Sergueï Oudaltsov, contre Poutine avant tout

« Peuple de gauche, unissez-vous pour… n’importe qui » n’est pas exactement le discours que l’on attend d’un leader du Front de gauche. Sergueï Oudaltsov, homme politique plutôt discret, est devenu célèbre pour ses actions de lutte contre le pouvoir. Portrait d’un opposant avant tout.

Bien avant les protestations qui ont fait suite aux élections du 4 décembre, Le Courrier de Russie rencontrait tout à tour hommes politiques, opposants, experts et députés pour recueillir leurs opinions sur les élections présidentielles à venir. Sergueï Oudaltsov, alors jeune leader du Front de gauche, était donc sur la liste : au mois d’octobre, le rendez-vous été fixé. Pourtant, la veille de l’interview, son portable ne répond plus : il est en prison pour avoir manifesté sans autorisation.

A sa sortie quelques jours plus tard, nous fixons un entretien pour le mois de novembre, mais il est de nouveau arrêté juste avant notre entrevue.

Comme le veut le dicton « jamais deux sans trois », au mois de décembre, Sergueï est encore interpelé par la police avant notre rendez-vous : « J’ai été arrêté une trentaine de fois rien qu’en 2011. En tout, j’ai passé un an en prison ces cinq dernières années. Le 4 décembre, au matin des élections législatives, j’ai été littéralement enlevé par la police. Dans mon procès verbal, ils reportaient que j’avais été dans des endroits que je n’avais jamais fréquentés, dans un autre temps, un autre monde. C’est là que j’ai compris qu’ils étaient prêts à tout ».

« Ils », pour Sergueï Oudaltsov, ce sont ceux qui sont au service de Poutine : tous ceux qui sont prêts à faire tomber l’opposition, la vraie. Au terme d’une grève de la faim et de la soif qui l’a mené à une hospitalisation, Sergueï Oudaltsov est libéré le 5 janvier avec le soutien de la rue. « Je suis entré dans la résistance en mettant ma vie en danger pour attirer l’attention des médias », confie-t-il.

La résistance, mais où commence-t-elle ? En courant le risque de finir en prison, on peut penser qu’il s’agit déjà de résistance. Une grève de la faim, c’est plutôt du désespoir, de la rage : « Si les protestations de masse se poursuivent, c’est une garantie de résultat. Des réformes doivent être menées dans le système politique pour que la concurrence politique existe et que nous ayons des élections honnêtes : c’est la seule solution pacifique. »

Finalement, Sergueï Oudaltsov a accordé au Courrier de Russie une heure de son temps dans un café, entre deux interviews : désormais, les journalistes se l’arrachent et il arrive avec une heure de retard.

Je lui confie innocemment m’intéresser plutôt à son programme politique : la tentative échoue rapidement et le disque rayé de l’opposant s’enclenche : « Le problème le plus grave de la Russie d’aujourd’hui est l’absence de système politique adéquat, de démocratie réelle : nous, les socialistes, les libéraux, et les nationalistes souffrons de tout cela. Nous sommes unis sous l’opposition, et ce jusqu’au bout : nous voulons un accès aux médias, aux élections, à la politique en général. »

J’essaie alors de le relancer sur ses opinions politiques en lui demandant de se différencier de son rival direct, le bon vieux parti communiste : « Le parti communiste est orienté vers l’URSS, vers Staline… Nous avons besoin d’une vraie gauche contemporaine, à l’image du socialisme européen. Mais avant cela… »

Avant cela, il faut réformer le système, se battre jusqu’au bout… On commence à comprendre. Et concrètement, que propose-t-il ?

S’ensuit une longue tirade sur la dépendance de l’économie russe aux ressources naturelles et la corruption. Bon. On en revient donc inévitablement à la lutte contre le système, les fraudes aux élections, à l’importance de son combat, dont la légitimité ne laisse plus de place au doute. Mais alors, ne faudrait-il pas être dans la rue tous les jours pour renverser le pouvoir?

« Il faut prendre en considération la psychologie du peuple russe… sans parler du climat, de ce froid. Au printemps, on pourra imaginer des actions plus répétitives, avec des tentes, des campements. Quand il fait -20°C, ce n’est pas possible. La prochaine victoire pour nous, ce sont des élections sans fraudes. S’il y a un deuxième tour, ce sera déjà une vraie élection. »

Découragée déjà d’espérer un jour aborder les points clés de son programme pour la nation, je le questionne sur ce geste qu’il a eu, lors de la manifestation du 4 février, de déchirer sur scène le portrait de Poutine :

« Dans l’esprit de la majorité, le système, c’est Poutine. N’importe quelle personnalité qui arriverait au pouvoir par le soutien de peuple serait meilleur que lui.

- Vraiment ? Même Jirinovski, [leader du LDPR, parti d’extrême droite, ndlr] pourtant si éloigné de vos idéaux ?

- Oui. C’est un populiste qui utilise les humeurs de la population et sans le soutien de cette dernière, il n’est rien. De toute façon, les nationalistes ne dominent pas, dans les manifestations.

-Mais… et Mikhaïl Prokhorov [oligarque russe et candidat à la Présidentielle, ndlr] ?

-Bien sûr, il est notre opposant idéologique. C’est un oligarque… Mais en même temps, et malgré qu’il ait moins de chances que Ziouganov [parti communiste, ndlr] d’arriver au deuxième tour, c’est toujours mieux que Poutine. Pourtant, c’est un ami à lui.

-Et cependant, il constitue pour vous une alternative préférable ?

-La pression de la société civile sera sans précédent et le candidat élu sera bien conscient que sans le soutien du peuple, il ne pourra rien faire. N’importe quelle alternative sera meilleure que ce que nous avons actuellement : nous serons obligés de mener à bien les réformes, et c’est ce qu’il nous faut. »

Je lui demande alors si Poutine n’a-t-il jamais rien fait de bon pour son pays. Oudaltsov concède que sa lutte contre les oligarques fut positive, ainsi que sa gestion des régions séparatistes. Ah, et oui : le niveau de vie s’est amélioré. « Mais ces dernières années ont été une longue suite de désillusions. Nous avons atteint un niveau critique, le mécontentement est sans précédent ».

Mon interlocuteur admet pourtant que ce mécontentement ne contrebalancera pas forcément une élection de Poutine au premier tour, et sans fraudes. Mais l’important, dit-il, « est de ne pas arrêter de se battre ». D’ailleurs il faut qu’il file, il doit encore préparer la prochaine manifestation.

J’ai rencontré le leader du Front de gauche : son discours politique ressemble à s’y méprendre à celui de Boris Nemtsov le libéral, qui, interrogé sur son programme politique de manière similaire, m’avait répondu : « Lisez mon manifeste », pour enchaîner directement sur sa lutte anti-Poutine.

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