Prêtée exceptionnellement à la Russie par la Grèce, la Ceinture de la Vierge a fait le voyage de Kaliningrad à Vladivostok en novembre 2011. Au long de cet itinéraire de plus d’un mois, 3 millions de fidèles ont accompagné la relique à travers toute la Russie. Pour certains d’entre eux, le « vent du changement » qui a soufflé sur le pays au lendemain des élections du 4 décembre a commencé avec l’engouement du peuple russe pour la ceinture. Témoignages.
La Vierge l’avait prédit
Dans le petit village portugais de Fatima, la vierge Marie est apparue en 1917, à l’aube de la Révolution d’octobre. Elle avait alors prévenu la Russie de la période sombre qui l’attendait. Elle avait aussi prédit que les Russes reviendraient un jour vers le christianisme et offriraient à la Vierge leur cœur sans rien attendre -ou presque- en retour.
C’est ce « retour à la vérité » qui hantait les pensées des fidèles orthodoxes ayant patienté des heures dans le froid, souvent la nuit, sur le parvis de la cathédrale moscovite du Christ Sauveur où la Ceinture de la Vierge était exposée du 21 au 27 novembre.
Lioubov, 25 ans, membre de l’Institut européen de l’Académie des Sciences de Moscou, n’a attendu que neuf heures avant de pouvoir pénétrer dans la cathédrale. « Je vais à l’église depuis toujours. Je suis allée vénérer la Ceinture de la Mère de Dieu… J’ai demandé à la Sainte Vierge son aide dans la construction d’un avenir meilleur pour la Russie », confie-t-elle.
Irina, jeune maman rédigeant une thèse sur l’histoire coloniale française, ne s’est pas ralliée de suite à l’engouement général. « Au début, j’étais méfiante par rapport à ce qui se passait : les gens allaient voir la Ceinture pour demander des miracles, il y avait comme une naïveté mystique… Mais peu à peu, j’ai compris l’ampleur de l’évènement, j’ai senti qu’il s’agissait de quelque chose d’extraordinaire, à ne surtout pas laisser passer », raconte la jeune femme. Irina s’est alors souvenue des prédictions de la Vierge à Fatima et a rejoint les pèlerins, accompagnée de son mari et de sa fille.
Elle confie encore avoir rencontré des fidèles qui étaient arrivés à 18h le 25 novembre pour ne repartir que le lendemain à 14h après avoir attendu par -10° degrés dehors : « Il y a eu de vrais actes de bravoure cette semaine-là à Moscou », poursuit Irina.
« On a senti qu’on était nombreux »
La mobilisation autour de la Ceinture fut donc inattendue, surprenante. Les gens, venus seuls ou en famille, se sont retrouvés par milliers, réunis dans un but commun.
Pour Irina et Lioubov, qui ont par la suite participé aux manifestations sur Tchystie Proudy et sur la place Bolotnaïa, cela ne fait aucun doute : entre la Ceinture et les banderoles réclamant des élections libres, les foules se sont mêlées.
« Ils se sont croisés, c’est sûr ! Il y a là une même aspiration à la Vérité, s’exclame Irina. Les gens ne veulent plus vivre dans le mensonge. On a senti qu’on était nombreux et qu’ensemble, on pouvait être forts. »
« On entend souvent dire que les croyants sont passifs, apolitiques. Pourtant, une véritable force d’aspiration au Bien est née de l’engouement massif pour la Ceinture. La relique a encouragé les gens à s’unir dans des causes communes, ce qu’ils ne faisaient pas dans le passé…, assure Lioubov, qui s’est rendue à la cathédrale du Christ Sauveur en compagnie d’un ami catholique. Il était primordial que tout le monde participe ! », ajoute-t-elle.
Saveli, analyste de nouveaux marchés pour les chemins de fer russes (RZhD) – dont le président Vladimir Yakounine a en grande partie financé la venue de la ceinture-, a organisé un groupe sur Vkontakte [réseau social russe, ndlr]. Son objectif : rassembler les Russes venus admirer la Ceinture. Il confirme que la majorité des gens qui sont allés au Christ Sauveur ont ensuite participé au mouvement de la place Bolotnaïa : il s’agit pour la plupart de jeunes, issus du baby-boom des années 80.
« Il existe un lien direct entre le rassemblement qui s’est opéré autour de la Ceinture et les actions de protestation qui ont suivi, assure Saveli. Il y avait sur les deux sites, palpable, une énergie irrationnelle et inattendue : elle venait de l’intérieur, tout comme la foi. La Russie a actuellement une chance historique de faire bouger les choses. »
Pour Saveli, « croire en Dieu, c’est la liberté – y compris politique ». Selon le jeune homme, la Ceinture a ainsi joué un rôle fédérateur dans la récente prise de conscience – une première depuis la fin de l’URSS.
La fin de l’homme soviétique
« Tout au long de l’histoire humaine, les moments de renaissance spirituelle ont souvent précédé des bouleversements sociaux et politiques », déclare Lioubov, peu encline à laisser place au doute même si elle n’a pas encore identifié de leader véritablement capable de succéder à l’actuel Premier ministre. « Mais il est en tout cas certain que Vladimir Poutine n’a tout simplement plus sa place à la tête du pays », renchérit-elle.
Si Irina ne souhaite pas que les protestations aillent jusqu’à renverser le pouvoir, elle espère cependant que les gens ne vont pas redevenir indifférents : pour la jeune femme, la conscience sociale s’est bel et bien révoltée. Et l’indignation citoyenne a commencé avant les élections : « Dans la queue pour accéder à la Ceinture, les gens parlaient déjà des législatives, ils disaient qu’il y aurait des tricheries. C’était nouveau, cette façon d’en parler ouvertement. »
Un sentiment inédit à une époque où l’opposition se résumait, il y a peu, à quelques centaines de forcenés manifestant sans relâche, tous les 31 du mois, pour défendre la liberté de réunion.
À l’inverse, les croyants pour qui la place Bolotnaïa fut un baptême dans l’art de la manifestation avaient davantage l’habitude de s’en remettre à Dieu. Et Lui seul sait, d’ailleurs, jusqu’où ils iront dans ce combat né de la rue.

