Valeriï Fedorov, directeur du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTSIOM), se penche sur le comportement électoral de ses concitoyens. Il explique au Courrier de Russie pourquoi la cote de Poutine est en baisse et quelles sont les attentes de la nouvelle génération d’électeurs.
Le Courrier de Russie : D’où vient votre intérêt pour le comportement électoral des Russes ?
Valeriï Fedorov : J’ai commencé à m’y intéresser en 1993, l’année de nos premières « vraies » élections législatives, où l’on a pu choisir entre plusieurs partis. C’est là que je me suis interrogé pour la première fois sur ce qui conditionne le comportement électoral des gens. Je me suis mis à étudier sérieusement la question à partir de 1999, en travaillant comme analyste pour le parti Edinstvo (« ancêtre » de Russie unie, ndlr). Et j’ai poursuivi ces recherches au sein du VTSIOM, que je dirige depuis 2003.
LCDR : Si je vous demandais de comparer la Russie des années 1990 avec celle des années 2000 ?
V.F. : La Russie des années 1990 a vécu une transition douloureuse. L’ancien système s’était effondré et le nouveau était en formation, mais personne ne savait au juste quelle direction il allait prendre. Les gens étaient frustrés. Les valeurs de l’époque soviétique étaient niées et raillées, quand les nouvelles, prêchées par le régime de Eltsine, n’étaient pas partagées par tous. Les années 1990 furent fortement chaotiques, les règles du jeu étaient en train de s’écrire et les partis politiques, les media et les citoyens apprenaient à les connaître. Dans les années 2000, le système avait trouvé sa forme définitive. Les gens sentaient enfin le sol dur sous leurs pieds.
LCDR : Comment l’évolution du système politique a-t-elle imprimé le comportement électoral des Russes ?
V.F. : Dans les années 1990, tout était mouvant, indéterminé. Souvent, les gens ne savaient pas pour qui ils voteraient le lendemain. Ils voyaient défiler, à des vitesses record, candidats et partis politiques dont ils n’arrivaient même pas à retenir le nom. Perdus dans la multiplicité des programmes, ils choisissaient généralement de voter « contre tous ». Les citoyens exprimaient ainsi leur méfiance envers le système politique dans sa globalité. Lors des élections municipales notamment, le candidat « contre tous » faisait parfois véritablement concurrence au candidat gagnant. Dans les années 2000, on a dépassé ce clivage entre société et pouvoir. Le chaos a pris fin. L’ère de la stabilité commençait.
LCDR : Comment les autorités sont-elles parvenues à instaurer cette stabilité?
V.F. : C’était la grande promesse de Vladimir Poutine lors de sa première campagne électorale, et il a mis un point d’honneur à la tenir. Le nombre de partis a été réduit. Les media les plus influents -télévision en tête- se sont retrouvés sous la coupe de l’État. Des accords tacites ont été conclus entre le pouvoir et les partis d’opposition. Le premier permettait aux seconds de conserver leurs sièges au parlement à condition qu’ils renoncent à tout contact avec l’opposition « de rue » ou avec les oligarques londoniens. La population, elle, toujours sous le choc des réformes douloureuses, était tout heureuse de retrouver un peu de stabilité. Elle a soutenu en masse le pouvoir de Poutine, un soutien dont Eltsine n’aurait même pas pu rêver. Ainsi sommes-nous passés d’un système à plusieurs partis à un système à un parti et demi.
LCDR : Dans quelle mesure la personnalité des leaders influence-t-elle le vote des Russes ?
V.F. : La personnalité du leader d’un parti exerce une influence majeure sur le choix des Russes. Chez nous, à la différence de la France ou de l’Allemagne, les partis comme institutions politiques sont peu développés. Nos partis, au fond, ne sont rien d’autre que les appareils de leurs leaders. Les cellules régionales sont peu influentes, les subalternes sont très peu connus. Lors des élections municipales, les gens accordent leurs voix à leurs leaders nationaux et non aux gens qui travaillent sur le terrain.
LCDR : Quelles seraient, selon vous, les spécificités du système politique russe ?
V.F. : En Russie, le pouvoir n’est pas un trophée qui passe d’un cercle d’élite à un autre à l’issue des élections. C’est une valeur en soi. C’est ce qui engendre les partis et leur assure échecs ou victoires. C’était ce pouvoir qui existait sous l’Empire ; qui s’est renforcé à l’époque soviétique et qui, quoique dépouillé et désacralisé, agit toujours aujourd’hui. Les élections législatives du 4 décembre 2011 illustrent parfaitement ce mécanisme. Nous savons que Russie unie ne portait aucun message particulier à part sa proximité avec le pouvoir : et quand la popularité du pouvoir a chuté, le score du parti s’est effondré également. Ce n’est pas parce que les électeurs apprécient Ziouganov ou Jirinovski qu’ils ont voté pour eux : ces hommes jouent dans l’arène politique depuis 20 ans et n’ont rien de nouveau à proposer. En votant pour le parti communiste ou le LDPR, les gens n’ont fait qu’exprimer leur mécontentement face au pouvoir en place.
LCDR : Comment expliquez-vous cette baisse de popularité du pouvoir de Poutine – et de Russie Unie ?
V.F. : Pour beaucoup, la stabilité a cessé d’être une valeur fédératrice. La nouvelle génération d’électeurs n’y voit plus un don de Dieu mais une évidence, un acquis. Ils ne se souviennent pas de la crise de 1998 ni des extravagances du régime de Eltsine. Pour eux, les années 1990 sont déjà un mythe, presque du même ordre que la période d’Ivan le Terrible. Cette nouvelle génération a soif d’autre chose : elle réclame plus de liberté, la possibilité de faire des choix autonomes, la justice. Elle veut que l’État soit serviteur et non seigneur. Russie unie n’est pas en mesure de répondre à ces attentes et, dans ces conditions, Poutine devient un « produit politique périmé ». Il n’a rien d‘autre à offrir que la stabilité ; et sa « ligne directe » avec les auditeurs, qui a eu lieu juste après les élections, en témoigne précisément. Poutine promet de « continuer », d’ « élargir », de « mener à bien », quand la nouvelle génération exige le « dynamisme », le « changement », la « nouveauté ».
LCDR : Pourtant, de nombreux Russes continuent de soutenir Poutine. Qui sont-ils ?
V.F. : Il s’agit de gens à la « conscience paternaliste » : ils continuent de voir en Poutine une figure capable de les protéger des bureaucrates et de l’ennemi extérieur. Mais si ces gens constituaient dans le passé une véritable majorité, il ne sont plus aujourd’hui que 49%.
LCDR : Dans quelle mesure les dernières législatives reflètent-elles les humeurs de la population ?
V.F. : Elles les reflètent exactement. Si les résultats avaient effectivement été falsifiés, Russie unie aurait remporté plus de 50% des suffrages. Il y a un peu plus d’un an, le VTSIOM avait effectué un premier pronostic pour les législatives de 2011 : d’après nos données à l’époque, Russie unie gagnait avec 64% des voix. Mais l’ensemble de nos sondages ultérieurs ont révélé peu à peu une baisse de sa popularité et une hausse du score de l’opposition. C’est la tendance de 2011. Tout change ici et maintenant.
LCDR : Que pensez-vous des dernières manifestations contre les fraudes électorales ?
V.F. : Il s’agit d’abord d’un phénomène moscovite qui ne touche pas l’ensemble de la société russe. Les fraudes sont une question secondaire. En réalité, les gens manifestent contre Poutine et sa ligne de développement. Par ailleurs, Moscou et Saint-Pétersbourg ont toujours été opposées à Russie unie. Russie unie est le parti des petites villes et de la campagne.
LCDR : Comment l’expliquez-vous ?
V.F. : Les habitants de ces zones provinciales et rurales ont un niveau de vie particulièrement bas et très peu d’opportunités. Les gens en sont mécontents mais ils dépendent largement de l’État et ne peuvent compter que sur son soutien. Souvent, à la campagne, les familles ont pour seule source de revenus la retraite d’un parent âgé. Pour le reste, ils vivent de ce qu’ils cultivent dans leurs potagers. Et la retraite vient d’où ? De Poutine. C’est lui qui en annonce deux fois par an l’augmentation (la retraite moyenne russe est d’environ 8267 roubles en 2011, soit 203 euros, ndlr). C’est lui qui a obtenu que les retraites soient versées régulièrement, ce qui n’était pas toujours le cas sous Eltsine. En 2009, en pleine crise financière, les retraites ont été encore augmentées. Les retraités, les fonctionnaires : voilà les gens qui votent Poutine. Il les aide comme il peut, et eux le lui rendent en lui assurant leur soutien politique.
LCDR : L’opposition a-t-elle aujourd’hui des chances de parvenir au pouvoir ?
V.F. : Le pouvoir actuel a très peur de laisser l’opposition accéder à la gestion du pays. Il craint de nouveaux changements radicaux, une explosion, un désastre. Si en Europe, ce sont les partis qui forment le gouvernement, en Russie, pour le moment, c’est le gouvernement qui forme les partis. Pourtant, nous ne pouvons plus nous contenter du système de parti unique : il nous en faut au moins deux, qui se feraient concurrence. L’élite ne doit pas avoir peur de passer le relais du pouvoir à l’opposition. L’opposition doit intégrer l’élite, bénéficier d’un réel soutien de la population et exercer une véritable influence. Le moment viendra où l’opposition aura recueilli assez de voix pour imposer au président son Premier ministre. Quand nous aurons franchi ce pas, nous pourrons constater que la Russie a enfin construit un système démocratique mûr.


Etrange analyse politique que nous lvre ce soit-disant politicologue. Son analyse de la situation ne correspond pas du tout à ce que j’ai lu dans la presse russe ni à ce que j’ai observé par moi-même !!!! Pour qui roule-t-il ?!
Les retraités et les fonctionnaires votent pour Vladimir Poutine ? En 2007 oui. Aujourd’hui, à mon avis, la majorité vote contre.