Ekaterinbourg, samedi 17 décembre. 105 salariés d’Alstom Grid interrompent leur week-end pour se rendre à l’usine. Pas pour travailler ni y fomenter une grève, mais pour passer la journée à faire du sport en salle des machines, à l’emplacement de l’habituelle ligne de montage… Un événement qu’Eric Brisset, directeur général, et Philippe Lamblin, ancien président de la Fédération française d’athlétisme (FFA), ont orchestré avec deux objectifs : mieux connaître l’état de santé des salariés et rassembler les équipes.

Les ressources humaines s’accommodent mal des « recettes-miracle », qui permettraient à coup sûr de garantir le bien-être du personnel. Chez Alstom Grid, à Ekaterinbourg, la direction a décidé d’innover : samedi 17 décembre dernier, les salariés étaient invités à troquer leur bleu de travail contre l’uniforme jogging-baskets… Au milieu des générateurs électriques et autres étagères de boulons, tapis de sport et ballons bleu-blanc-rouge remplaçaient les machines en cours de fabrication.
« En France comme en Russie, les indicateurs de santé et de forme sont dans le rouge car les gens sont de plus en plus sédentaires, explique Philippe Lamblin, créateur de l’Institut des rencontres de la forme (IRFO). C’est pourquoi nous tenons à faire comprendre à tous combien une bonne forme physique est indispensable. Car au final, un collaborateur bien dans ses baskets, à l’aise dans son corps et dans sa vie sera également meilleur au boulot », résume l’ancien responsable de la FFA.
Des chercheurs, des médecins, des nutritionnistes et des informaticiens ont ainsi imaginé pour l’IRFO le test Diagnoform, qui permet d’évaluer, sur un seul jour d’épreuves, l’état de forme physique d’une personne. L’avantage pour une entreprise ? Établir le bilan de santé des salariés tout en rassemblant les équipes à l’occasion d’une journée de détente…
Directeurs et ouvriers sur la piste
10h : début des ateliers. Première étape : la piste d’endurance où se côtoient conducteurs de ligne, salariés du service des ventes ou encore le contremaître responsable de la construction des disjoncteurs. Plus loin sur le parcours, un ouvrier passe le test de coordination sur un fond sonore de Michael Jackson, tandis que deux salariées éclatent de rire en s’essayant au test d’équilibre, sur une jambe et les yeux fermés…
« Je crois qu’il est important, dans une usine, que l’employeur montre qu’il se soucie réellement de l’état de santé de ses collaborateurs. Nous l’avons fait l’an dernier et nous le referons l’an prochain : afin d’observer l’évolution de chacun et de proposer, si nécessaire, des solutions », indique Eric Brisset, directeur général du site. Et de poursuivre : « Chez Alstom, la première priorité est la sécurité. C’est une préoccupation qui nous vient d’Areva [avec qui Alstom a fusionné en novembre 2010, ndlr] : dans le nucléaire, il est en effet indispensable d’être transparent sur la sécurité et la communication. La question de la santé des collaborateurs, en revanche, n’était pas posée sur le site et nous nous réjouissons fortement de l’avoir intégrée désormais. »
Les données recueillies lors de cette journée de tests seront ensuite analysées par l’IRFO, et chaque salarié recevra un bilan personnel consignant ses points forts et les aspects physiques qu’il peut améliorer.
« 70% des travailleurs de l’usine ont fait le déplacement, un samedi »
Deuxième objectif de la journée : créer du lien. L’enjeu est-il particulier en Russie ? « En Russie comme en France, la vie à l’usine est une notion universelle. Les gens vivent leur travail en profondeur. Souvent, le métier est une affaire de famille : dans la soudure par exemple, nous avons des salariés dont les grands-pères, les pères étaient déjà soudeurs dans la même société. Les gens s’identifient fortement à l’entreprise », assure Éric Brisset. Et si les pratiques de management peuvent différer entre la Russie et l’Europe, « il est en tout cas important que le commercial ne soit pas détaché de la production, que le service des achats sache ce qui se passe chez les commerciaux, que la direction soit au faîte de la vie de l’usine à tous les niveaux… D’où l’intérêt – et la nécessité – de tels événements, à l’occasion desquels les gens se retrouvent.»
Du côté des salariés, la motivation était palpable. Et le taux de participation est, en soi, évocateur : « 70% des travailleurs de l’usine ont fait le déplacement, un samedi, pour participer à cette journée. Rien ne les y obligeait ! En France, nous peinons à fédérer plus de 40% des effectifs des entreprises pour ce type de manifestations et les réactions sont très différentes : les gens sont blasés, ils font preuve de très peu de motivation sur les ateliers, confie Thomas Larchaud, membre de l’équipe d’encadrement de la journée. Ici c’est autre chose : on voit que les gens s’amusent, ils profitent de ce moment de détente au sein d’une usine qu’ils ne fréquentent, habituellement, que pour travailler. »
D’après Philippe Lamblin, spécialiste du sport de haut niveau, « il n’existe pas de recette-miracle pour que tout fonctionne dans une entreprise, mais une chose est sûre : ce sont les hommes et les femmes qui font la différence. Pas les machines. Les élèves des écoles d’ingénieurs savent tous concevoir d’excellents produits mais à un moment donné, il faut faire en sorte que les gens d’ici aient, plus qu’ailleurs, envie de les fabriquer. »
Chez Alstom Grid à Ekaterinbourg, la méthode commence de porter ses fruits : depuis 2009, les ventes ont fait un bond de 200%. Philippe Lamblin y voit une leçon pour les entreprises françaises. « Il faut que les patrons français réalisent que, pendant que leur pays est en décroissance, d’autres zones géographiques sont en plein boum. À mon sens, il devraient commencer à se remettre en question et comprendre l’importance du team building, le fait de bâtir une équipe soudée », poursuit le créateur de l’IRFO. Et de conclure : « Pour construire une équipe, il y a trois règles d’or : confiance, professionnalisme et capacité du chef à étonner ses employés. En la matière, je pense que cette journée a atteint son objectif ! »
