Principale cible des démocraties occidentales au Moyen Orient pour la répression sanglante qu’il exerce contre la rébellion, le pouvoir syrien vacille. Au sein du Conseil de sécurité des Nations-Unies, les pressions sont de plus en plus fortes pour inciter la Russie et la Chine à prendre parti contre Bachar el-Assad. Sans succès jusqu’à présent. Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs, fait le point sur l’état des relations russo-syriennes.

Photo : AliAl-nasse/flickr.com, Rue de Damas, Syrie
Le Courrier de Russie : Quelle est la nature des liens qui unissent la Russie à la Syrie ?
Fedor Loukianov : Les intérêts de la Russie en Syrie sont essentiellement économiques. Le pays est un gros consommateur d’armements russes [entre 2002 et 2009, la Syrie a acheté à la Russie des armes pour 1,325 milliards de dollars1, ndlr] et les acteurs du lobby militaro-industriel ont intérêt à conserver de tels clients. Ces derniers sont d’ailleurs très mécontents de la politique étrangère russe depuis quelques années. En 2010, l’application par la Russie de sanctions économiques contre l’Iran, dans le prolongement de la communauté internationale, leur a fait perdre beaucoup d’argent. Idem, l’an dernier, avec l’opération en Libye – l’abstention russe au Conseil de sécurité de l’ONU et le changement de régime qui a suivi les opérations militaires leur ont fait perdre des contrats portant sur l’armement, les chemins de fer et le pétrole.
[lcdr] : C’est donc uniquement pour préserver les intérêts de ces lobbies que la Russie se refuse à condamner le régime de Bachar el-Assad ?
F.L. : C’est un groupe d’intérêts très influent – et si la Russie s’était une fois de plus alignée sur la position occidentale en Syrie, les lobbyistes auraient vécu cette décision comme une véritable trahison de la part des autorités. En plus de la perte de contrats, les récentes prises de position de la Russie nuisent à leur réputation sur d’autres marchés. Des pays comme l’Inde, la Chine ou le Vietnam n’hésitent plus à leur demander s’ils sont en mesure de tenir leurs engagements commerciaux, s’ils ne sont pas sous influence… C’est extrêmement désagréable d’un point de vue commercial.
« Le seul pays étranger dans lequel la Russie possède une base militaire »
[lcdr] : Le fait que la Syrie ait été un partenaire important de l’Union soviétique n’est donc pour rien dans le soutien actuel ?
F.L. : Il est vrai que, dans les années 1960, la Syrie était un grand partenaire de l’URSS mais les échanges se sont fortement réduits dans les années 1990, lorsque la Russie s’est tournée vers l’Occident. Il y a aujourd’hui beaucoup moins d’étudiants syriens en Russie qu’à l’époque de l’URSS malgré les efforts de Vladimir Poutine, entrepris au début des années 2000, pour restaurer ces bonnes relations. Pourtant ces efforts ont porté certains fruits, puisque la Syrie est le seul pays étranger dans lequel la Russie possède une base militaire [le port de Tartous en Méditerrannée, ndlr].
[lcdr] : Quelles seraient les répercussions de la chute du régime syrien pour la Russie ?
F.L. : Je suis persuadé que le régime syrien va tomber, ce qui entraînera simplement la fin des relations économiques telles qu’on les connaît aujourd’hui entre les deux pays. C’est désagréable mais pas catastrophique pour la Russie.
[lcdr] : Pourquoi ne pas rejoindre la position de l’Occident si la chute du régime est inévitable et les intérêts économiques russes en Syrie condamnés ?
F. L. : La réponse à cette question revêt deux volets. La position russe est tout d’abord une réaction des autorités – elles ont l’impression d’avoir été menées en bateau dans le dossier libyen et ne veulent pas réitérer l’expérience. La Russie a fait un pas en direction de l’Occident en soutenant la résolution instituant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye et l’usage de la force dans le cas où les opposants au régime seraient attaqués. Mais très vite, cela s’est transformé en une intervention dans la guerre civile qui déchirait le pays, aux côtés des rebelles pour abattre le régime. Ensuite, le refus russe de suivre l’Occident sur la Syrie est aussi une question de prestige. La Russie fait ainsi entendre son point de vue et prouve, après l’exemple libyen, que son rôle sur la scène internationale demeure très important : sans son aval, aucune initiative ne peut revêtir de légitimité internationale.
« Conflits d’intérêts entre pays arabes »
[lcdr] : Comment la Russie perçoit-elle ce qui se passe actuellement en Syrie ?
F.L. : Les propositions de la Ligue arabe soutenues par l’Occident ne sont pas justes. Les membres de la Ligue, qui attaquent et critiquent aujourd’hui le régime de Bachar el Assad, sont aussi des dictatures. Car en réalité, les événements qui bouleversent la Syrie aujourd’hui traduisent des conflits d’intérêts entre pays arabes et non une opposition entre dictature et démocratie, comme l’Occident aime à le croire, ou du moins à l’affirmer. Ainsi, s’immiscer dans le conflit et ne soutenir qu’une seule des parties constitue, aux yeux des autorités russes, une erreur et un danger.
[lcdr] : Qu’est-ce qui distingue les approches russe et occidentale dans cette crise ?
F.L. : Leurs intérêts sont différents et contradictoires. La Russie défend en Syrie ses intérêts économiques face à des États-Unis et un Occident qui y affirment une vision idéologique : le soutien de la démocratie au sein d’une lutte opposant un tyran à une rébellion.
[lcdr] : De quelle manière cette crise affecte-t-elle la politique étrangère de la Russie ?
F.L. : La Russie s’affirme peu à peu comme une puissance régionale – et non plus mondiale – dans une zone qui va des îles britanniques à la Chine en passant par le Moyen Orient, l’Inde et même l’Indonésie. Elle est en train de dresser la liste de ses priorités concernant tout ce qui touche aux intérêts russes dans la région eurasiatique pour les années à venir. Ses relations avec l’Union européenne, la Chine et les pays de l’espace postsoviétique, notamment en Asie centrale, sont actuellement au centre de cette réflexion.
« Un prélude à ce qui va se passer en Iran »
[lcdr] : Quid du Moyen Orient ?
F.L. : C’est une région qui vit actuellement une période de transformation radicale. Le danger que ces changements font courir à la Russie est lié à une islamisation du Nord Caucase. Le conflit tchétchène a mis en évidence le soutien fourni par des pays comme l’Arabie saoudite ou le Qatar à la république séparatiste, soutien qui a provoqué une forte détérioration des relations de ces États avec la Russie. Mais l’enjeu n’est pas là. Pour de nombreux observateurs, les événements qui se déroulent aujourd’hui en Syrie ne sont qu’un prélude à ce qui va se passer en Iran. Allié de Téhéran, le régime de Bachar el-Assad relaie l’influence de l’Iran au sein du monde arabe. Ceux qui soutiennent les rebelles syriens (l’Arabie saoudite, le Qatar et d’autres) espèrent utiliser la rébellion pour affaiblir l’influence acquise par l’Iran après la chute du régime de Saddam Hussein. Et, pour revenir à la Russie, une grave déstabilisation de l’Iran pourrait entraîner une déstabilisation du Caucase Sud et une rupture de l’équilibre au Nagorny Karabakh.
[lcdr] : Comment la Russie se positionnerait-elle en cas de conflit ?
F.L. : Je ne vois pas de confrontation avec la Russie. C’est plutôt le problème des États-Unis – qui ne peuvent ni ne veulent quitter la région compte tenu de la sécurité d’Israël, leur allié – qui constituerait l’articulation clé d’un éventuel conflit. Le point positif pour la Russie, c’est que plus les États-Unis se retrouvent impliqués dans les tensions qui agitent le Moyen Orient depuis plus d’une année, moins ils sont en mesure d’exercer leur influence au sein de l’espace post-soviétique – laissant de fait la Russie plus libre d’y développer ses réseaux.
