Pour quelle raison les héritiers du « sheïtan rouge » soutiennent-ils l’Axe du mal et pourquoi l’Union soviétique aurait-elle dû se convertir à l’islam ? C’est ce qu’explique au Courrier de Russie le professeur Vladimir Sajine, expert de l’Institut d’études orientales auprès de l’Académie russe des sciences.

Le Courrier de Russie : Ces dernières années, la Russie a ouvertement soutenu des régimes dictatoriaux dans le monde entier. Il s’agit des relations privilégiées entre Moscou et Caracas, Moscou et Damas, Moscou et – jusqu’à récemment – Tripoli… Mais quelle est la position russe par rapport à l’Iran ?
Vladimir Sajine : Avant tout, je m’oppose à la mention de l’Iran dans cette liste de pays. L’Iran n’est pas une dictature – c’est un des trois États les plus démocratiques au Proche et Moyen Orient, avec Israël et la Turquie. C’est une république, avec toutes les institutions qui lui sont inhérentes et, en particulier, un parlement actif et souvent d’opposition, un gouvernement et un pouvoir judiciaire indépendant. Le Parlement est toujours le théâtre de sérieuses batailles – on peut tout y critiquer sauf la religion, le pouvoir suprême et les fondements de la Constitution. Le président est élu au suffrage universel (toute la population âgée de plus de 18 ans participe au vote, notamment les femmes) et ne peut demeurer au pouvoir pour plus de deux mandats.
[lcdr] : Dans ce cas, pourquoi l’Iran est-il souvent présenté, dans les médias occidentaux, comme un régime autoritaire ?
V.S. : La seule chose qui distingue la république d’Iran, c’est qu’elle est islamique : au-dessus de toutes les ramifications du pouvoir se trouvent les conseils islamiques, de plus, le chef de l’État est le leader spirituel permanent du pays – il s’agit, aujourd’hui, d’Ali Khamenei. Depuis la révolution islamique de 1979, l’idéologie de l’islam chiite est à la base de l’organisation étatique. Et la seule raison pour laquelle on peut parler de pouvoir autoritaire en Iran, c’est parce que la personne du leader spirituel, nommé à vie, incarne cette idéologie.
[lcdr] : L’Union soviétique fut aussi, en son temps, un État idéologique avec au pouvoir un chef spirituel de la nation. Comment cela s’est-il exprimé dans le développement des relations entre notre État et l’Iran ?
V.S. : Effectivement, on peut ici tracer une analogie entre l’Iran et l’URSS. L’Union soviétique était aussi une république avec un Conseil des ministres en guise de pouvoir exécutif et avec un organe législatif : le Conseil suprême, des tribunaux. Mais aucune décision ne pouvait être prise sans l’aval du Conseil suprême du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique).
Cependant, ces traits communs n’ont influé en rien sur le rapprochement entre les deux pays. D’autant que les chefs d’État ne s’entendaient pas en matière d’idéologie – dans les années 1980, l’ayatollah Khomeiny a même écrit une lettre à Mikhaïl Gorbatchev condamnant le régime communiste et appelant l’Union soviétique à se convertir à l’islam. Dans la doctrine de l’Iran, l’Union soviétique était citée parmi les principaux ennemis (aux côtés des USA, d’Israël et des régimes des « mauvais musulmans » comme le Qatar, le Koweït et l’Arabie saoudite, qui s’étaient « vendus » à l’Occident). L’URSS était même surnommée le « sheïtan rouge » (diable rouge). Ce préjugé perdure encore aujourd’hui.
« L’URSS a construit environ 60 grandes entreprises en Iran »
[lcdr] : Est-ce à dire que les relations entre Téhéran et Moscou ont toujours laissé à désirer ?
V.S. : En 500 ans de relations russo-persanes, on a peu près tout connu : deux guerres dans le Caucase (de 1804 à 1813 et de 1826 à 1828), le Traité d’amitié soviéto-iranienne de 1921, qui donnait le droit à l’Union soviétique d’introduire ses troupes en Iran en cas de menace contre ses frontières et grâce auquel, d’ailleurs, les États-Unis n’avaient pas – et n’ont toujours pas –
de base militaire sur le territoire iranien, l’entrée de l’Iran dans l’organisation anti-soviétique du Traité central, ou Pacte de Bagdad (CenTO), en 1958…
Au début des années 1960, les relations ont commencé de s’améliorer grâce à des liens économiques grandissants. L’URSS a construit environ 60 grandes entreprises en Iran, préparé des cadres militaires et des spécialistes iraniens dans divers domaines, fourni des technologies militaires. Même si, en parallèle, l’Iran était le principal allié des USA dans la région.
[lcdr] : Quel est aujourd’hui le rôle de la collaboration économique dans les relations entre l’Iran et la Russie ?
V.S. : Après l’effondrement de l’Union soviétique, la collaboration des États s’est construite, avant tout, sur la base de leurs intérêts économiques. Mais aujourd’hui, le niveau des relations économiques entre Téhéran et Moscou est très faible : ces dernières années, les échanges de marchandises entre les deux pays oscillent entre 2,7 et 3,7 milliards de dollars. Pour de tels pays, c’est infime : la Russie a environ le même volume d’échanges avec Israël, alors que la population de ce dernier est dix fois inférieure à celle de l’Iran.
Depuis que la Russie a construit la centrale nucléaire de Bouchehr en 2010, nous n’avons pas de gros projets avec l’Iran. Exception faite du projet des RZhD pour la modernisation et l’électrification de certains tronçons des chemins de fer iraniens.
[lcdr] : Quelle est l’importance, pour les relations russo-iraniennes, de la collaboration militaro-technologique ?
V.S. : Depuis 2010, elle a été réduite à néant. En été 2010, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté la résolution n°1929 contre le programme nucléaire iranien, qui interdit la fourniture à l’Iran de toute technologie militaire importante. Dans son prolongement, le président russe Dmitriï Medvedev a rompu un contrat signé en 2007 pour la fourniture à l’Iran de systèmes de missiles sol-air C-300. Dès lors, les relations entre Téhéran et Moscou se sont sensiblement refroidies.
« L’usage des armes à l’encontre de l’Iran est impossible »
[lcdr] : Depuis 2006, la Russie a soutenu toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui introduisent des sanctions économiques à l’encontre de l’Iran. Cela a-t-il impliqué une aggravation générale des relations entre les deux pays ?
V.S. : La Russie a soutenu toutes les sanctions. Stratégiquement, cela signifie qu’elle se rallie à l’opinion générale qui considère que Téhéran a enfreint le droit international (plus précisément, le Traité de non prolifération des armes nucléaires) et que son programme nucléaire doit s’arrêter. Mais, à la différence des pays occidentaux – qui sont certains que tous les moyens, même l’usage de la force, sont bons pour régler le problème –, la Russie, comme la Chine, considère que l’emploi des armes à l’encontre de l’Iran est impossible.
[lcdr] : Quelle serait donc la meilleure issue pour le ministère russe des Affaires étrangères ?
V.S. : Le dialogue politique pacifique. La Russie s’oppose au durcissement des sanctions à l’encontre de l’Iran de la part de la communauté internationale. Ainsi, l’Union européenne a annoncé un embargo pétrolier contre l’Iran et, dès le 1er juillet 2012, les pays européens cesseront de conclure avec Téhéran des contrats pour la fourniture de pétrole. Les Américains et les Européens ont également pris des sanctions contre la Banque Centrale iranienne, ce qui complexifie les opérations financières du pays en matière d’import-export. Récemment, l’Inde, la Chine, la Corée du Sud et le Japon – premiers acheteurs de pétrole iranien – n’ont pas pu transférer les sommes dues pour le pétrole déjà livré.
Aujourd’hui, la situation en Iran est très difficile : les prix ont augmenté de 50%, l’inflation progresse… La Russie s’oppose à de telles mesures : pour notre État, les sanctions de ce genre sont dirigées contre la population de l’État chiite et non contre son programme nucléaire.
[lcdr] : Est-ce à dire que la Russie demeure tout de même un allié important de l’Iran ?
V.S. : Je considère qu’il n’y a pas d’alliés. Seulement des partenariats. Et dans nos rapports avec l’Iran, il faut partir de l’idée d’un « partenariat éveillé » : les Perses sont de très âpres négociateurs. L’Iran est avec nous aujourd’hui parce qu’il ne lui reste presque aucun autre soutien. Dans la région, à ses côtés, il ne peut compter que sur la Syrie – plus précisément le régime de Bachar el-Assad – et les organisations Hezbollah et Hamas.
« L’Iran n’est pas l’Irak : il a une armée presque millionnaire »
[lcdr] : Ces derniers temps, la communauté mondiale est de moins en moins indifférente à ce qui se passe en Syrie. La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui condamne le régime de Bachar el-Assad n’a pas été prise grâce à l’opposition de la Russie et de la Chine. Peut-on dire que ces derniers ont utilisé leur veto de crainte que l’affaire ne s’arrête pas à la Syrie – et que Damas ne soit qu’un prélude à Téhéran ?
V.S. : Je ne l’exclus pas. L’Iran pilote sa politique au Liban et en Palestine à travers la Syrie. Si le régime d’Assad tombe, l’Iran aura des difficultés sur les plans économique mais aussi politique.
Difficile de dire s’il y aura ou non une attaque contre l’Iran même. Le scénario irakien ne peut pas se répéter – les Américains ne sont pas prêts et l’Iran n’est pas l’Irak car Téhéran dispose d’une armée presque millionnaire. Si de telles variantes sont toujours possibles – attaque simultanée contre les sites nucléaires ou « solution yougoslave », avec anéantissement, depuis les airs, de toute l’infrastructure économique du pays –, ce n’est en tout cas pas pour maintenant. La campagne présidentielle se déroule aux USA et ils n’auraient rien à gagner à intervenir dans une nouvelle guerre. Israël ne pourra pas anéantir l’Iran en solitaire… Aujourd’hui, personne ne veut de guerre avec l’Iran. À mon avis, il n’y aura pas de guerre avant 2013 au moins, année de l’élection présidentielle iranienne. Nombreux sont ceux qui espèrent que le nouveau pouvoir sera plus accommodant sur la question nucléaire. Cependant, une tension à la limite de la guerre est profitable à tous – notamment pour des raisons de politique intérieure. Ainsi Barack Obama, en envoyant des troupes dans la région avant les élections présidentielles, apparaît comme un chef d’État puissant. La Russie aussi, d’ailleurs, y trouve son profit : les prix du pétrole augmentent…
[lcdr] : Est-ce à dire que la Russie a davantage à gagner avec le maintien d’une situation tendue en Iran plutôt qu’avec un réel partenariat ?
V.S. : Le maintien de la stabilité dans la région est l’enjeu principal pour les deux pays. Et c’est précisément cet intérêt de politique régionale commun qui est à la base des relations entre la Russie et l’Iran. À une époque, l’Iran et la Russie ont su, ensemble, faire cesser la guerre civile au Tadjikistan. L’Iran joue également un rôle important dans l’amélioration de l’attitude du monde musulman à l’égard de la Russie : Téhéran n’a jamais soutenu les séparatistes musulmans dans le Caucase. Et, évidemment, il y a la question de la lutte commune contre le trafic de stupéfiants.
[lcdr] : Quelles craintes éventuelles pourrait avoir la Russie à propos de l’Iran ?
V.S. : L’Iran ne pourrait représenter un danger que s’il se lançait dans la fabrication de la bombe atomique –
ce qui conduirait à la déstabilisation de la région. Premièrement, cela changerait toute la politique régionale de Téhéran : elle se ferait encore plus agressive et expansive. Deuxièmement, de nombreux États –
notamment l’Arabie saoudite et l’Égypte – ont déclaré que si l’Iran se lançait dans la fabrication de la bombe atomique, ils s’y attèleraient aussi. Ce qui signifierait la fin du contrôle de la prolifération de l’arme nucléaire dans le monde. Enfin, il existe le danger que des terroristes s’emparent de composants de cette arme… Mais il est peu probable que l’Iran renonce à son programme nucléaire – c’est désormais un objet de fierté nationale : il faut légitimer le qualificatif de superpuissance que les USA ont décerné à Téhéran en anéantissant de leurs mains son principal adversaire dans la région, l’Irak.
[lcdr] : Mais d’un autre côté, un tel renforcement de l’Iran correspond aux vues politiques communes de Moscou et de Téhéran : précisément sur la construction d’un monde multipolaire et, en particulier, sur le refus de la présence des USA dans la région…
V.S. : La Russie et l’Iran sont liés par la certitude commune qu’il ne peut y avoir de troisième force susceptible d’exercer son influence sur la Caspienne et dans le Caucase. Il s’agit, principalement, de s’opposer à l’établissement de bases militaires américaines dans la région. En gros, Moscou et Téhéran s’opposent à ce que l’Occident et les USA deviennent une force hégémonique dans la région. Mais en réalité, ce n’est pas le cas et ce ne le sera pas dans l’avenir – les USA ne sont déjà plus capables de faire ce qu’ils pouvaient faire dans le passé. Beaucoup d’autres forces sont apparues : Chine, Europe unifiée, pays d’Asie du Sud-Est, Inde… Il faut, aujourd’hui, compter avec le fait que de nombreux pays peuvent résoudre leurs problèmes régionaux de façon autonome.
