent dans les boutiques. Pourquoi donc me paraissent-ils si proches ? Pourquoi est-ce que je veux rester dans leur enfer naïf et sans défense ? Le sac cramoisi que porte cet adolescent en sortant d’une énième boutique hideuse est sans doute plus léger qu’une pelle.
Serai-je un jour comme eux ? Jamais. Qu’est-ce que cela me fait de vivre à leurs côtés ? J’en souffre. Mais, sans savoir pourquoi, je me sens libéré de ma haine.

