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Des milliers de cafés et de restaurants. Chacun de ces lieux, même de l’extérieur, est décoré de homards et de bananes. Chaque jour, les multiples parfumeries sont prises d’assaut par des acheteuses de parfums distinguées. Autour des fontaines de la place de la Concorde valsent des automobiles innombrables (il paraît qu’il ne reste à Paris qu’un cheval – que l’on expose au zoo). Chez Maillol et à l’Alhambra, même pendant le spectacle, quand les lustres sont éteints, il fait jour – à cause de l’éclat des perles que portent les habituées. Les lampes des guinguettes de Montmartre suffiraient à éclairer l’ensemble des écoles russes. Tout est chic à Paris, même le typhus (qui y fait rage aujourd’hui). Les Parisiens l’attrapent en mangeant des huîtres.
Impossible de comprendre ce qui se passe. Trois millions de travailleurs français sont anéantis par la guerre. L’industrie est dénaturée par son adaptation à la production militaire. Des régions entières sont dévastées par l’invasion. Le franc chute (quand j’étais en France, on en donnait 69 pour une livre sterling !). Et parallèlement, tout ce faste.
Il semble que pour soutenir ne serait-ce que la moitié d’un luxe pareil, il faudrait transformer chaque immeuble parisien en usine et mettre chaque député à la machine-outil.
Mais dans les immeubles, comme avant, on ne trouve que des restaurants.
Et les députés, comme avant, ne font que jaser.
Je me promène. J’essaie de comprendre l’emploi du temps des Parisiens, trouver les sources où ils puisent leur or, déterminer les dimensions de leur richesse.
Voici un schéma que j’ai pu établir.
Une journée d’affaire (j’omets les détails) se déroule de la façon suivante : tout le monde – à commencer par la chambre des Députés et les plus grands journaux, et à finir par la dernière des concierges – fait son or dans toutes sortes de papiers douteux : traités de Versailles et de Sèvres, obligations de notre Nicolas. Poincaré se donne de la peine : toujours en train de tailler à coups de réparations une camisole de force pour l’Allemagne. La presse elle aussi se donne de la peine, s’en prenant à la Russie qui veut empêcher des cambriolages à échelle internationale. Enfin, la concierge se donne également de la peine, en soutenant son gouvernement à la mesure de ses moyens et en achetant les obligations des emprunts russes.
Ceux qui ont tiré leur lot des « indemnisations de guerre » vont chez Maillol. Ceux qui reçoivent un salaire, au café. Ceux qui n’ont rien reçu vont au cinéma, écouter les appels du gouvernement à la reproduction (il faut faire plus de bébés que les Allemands !), admirer « le nouveau-né le plus fort de Paris » et tenter de calculer combien leur coûtera un éventuel agrandissement de la famille. Au final, les Parisiens se laissent assez difficilement influencer par la propagande.
Le matin, ceux qui descendent de Montmartre croisent les charrettes de légumes conduites par les fermiers des alentours de la ville. Ils affluent vers les Halles, le « ventre de Paris ».
Ainsi, les paysans reçoivent du cuivre resté de l’échange de l’or allemand. Paris reçoit sa part de salades et de carottes pour la restitution des forces des Poincaré et des concierges.
Malheureusement (pour Paris), ce n’est pas une machine à mouvement perpétuel.
De moins en moins de Français et de plus en plus d’Américains peuvent savourer Paris. Les Américains se rendent à Paris un peu comme les Russes se rendent à Berlin – pour se détendre. Cela ne leur coûte rien !
Il reste de moins en moins d’espoir dans les vertus salutaires des deutschemarks.
Paris commence à comprendre que les temps de la féodalité sont révolus et qu’il ne pourra pas vivre éternellement du tribut de la guerre. Paris lève la tête. (…) Les journaux français déclinent dans tous les sens les mots « moratoire », « délai », « répit ». 270 interviews d’Herriot hurlent depuis les pages des journaux.
Nous tenons à féliciter Nikolaï Ivanov pour avoir été le premier à trouver la bonne réponse à la dernière enigma : Zakhar Prilepine.

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La rédaction