Le succès des manifestations des 10 et 24 décembre 2011 à Moscou a pris tout le monde de court. Personne ne s’attendait à ce que plus de 50 000 personnes viennent contester, par un samedi après-midi pluvieux, les résultats des élections du 4 décembre – ni à ce qu’elles soient plus de 80 000 deux semaines plus tard. Le Courrier de Russie a demandé au politologue Sergueï Ryjenkov de décrypter ces événements.

Les Moscovites contestent le résultat des élections du 4 décembre 2011
Le Courrier de Russie : Quel est le premier enseignement à tirer des résultats des élections législatives du 4 décembre 2011 ?
Andreï Ryjenkov : Avec moins de 50% des suffrages en faveur de Russie Unie, les gens ont pris conscience qu’il était possible de changer le système. Moins soudée que lors des dernières élections, la classe dirigeante a montré qu’elle était moins forte qu’elle ne le laissait croire.
LCDR : Pourquoi la contestation arrive-t-elle actuellement dans la rue, alors que la campagne a été plutôt calme ?
A. R. : Pour le sociologue américain Gary Marx, dans les régimes autoritaires, l’étalage public des convictions politiques de la population est étroitement lié au rapport entre ce que cet étalage peut coûter aux citoyens et ce qu’il peut leur rapporter. Cette théorie illustre assez précisément ce qui se passe en Russie. Au cours des cinq à sept dernières années, le prix à payer pour exprimer ses convictions politiques était si élevé [arrestations, tracasseries administratives, passage à tabac, exil, etc., ndlr] que peu de gens étaient prêts à s’en acquitter – d’autant que le bénéfice en demeurait bien incertain. Mais, parce que le résultat des élections a dévoilé un manque d’union, de solidité et de puissance au sein de l’élite dirigeante, le prix à payer pour afficher ses convictions politiques a baissé – et l’opposition s’est engouffrée dans la brèche.
LCDR : Comment ?
A. R. : Par un processus assez simple. Comme il est devenu moins risqué d’exposer ses opinions politiques en public, tous les partis et mouvements d’opposition tentent de s’attirer la sympathie des citoyens qui descendent dans la rue. Ils s’impliquent par exemple dans les manifestations – alors que celles-ci, pour la grande majorité des citoyens, n’expriment qu’une exaspération face à la façon dont les élections se sont déroulées. Ces mouvements d’opposition, toutes tendances confondues, veulent prouver que les citoyens peuvent leur faire confiance, qu’ils partagent les mêmes idées et qu’ils sauront dorénavant défendre les intérêts de la population face à ceux qui détiennent le pouvoir en Russie.
LCDR : Le régime actuel a une composante autoritaire : pourquoi ne réduit-il pas l’opposition au silence ?
A. R. : Parce que les partis d’opposition jouent un rôle précis. Il existe des règles tacites que tous les mouvements d’opposition – qu’ils siègent ou non à la Douma – doivent observer pour pouvoir exister. S’ils les violent ou que leurs revendications vont trop loin, ils disparaissent tout simplement, comme ce fut le cas du parti Rodina [« Patrie », ndlr] il y a quelques années. Si l’élite dirigeante tolère les partis d’opposition, c’est pour éviter de devoir procéder à des répressions de masse directement contre le peuple, comme le font les régimes purement autoritaires. En fixant le cadre dans lequel les mouvements d’opposition peuvent évoluer, le Kremlin les contrôle plus facilement et conserve la possibilité d’exercer sur eux une éventuelle répression.
LCDR : Le pouvoir n’a pas véritablement réagi face aux manifestations de décembre, est-ce normal ?
A. R. : Les autorités ont adopté une stratégie d’attente dans cette phase de transition. Elles attendent de voir quels seront les effets de la propagande. Aujourd’hui, le pouvoir ne fait plus peur. Près de 900 personnes ont été arrêtées à Saint-Pétersbourg lors de la manifestation du 5 décembre, ce qui n’a pas empêché les gens d’aller manifester en nombre le lendemain. Il faut dire que d’une manière générale, jusqu’en 2008, les gens vivaient mieux et n’étaient pas prêts à renoncer ni à leur confort ni à la stabilité économique. Les choses ont changé. Les gens vivent moins bien depuis la crise, ce qui les incite peut-être à prendre plus de risques en exprimant ouvertement leur mécontentement. Les réformes promises récemment par le président Dmitri Medvedev laissent supposer que le pouvoir attend de voir comment les choses vont évoluer.
LCDR : Quelles sont les options dont le pouvoir dispose ?
A. R. : En de pareilles circonstances, les régimes autoritaires qui ont fait des concessions n’y ont pas survécu. Ceux qui ont réprimé la contestation n’ont pas forcément gagné non plus mais exercer la répression leur a conféré au moins une chance de rester au pouvoir.
LCDR : Cela signifie-t-il que l’opposition doit se trouver rapidement un leader pour pouvoir proposer à la population une véritable alternative au pouvoir ?
A. R. : Pas nécessairement. Car un leader de l’opposition serait perçu comme un anti-Poutine, quelqu’un qui chercherait à prendre le pouvoir pour lui-même, sans se soucier du bien-être du pays. Ce ne serait pas fructueux. Il faudra à mon avis surveiller la dynamique que vont générer ces manifestations au sein de l’élite, voir si des clans vont se former. Si des fissures apparaissent, elles seront déterminantes pour le destin de la démocratie russe, à l’image des luttes qui ont eu lieu durant la Perestroïka entre réformateurs et conservateurs ou encore de l’affrontement qui a opposé Boris Eltsine à Egor Ligatchev [porte-drapeau du parti communiste ouvrier, ndlr] au début des années 1990. Comme c’est la première fois que ce pouvoir est confronté à un problème aussi grave, personne ne sait comment il compte y remédier.
LCDR : Comment expliquez-vous que les classes moyennes – qui ont profité de la stabilité économique et politique de la dernière décennie – soient les plus critiques vis-à-vis du régime ?
A. R. : Les nombreux gadgets technologiques que nous utilisons au quotidien nous ont conféré une sensation physique de liberté d’expression, ils ont ouvert une sorte d’espace qui n’appartient qu’à nous et dans lequel nous ne voulons voir personne interférer. Les gens ont senti qu’une menace planait sur ces valeurs et ils réagissent comme si quelqu’un leur avait dérobé ces gadgets – leur vote, en l’occurrence.
