Alekseï Aprelski, conducteur de train et chasseur d’ours

Hier nous sommes allés interviewer un conducteur de train. Ah, elle est parfois belle la vie de journaliste, on allait parler Sibérie, neige à perte de vue, sentiment de la percussion chez Anna Karénine… On avait rendez-vous au café Vesna, 16 rue Kalantchevka. Le problème, c’est que la rue n’a pas de numéro et qu’il fait moins 16. On finit par trouver le café. Qui n’a pas vu Vesna n’a pas vu Moscou. Sa salle à droite pour fumeurs. Sa salle à gauche pour fumeurs. Sa patronne qui hurle parce qu’au lieu de consommer, vous prenez une interview.

Photo : Marie d’Epenoux

Notre conducteur est là. Dans la salle fumeur. Devant ses boulettes de viande et son sarrasin. Une petite bouteille de vodka nous tend les bras. Un verre de mors aussi. On va rapidement oublier la froidure. Alors on commence par les parents. Sûrement un fils de cheminot. « Ma mère enseignait l’anglais et mon père je n’en parlerai pas ». Ah. Bon. La vocation ? « J’ai vu une locomotive à trois ans. Je suis tombé malade. J’ai su que je ferai ça toute ma vie ». Jamais vous ne ferez autre chose ? « Je n’y ai jamais pensé ». Hum, hum. La vodka est toujours sur la table mais on ne nous en propose pas. On tente une petite question sur les jeunes conducteurs d’aujourd’hui. «  ls veulent gagner plus et travailler moins ». Hum.

On tente des questions plus générales sur les RZhD (SNCF russe), Kalinine disait que c’était un État dans l’État, c’est toujours vrai ? « Il en reste quelque chose mais ça a changé ».  Wah. « Il y a la discipline qui est très stricte, tout est construit sur ça, vous devez exécuter selon le mode d’emploi ». Trotsky n’aurait pas dit mieux dans ses années cuir. L’obsolescence des trains russes ? « Les rails sont entretenus, les gares, les plateformes aussi, il y a de nouveaux wagons. Les trains circulent ». Poésie quand tu nous tiens. Les boulettes refroidissent. Le sarrasin aussi.

Une petite question actuelle sur les manifs alors. « Je suis apolitique. » Ah bon ? « Je me suis dit que chacun doit faire son métier. » Il prend des risques avec le syndicat celui-là. « Je souhaite que la Russie s’épanouisse. » Il n’en dira pas plus. Tiens la Russie alors, qu’en pensez-vous ? « Je n’y ai jamais pensé ». Incroyable. Le seul Russe qui n’ait jamais pensé à la Russie. « Je suis Russe ». Sans blague. « Je ne vais jamais la quitter. » On est rassuré. « C’est mon pays, mes gens. Le samovar et le bouleau, c’est pas ça ». C’est quoi alors ? « C’est un sentiment de la patrie ». Encore un brejnévien qui s’ignore.

Dernière cartouche : les questions personnelles. Vous aimez votre travail ? « Mon travail, c’est ma vie et je ne veux rien dire de plus ». Sûr ? « Il y a d’autres joies dans la vie mais les autres joies de la vie doivent rester dans la limite du raisonnable ». Il est des moments où le journaliste se sent seul. Des espoirs ? « Utiliser les nouvelles locomotives. Pour le moment, elles partent toutes en Sibérie ». Ah ces Sibériens. Des joies ? « Les joies, je ne peux pas dire ». Elles ne doivent pas figurer dans le manuel de réponse aux journalistes des RZhD.

« Beaucoup de gens meurent sur les voies »

Ça va être dur d’aller plus loin. Toujours aucune trace de proposition de vodka. Les boulettes ont l’air de revenir à leur condition de surgelés. Le sarrasin fait grise mine. On a l’impression qu’il passe devant une commission du Soviet suprême. On se dit qu’on va partir. Et puis, comme toujours en Russie. Ça ne se passe jamais comme on le prévoyait. Une dernière question idiote peut-être : « Que faites-vous pendant votre temps libre ? ». « Je lis pas mal sur l’histoire des chemins de fer ». Ça, ça nous étonne. « Particulièrement Alexei Voulfov et son livre sur 110 années de chemins de fer russes ». On envie ses dimanches. « Il me mentionne dans son livre ». Ah bon ? Mais comment donc ? « Oui, c’est à cause de… l’ours ». L’ours ? Le président ? L’ours russe ? « Non, l’ours que j’ai… écrasé ». Ecrasé ? Mais c’est formidable ça, alors racontez-nous tout. « Bien, euh… j’étais en train de conduire le Moscou-Saint Pétersbourg, il était deux heures du matin et il est sorti… ». Qui ? « Ben l’ours ». Ah oui l’ours bien sûr. « Il voulait traverser la voie et n’a pas eu le temps ». Ça les ours qui veulent aller plus vite que les locomotives. Et ça vous a fait quoi ? « En fait, je pensais que c’était un homme. » Ah oui… et ça arrive souvent les hommes ? « Oui, très souvent, des gens veulent traverser les voies de nuit… » Ah bon ? « N’en parlons pas ».

« Les Russes nous apprennent à détruire la comédie »

On hésite. Et puis on se dit que c’est peut-être mieux ainsi. Un homme qui préfère ne pas parler des morts. Un homme qui vous dit en quelques mots sa vie : « Quand je conduis le train, je me dis que je fais ce pour quoi j’ai toujours été fait ». Un homme qui ne brode pas. Qui ne cherche pas à briller. Un homme qui ne vous offre pas de vodka parce qu’il ne sait pas si vous l’appréciez. Ni comment vous l’offrir. Un homme qui ne se nourrit pas devant vous parce qu’il ne sait pas si ça se fait. Un homme qui n’a jamais rencontré un journaliste et n’en rencontrera peut-être jamais plus. Heureux homme peut-être. Un homme qui finit l’interview en vous demandant : « Ai-je parlé correctement ? ». Un homme correct justement. Un homme juste. Un homme comme les trains qu’il décrit « une ambiance comme chez toi, un endroit bienveillant. » Un homme qui ne dit que les mots qui doivent être dits. Et pas un de plus. Un homme qui ne connaît pas ce dont nous nous nourrissons. Le spectacle. Un homme. Un Russe. Qui nous apprend à détruire la comédie.

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