Le droit au soutien-gorge

Dans notre quartier, sur l’avenue, il y a un club de joueurs d’échecs. Une échoppe à laquelle est appuyée une table et, sur cette table, on peut lire une inscription à la peinture à l’huile: « Club des joueurs d’échecs ».

À table, la vie bouillonne : toute l’intelligentsia devenue alcoolique (la rue a tout de même été bâtie pour les enseignants de l’université) et les SDF de passage jouent aux échecs et débattent des questions qui fâchent. La séance de dimanche soir dernier, aux dires des témoins, fut agitée, sobre, et consacrée à la question des élections – et aussi à résoudre le sort d’un certain Grisha, qui n’a plus de passeport mais encore une conscience.

J’aime les élections ! On m’emmène aux élections ! Avec mes parents nous allons au club pour voter et acheter le déficit. Le matin, les drapeaux frappent et claquent les uns contre les autres. Chaque citoyen soviétique et même les pires bons à rien du quartier savent que les jours d’élections, il est indispensable d’arriver tôt et de réserver sa place dans la queue.

La table principale est recouverte d’une nappe de velours aux franges dorées, élimée par endroits, ce qui laisse deviner que dans une vie antérieure, c’était un rideau. Des femmes solennellement transfigurées et portant, allez savoir pourquoi, des cols de dentelle sont assises à la table qui barre presque l’accès aux comptoirs. Le déficit ne sera remis qu’en mains propres à ceux qui auront rempli leur devoir citoyen.

Des cabines rouges en contreplaqué, ornées d’un Lénine joufflu, se trouvent à côté des tables. Parce que le portrait de Lénine est dessiné de la main du peintre local, Kostik, il ressemble plutôt aux héros du film Parti chercher des allumettes – mais je préfère ne pas y penser. Je suis une petite pionnière oktiabriste. Lénine est une icône qui transcende l’art.

« Le vote doit être secret », chuchote distinctement mon père tout en me bloquant, de son bras ferme de chirurgien, l’accès réservé au buffet sur lequel trônent Pepsi Cola de déficit et crème glacée.

Il y a bien un rideau dans les cabines mais il vaut mieux ne pas voter de cette façon. C’est ouvertement offensant ! Entrer dans une cabine et fermer le rideau : ce n’est pas une conduite soviétique, c’est suspect ! Il n’y a qu’un seul candidat. Fermer le rideau derrière soi : ça veut dire voter contre. Le pire serait, peut-être, de ne pas venir voter du tout. Ce qui pourrait entraîner qu’on s’occupe de vous.

Je ne comprends pas bien ce que signifie s’occuper. Il me vient à l’esprit l’image d’une table d’opération sur laquelle on découpe un individu soviétique coupable en morceaux, pour remplacer les morceaux défaillants par des bons, des soviétiques… Papa m’autorise à déposer les bul-le-tins (la femme assise à la table dit bioullioutins) dans la caisse jaune qui ressemble à un socle de machine à coudre à pédale. J’obtiens ainsi mon rouble personnel et le droit d’accéder au déficit.

Là : plusieurs files. Pour le cervelas : c’est « un bâton par personne ». Sur la table du buffet : toasts, glace et soda à volonté. Ce qui explique pourquoi tous mes copains d’école et de cour d’immeuble sont déjà là. Les gens s’attardent dans une atmosphère bruyante et joyeuse. Dans le club, c’est la fête.

Sur des tables brunes, on trouve des biens de consommation : serviettes de toilette, lessive « Losk », savon de bonne qualité, jeux pour enfants « Moïdodyr » (un par personne) et shampooing « Joltkovyi » – en tube, ce qui me laisse supposer que les cosmonautes s’en servent.

La plus grande table est celle de la nourriture. Toasts au caviar rouge et beurre sur pain blanc, le caviar est brillant et régulier, comme des perles, et le beurre, parce qu’il ne coule pas, ressemble à un savon raboté. Quand il n’y a plus de caviar, on passe au saumon et à la truite fumés sur du pain noir Borodinsky. Sur les côtés de la caisse de Pepsi Cola : des « tcheburashka ». La petite bouteille coûte 46 kopecks : plus cher que le « Bouratino ». Nous achetons pour 10 kopecks de glace et, allez savoir pourquoi, il suffit d’y ajouter quelques gouttes de Pepsi pour obtenir une mousse gazeuse qui laisse des traces en coulant le long des joues, sur le col et les manches.

Munis de ces étranges cocktails, nous partons en cachette étudier l’entresol du club qui renferme accessoires, costumes et fruits de papier mâché râpés destinés au cercle théâtral. Ici, il fait sombre et sale. La poussière se colle au mélange de glace et de soda, les joues et le cou se mettent à démanger de façon intolérable, et nous repartons en trombe vers le hall. Trouver un endroit pour se débarbouiller.

Près de la table des articles de consommation : bruit et agitation. On a « jeté » des écharpes de mohair indiennes et des soutiens-gorge d’importation de taille gigantesque. L’estonienne tata Milia – nous avions toute une rue d’Estoniens, déportés du temps de la guerre – une femme lente et mesurée, arrache le dernier exemplaire des mains de la vendeuse et tente de mesurer les volumes de la dentelle de RDA sur sa majestueuse poitrine par-dessus ses vêtements. Derrière elle, sautillant, s’efforçant de passer au-dessus des puissantes épaules de tata Milia, le peintre Kostik, chétif et aussi remonté qu’un diablotin de résine, se bat pour obtenir une part du butin.

- Éc-carte toi, Kost-tia, lance tata Milia en déployant lentement son bras en un geste dont l’élégance et la force font penser à une péniche de l’Ob.

- Rends ça ! C’est à moi ! Je l’ai réservé ! avance timidement Kostik, se courbant et remuant les pattes.

- Tonton Kostia n’a pas voté ! Tonton bigleux n’a pas voté ! glapissons-nous de notre côté, alignés en une rangée de bons petits pionniers, non par amour de la délation, mais plutôt pour profiter du scandale.

- J’ai droit au soutien-gorge ! s’époumone Kostia, le marié de l’hiver.

- Konstantin ! Vous êtes membre du Komsomol, lâche une femme qui a l’air importante en se levant. Laissez ce soutien-gorge et allez voter.

- Allez voter, tonton Kostia, hurlent les pionniers dont les bouilles sont toujours sales.

Les adultes se divisent en deux camps : ceux qui soutiennent tata Milia et ceux qui ont pris le parti du peintre. Les uns crient, les autres rient… Nous, nous sommes amusés et restons joyeux parce que les bruits et la vraie fête sont enfin arrivés.

- J’y ai droit, j’y ai vraiment droit, répète Kostia, qui semble avoir avalé un sifflet de football et dont les cris ressemblent maintenant davantage à des vocalises.

Dans le hall, déboule alors la femme de Kostik, fille maigre et plate, dont j’ai déjà oublié le nom. Elle arrache le soutien-gorge d’une taille offensante des mains de son époux qui l’avait remporté dans l’intervalle, file à Kostik une tape sèche sur la nuque (les pionniers se tordent déjà par terre de rire grâce à cette joie si inattendue, presque apocalyptique) et jette le trophée allemand sur le comptoir.

- Membres du Komsomol, revenez ici et votez, vocifère une responsable pendant que tous les représentants de la société civile présents dans le club sont écarlates et tentent de se redonner une contenance.

… Le soir, muni d’une bouteille ventrue d’une indicible beauté, un ami de papa qui dirige la polyclinique de quartier nous rend visite : tonton Chmoulevitch, c’est comme ça que je l’appelle.

Les adultes débattent autour du scandale qui a animé les élections et je comprends pour ma part avec effroi que mes parents critiquent notre pays soviétique et ses élections. Chmoulevitch raconte des anecdotes que je ne comprends pas et fait des reproches à ma mère. Il affirme qu’il lui faudra bien finir par entrer au parti, parce qu’elle est chef du département de gynécologie et que papa aussi, parce qu’il est un médecin chef sans parti. J’apprends ainsi que nous sommes des sans parti et je réalise qu’on pourrait aussi s’occuper de ma maman.

Les adultes sortent à l’extérieur parce que Chmoulevitch fume. J’ai de la peine pour mes parents et je décide de sauver la soirée en étonnant tout le monde avec mon cocktail. Pendant que les adultes ne sont pas là, je verse dans la belle bouteille de déficit un demi-verre de crème glacée que j’ai rapportée des élections.

Eh bien ! Interloqué, désemparé, tonton Chmoulevitch concède un quart d’heure plus tard : « Je n’aurais jamais pensé que le cognac pouvait tourner… » Maman sort de la bibliothèque l’alcool médical, dans lequel ont macéré des zestes d’orange.

On m’envoie me coucher. Je n’aime plus les élections.

… Maman et papa ne sont finalement pas entrés au parti. Tonton Chmoulevitch les a longtemps aidés à obtenir des équipements pour l’hôpital et les a protégés comme il pouvait de la direction assurant qu’à un bon médecin, on pouvait pardonner même la non appartenance au parti. Nous avons depuis traversé, avec le pays, plusieurs crises et changements de régime. Je vis depuis longtemps dans une autre ville et j’ai tellement grandi que mon propre enfant ira voter lors des prochaines élections…

… Habituellement, le club des joueurs d’échecs sur notre avenue ferme en novembre, avec l’arrivée du froid et des premières neiges. Cette année, les « joueurs d’échecs » se sont attardés et plaisantent. Je ne sais pas à quel sujet: soit les élections, soit le dégel.

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