Carole Pompon : « On a parfois l’impression que les Russes sont attachés à leurs difficultés »

Carole Pompon est arrivée en Russie en 2003, à 22 ans. Après quelques années à Moscou, elle a choisi de vivre dans la campagne russe, dans un hameau de quatre habitants au sud de Kalouga. Elle y possède deux gîtes ruraux qu’elle a construits avec son compagnon, Valeriï, un fermier originaire de Novossibirsk. Rencontre dans son isba autour d’un feu de cheminée, en plein hiver.

Le Courrier de Russie : Et si on commençait par une anecdote de campagne ?

Carole Pompon : Avec plaisir ! La dernière en date, et de loin la plus marquante, c’était lors des élections législatives, qui se déroulaient au conseil rural du village d’à côté. Lorsque nous sommes arrivés au bureau de vote, un policier a accueilli mon compagnon en disant : « Vous venez voter ? C’est bien, bravo ! », avec une tape dans le dos. Il y avait de la musique techno : le deuxième flic faisait le DJ. Ensuite, on nous a offert sept heures de gymnastique dans le nouveau centre sportif construit dans le village par Russie Unie. Ils en ont créé dans toutes les campagnes pour atteindre les objectifs chiffrés des JO de Sotchi… un vrai plan quinquennal !

[lcdr] : Comment avez-vous atterri en Russie ?

C.P. : Je me suis mise au russe parce que je voulais être astronaute ! J’ai suivi un cursus de Langues étrangères appliquées Anglais/Russe à Poitiers, puis j’ai fait l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) à Paris. Lors d’un stage à Moscou avec l’ONU en 2003, je suis tombée amoureuse du pays… et j’ai été embauchée pour un an sur un projet de développement des coopératives agricoles. L’idée, c’était de parvenir à mettre en place un réseau de fermes privées et de les aider à développer leur propre réseau de distribution afin qu’elles puissent accéder à des crédits bancaires.

[lcdr] : Comment ce projet a-t-il pris forme concrètement ?

C.P. : L’UE a financé le projet pendant deux ans. On s’est inspiré de la pratique des agriculteurs bourguignons, du fait de certaines similitudes géographiques, pour la transposer dans l’oblast de Kalouga : il a fallu trouver des fermiers français prêts à venir ici et vice-versa, pour un échange d’expériences.

« La peste était passée par là »

[lcdr] : Comment l’échange s’est-il passé ?

C.P : Je me souviens notamment d’un fermier bourguignon qui n’avait jamais pris l’avion et qui s’est retrouvé parachuté ici, chez Valeriï. Il a fallu le briefer sur l’histoire des kolkhozes, sur ce qu’était une ferme collective… En voyant les anciens kolkhozes désaffectés, il avait vraiment l’impression que la peste était passée par là, que les gens avaient fui du jour au lendemain. Pourtant, il a tout de suite remarqué qu’il s’agissait d’une terre de qualité et s’étonnait de voir autant de friches. Ce potentiel inexploité, ça le rendait malade ! Il disait à Valeriï : « Faut bosser là, faut s’y mettre ! ». L’échange dans le sens inverse a été un choc pour Valeriï, lorsqu’il s’est rendu en France.

[lcdr] : Pourquoi ?

C.P. : Parce qu’il a constaté qu’en France, tout nous était donné : un fermier élève ses vaches, les vend à la coopérative sans trop se poser de questions car les prix sont garantis et qu’il existe des assurances en cas de perte. Il avait vraiment l’impression qu’on avait pris les Russes pour des cons pendant soixante-dix ans ! Ses grands-parents, originaires de Kalouga, étaient partis en Sibérie cultiver les terres vierges : la propagande soviétique d’alors faisait croire aux Russes que l’agriculture soviétique était avant-gardiste… Quand il a vu comment les choses se passaient en France, il y a eu une cassure.

« Valeriï portait une chemise de femme »

[lcdr] : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

C.P. : J’ai rencontré Valeriï en 2005, lorsque je faisais le tour des fermes de la région – il était responsable d’élevage… La première fois que je l’ai vu, il était pieds nus et portait une chemise de femme, blanche. Il ne savait même pas que c’était une chemise de femme, il s’en foutait.

[lcdr] : Qu’a donné le projet de coopérative ?

C.P. : La coopérative a été créée mais l’administration nous a un peu lâchés par la suite… On était à une période charnière – l’administration de Kalouga cherchait à attirer de gros investisseurs privés pour racheter les kolkhozes et se détournait des petites exploitations. Je voulais notamment importer des semences de taureaux français et une fonctionnaire m’a accusée de vouloir empoisonner les vaches russes – en fait, elle touchait des pots de vin pour favoriser l’import de vaches allemandes… on en est resté là.

[lcdr] : Vous êtes quand même venue vous installer dans la région…

C.P. : À l’époque, en 2007, je travaillais à Moscou et j’en avais un peu marre. J’étais consultante sur un projet de création d’élevage laitier dans la région de Tver. C’était assez mafieux… l’un des associés portait trois montres à 3 000 dollars pièce. Ils me payaient grassement mais il fallait leur arracher le salaire des mains… C’était du genre à vous filer une enveloppe dans une Mercedes au bord de l’autoroute ! Et puis, il y a eu un projet français d’amidonnerie dans la région de Kalouga, j’ai été recrutée comme consultante par le conseiller agricole de la mission économique et j’ai débarqué ici.

[lcdr] : Et vous avez pensé à l’activité touristique en milieu rural ?

C.P. : Oui. Le projet de l’Union Européenne sur les coopératives comprenait un volet sur le tourisme rural. On a donc formé des fermiers volontaires à l’accueil en milieu rural avec l’association des Gîtes de France. Ça a bien marché et on s’est laissé tenter nous aussi : on a construit d’abord un banya, puis le premier gîte en 2009. Un mois avant son lancement, le projet d’amidonnerie était abandonné, à cause de la crise. Je me retrouvais libre – et c’était le bon moment… Maintenant ça marche très bien, été comme hiver : Valeriï s’occupe des gîtes la semaine et je fournis le repas à nos hôtes le week-end, nous offrons des produits de la ferme.

[lcdr] : Pourquoi seulement le week-end ?

C.P. : Il y a un an, j’ai été démarchée par Peugeot-Citroën à Kalouga pour travailler sur leurs questions environnementales. Je m’occupe du respect des normes : il y en a énormément ! Au niveau juridique, les Russes sont calés, surtout dans ce domaine. Prenez le cas des eaux usées : ils exigent que nous les nettoyions nous-mêmes, parce que la station d’épuration date des années 1960 et ne peut assumer les rejets industriels. Les normes sont donc appliquées aux entreprises pour pallier les insuffisances des infrastructures…

« Qu’est-ce qui pourrait me manquer ? »

[lcdr] : Vous ne vous ennuyez pas, ici, perdue au milieu de nulle part ?

C.P. : Non ! On est très occupé, en fait. Je vais parfois à Moscou, voir des amis. Qu’est-ce qui pourrait me manquer ? Aller au cinéma, au théâtre ? Non, sans plus… Je préfère mon potager.

[lcdr] : Vous n’êtes jamais découragée ?

C.P. : J’adore la Russie, mais c’est vrai que c’est difficile. On n’a pas de route, pas de médecin, un puits pour quatre habitants… et puis, il y a des côtés qui me tuent, chez les Russes. Ils sont si fatalistes… Valeriï a pratiquement touché le fond à un moment donné – et quand ça leur arrive, les Russes ont tendance à se laisser un peu vivre. Alors que moi je suis toujours en train de faire mille projets… En même temps, ça me calme : c’est vrai, pourquoi toujours s’acharner ?

[lcdr] : Qu’est ce qui vous a séduite chez les Russes ? 

C.P. : Ils sont calmes, généreux, simples.

[lcdr] : Qu’est-ce qu’ils vous ont transmis ?

C.P. : Peut-être une vision de la vie moins « gâtée », surtout ici, dans les campagnes… Dans la vie de tous les jours, l’histoire de la Russie se fait durement ressentir. Ne serait-ce que dans l’attitude des commerçants : on leur reproche de faire la gueule – mais à l’époque soviétique, vous risquiez l’arrestation si vous souriiez trop ! Car cela voulait dire que vous viviez bien, vous deveniez suspect : peut-être faisiez-vous passer des marchandises sous le comptoir…

[lcdr] : Qu’est-ce qui vous déplaît ?

C.P. : Dans le village d’à côté, plus de la moitié des hommes sont alcooliques. C’est glauque. Ce n’est même pas de la pauvreté, les gens ont un toit sur la tête – mais les hommes sont transformés par l’alcool, la violence : on ne peut pas tomber plus bas, ils vont jusqu’au bout de la destruction. Autre chose : il y a un côté très superficiel chez mes collègues. Elles comparent leurs sacs à main à longueur de journée, impossible de parler politique. Mais peut-être que la Russie a besoin de ça pour s’en sortir…

« Une grande part de naïveté »

[lcdr] : D’insouciance ?

C.P. : Oui, mais pas seulement. Il y a une grande part de naïveté chez les Russes. Ils ont l’impression de découvrir le fil à couper le beurre quand il existe depuis longtemps chez nous. Mais non, ils persistent : celui qu’ils ont inventé n’est pas le même. Parce que c’est ce qu’on leur a répété sous l’URSS. Quand Valeriï est à l’étranger, il a le mal du pays – c’est viscéral, physique. Un vrai sentiment de manque. On a même l’impression, parfois, que les Russes sont attachés à leurs difficultés.

[lcdr] : Que lui souhaitez-vous, à la Russie ?

C.P. : Une agriculture forte : en Russie, 3 000 villages disparaissent chaque année. À mon avis, le fait de ne pas maîtriser son territoire est un frein à tout développement. Il faut aussi résoudre les problèmes démographiques… un pays où il n’y a personne ne peut pas s’en sortir, la campagne a besoin de main d’œuvre. La Russie est un pays industrialisé, et pourtant, un des plus malades du monde, où il faut avant tout s’occuper des gens : les Russes sont dans un sale état.

4 réflexions au sujet de « Carole Pompon : « On a parfois l’impression que les Russes sont attachés à leurs difficultés » »
  1. von Altrock, Katia

    fin de mon commentaire : voilà pourquoi, comme vous dites, les Russes sont attachés à leurs difficultés Je pense que c’est une impression déviante, européenne.
    Il faudrait plutôt dire : les difficultés leur collent à la peau. Il est extrêmeent difficile au quidam ordinaire de se détacher de cet environnement sociétal. Je me demande pour finir sur une belle image, aussi belle que cette Russie éternelle, que la Russie aime sa patrie, comme sa neige. Qui est une tare en bien des points, mais également un mythe et part de l’identité russe, qui s’est vu offrir poèmes, chants, costumes et autres joies de l’hiver.

    Katia S. von Altrock

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  2. von Altrock, Katia

    je suis persuadée, Carole et consorts, que ce que vous décrivez ne se limite pas à a campagne russe, mais se retrouve également en ville, même à Saint-Pétersbourg.
    Mon avis est que les Russes ont ‘dans leur gènes…’ l’esprit de sacrifice, issue d’une générosité absolue. De plus, ils sont profondément attachés à leur patrie, immense, comme l’n sait, dans laquelle ils ont longtemps vivre en (relative) autarcie, au-delà du Rideau de Fer. Ils se suffisaient, et avaient, au reste, fort à faire. Géographie et Histoire mêlées.
    Géopoltique oblige.
    A présent, depuis vingt ans (l’âge des jeunes filles en fleur), une jeunette époque par rapport à Madame l’HISTOIRE qui enjambe des siècles, ils subissent la pesanteur mposée par le système social durant plus de 50 ans, et peuvent à peine relever la tête.
    D’autre part, leur caractère les conduit souvent à un grand pardon, à beaucoup de tolérance, et ils laissent filer ce qui est mauvais. Bien ou Mal ????? point de vue russe ou européen ????

    Voilà pourquoi, à mon avis, la situation est aujourd’hui inextricable et nécessitera sans doute plusieurs générations (‘lost generations’) de sacrifices. En d’autres termes, ce merveilleux pays doit supporter et porter l’héritage géographique et historique de son identité. de même que quiconque hérite d’un château doit un jour ou l’autre restaurer la charpente, payer les impôts…

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  3. von Altrock, Katia

    bonjour, Carole,
    Charmée par vos impressions, votre vécu et vos commentaires. Je partage vos valeurs. Car :
    Française d’origine russe, ex-prof d’anglais puis d’allemand de l’Education nationale et depuis quelques mois retraitée, j’ai arraché à ma vie familiale et à sa quiétude mon rêve de venir assez longtemps (?) en Russie, patrie de ma famille, avec 3 objectifs : 1 parfaire mon russe que j’ai délaissé depuis l’enfance. 2. Vivre pour de vrai parmi les Russes, et pas seulement durant les Nuits Blanches de St-P. où je suis ; entrer dans la société, pour cela trouver du travail, à tout le moins des obligations ou occupations lucratives (un tant soit peu). 3 organiser une autre exposition des oeuvres de mon mari (artiste-peintre), après celle de 2010 lors de l’année croisée, ici-même à St-P. bilan est très tiède. Les trois points ont avancé, mais pas assez à mon goût. Je sais que 3 mois(à cause du visa, mais j’ai demandé le maximum possible à mes hôtes) c’est peu, trop peu. Je n’avais pas le choix. Mon mari est resté tout seul (80 ans) en France, c’est déjà un énorme sacrifice de sa part, qu’il me laisse filer. (preuve d’amour, car il sait combien cette idée me hante, me perturbe, etc…) j’ai trouvé des cours particuliers d’allemand et de français, mais mon russe (que je continue d’apprendre en autodidacte) est insuffisant pour envisager un ‘travail’ en bonne et due forme. L’oral e va, et suffit. pour l’art (3ème objectif) les résultats tiennent pour le moment à des projets, et sont reportés sans cesse, même si l’intérêt est vif et réel.

    Bilan et conclusion. Voilà pourquoi votre histoire m’intéresse. Je suis tout autant attirée par cette Russie qui nous échappe, il faut bien l’avouer. Pourtant, je ne suis pas d’avis qu’il faille s’avouer vaincu, et baisser les bras. Moi, j’ai trop d’amour, de folie pour tout cela. mes origines y sont, certes pour quelque chose. Sans doute, atavisme oblige, y cherché-je un ‘retour aux sources’, ou un regard narcissique ??? RIEN d’autre ne m’attire avec une telle violence, comme un aimant (un amant ???) que cette Russie. Car, come vous, ses qualités, son Histoire, sa géographie me font vibrer, pleurer, vivre.MMais MmM’intéressent. pourtant donc, je suis désespérée… de quitter le pays (15 mars) pour…
    ? ne plus y revenir ???? et retrouver mon confort petit-bourgeois (que je déteste, ainsi que celui de mes compatriotes français) qui me donne envie… de vomir. et, et surtout, de retomber dans cette sorte d’indifférence européenne…

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  4. Ksenia Lery

    Une belle aventure qui marche, ces gîtes! Tout à fait dans l’air du temps, dans l’esprit du tourisme écologique, mais pas au détriment du comfort, ni de bonne chère. Malheureusement le tableau dresse de la campagne russe est assez juste.

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