Yasha, Bruno et Bill sont sur un bateau

Bien connaître la comptabilité et avoir une expérience de la gestion financière à l’étranger : l’équation ne suffit pas toujours pour réussir sa carrière de directeur financier en Russie. Pour en savoir plus sur les spécificités de la fonction dans son contexte, Le Courrier de Russie a recueilli les témoignages de trois « mordus de la finance » – Yasha Haddaji, Bruno Lafon et Bill Finn – qui travaillent à Moscou depuis plusieurs années.

Yasha Haddaji est arrivé en Russie en 2006 pour y monter CETELEM, la filiale start-up de crédit à la consommation de la banque BNP Paribas. Seul étranger au sein de l’équipe russe de contrôle de gestion, il a entamé son immersion par des cours de langue intensifs : « Une petite société ne peut pas se permettre d’avoir un directeur qui ne parle pas russe », assure-t-il. Yasha progresse et, rapidement, parvient à ne communiquer avec ses employés que dans leur langue maternelle. Sans cela, Yasha doute qu’il aurait pu mener à bien sa mission. « Il faut apprendre la comptabilité russe sur le bout des doigts et la contrôler régulièrement, ce qui n’est possible qu’à condition de parler russe. Dans le cas contraire, c’est votre comptable qui vous imposera ses règles », prévient-il. « Les comptables ne sont pas tous des affreux ; le problème, c’est qu’ils sont, en Russie, pénalement responsables : ce qui les rend désespérément frileux. Pour ne courir aucun risque, ils commencent par dire « non » à tout. Mais en leur obéissant et en appliquant les règles comptables de façon aveugle, vous risquez tout bonnement de bloquer le développement de votre boîte. »

Pour réussir sa carrière en Russie, Bruno Lafon, directeur financier de Rockwool, a feuilleté, outre des manuels de russe, quelques ouvrages sur la guerre de 1812 : « La première chose que j’ai faite en arrivant, c’est de bouquiner tout ce que je pouvais trouver sur les guerres napoléoniennes, se souvient-il. Les Russes y font tout le temps référence. En France, on est assez mauvais sur cette partie de notre histoire. Alors qu’il y a des choses passionnantes sur la bataille de Borodino, sur les maréchaux… Mon conseil : documentez-vous sur le sujet – ça aide ! »

Comptable… et polyvalent

Mais apprendre le russe et se renseigner sur les spécificités culturelles ne sont pas les seules difficultés qu’un directeur financier devra affronter en Russie. L’instabilité de la situation financière l’impliquera naturellement dans le management de crise, prévient Olga Emelyanova, manager exécutif finance et comptabilité de Michael Page. « Directeur financier en Russie, c’est un rôle multi-facettes, phénomène que l’on retrouve beaucoup moins en Europe », commente-t-elle. « Il y a une différence nette par rapport à la France, confirme Bruno Lafon. Elle se situe au niveau du risque de changement. En France, vous n’avez tout simplement jamais à vous demander des choses du type : « Et si la monnaie s’effondre demain, ça signifie quoi pour mes affaires ? ».

« Travailler en Russie est toujours un défi pour les expatriés », résume Olga Emelyanova.

Un jugement que Bill Finn, directeur financier de Rousskiï Alkogol, partage totalement. Arrivé en Russie en août 1998 – une semaine avant le début de la crise – comme directeur financier de Coca-Cola, il a dû commencer son activité par des licenciements de masse. « C’était terrible », se souvient-il. Si la nature de ses tâches a changé, elles demeurent tout aussi lourdes, et imprévisibles : « Je ne sais pas si c’est parce que je suis expatrié, mais tout le monde vient toujours me demander des solutions pour tout. Le moindre problème, c’est pour moi : que ça vienne du marketing, des ventes ou du département juridique, râle-t-il en riant. Les gens ici ont du mal à prendre des décisions de façon autonome. Quelle que soit la taille de l’entreprise, tout finit toujours par « embouteiller » en haut. Les directeurs financiers, en Russie, semblent devoir s’impliquer dans à peu près tout : IT, juridique, administration… Quand j’en parle à mes collègues qui sont en Irlande ou en Grande-Bretagne, ils ne comprennent même pas ce que je veux dire : c’est quelque chose qui n’existe pas là-bas. »

Choc des civilisations

Les directeurs financiers habitués à ce que leur jugement soit toujours aisément entendu risquent d’être déçus en Russie, estime Yasha Haddaji. « En Europe, quand la direction financière dit quelque chose, il n’y pas de discussion. Ici, les rapports de force au sein de l’entreprise sont tout autres, souligne-t-il. La confrontation peut être violente. Il faut parfois élever la voix et taper du poing sur la table. » Flexible avec ses supérieurs mais implacable avec ses employés : serait-ce le portrait du directeur financier idéal en Russie ? Yasha n’a aucun doute là-dessus : « Les Russes veulent des responsables très stricts, qui donnent des ordres clairs, des gens intègres, poursuit-il. Il faut savoir se faire respecter, s’imposer sans brutalité mais en montrant que vous ne changerez pas de cap. Surtout, il faut être capable d’appliquer ces règles à soi-même. Si vous ne faites pas preuve d’honnêteté – financière mais aussi intellectuelle –, vous perdez irrémédiablement tout crédit, et toute autorité. »

Pourtant, à en croire Bruno Lafon, le management « à la française » est exportable : « Chez Rockwool, le directeur financier est un pilote, mais la prise de décision se fait en équipe. Il est possible de mettre en place une culture de délégation dans l’entreprise, les gens se rendent compte qu’ils ne sont pas dans l’Armée rouge, ils sortent de la mentalité « c’est moi le chef donc c’est moi qui décide »  et ils s’adaptent. »

Une facture pour un yaourt

Les trois financiers sont au moins d’accord sur un point : il ne faut surtout pas arriver en Russie en « néo-colonialiste ». Une approche qui, selon Yasha Haddaji, caractérise trop souvent les expatriés. « D’accord, on sait tous combien il y a de règles « inutiles » dans la comptabilité russe. On exige de vous une note de frais quand une assistante a payé le yaourt de son chef ? Faites-la, ça ne coûte pas grand-chose. Et puis, ces règles peuvent aider à mieux contrôler le cash, à éviter des pertes, explique-t-il. Il faut accepter de mettre de côté ses certitudes : une pratique peut être différente des standards européens – ça ne signifie pas qu’elle n’est pas valable. » « La grande erreur, confirme Bruno Lafon, ce serait de dire : « J’arrive de France, là-bas on fait comme ceci ou cela, on va faire la même chose ici ». Il faut au contraire être humble, observer, prendre le temps de comprendre comment les gens travaillent. »

Bill Finn recommande de ne pas arriver en Russie la veille de son entrée en fonctions : « Il faut venir une semaine avant, voire un mois : afin de s’accoutumer, de voir comment les choses se passent. Si vous devez travailler pour une grosse multinationale, vous pouvez être tranquille : ce sera une petite bulle tout confort. Mais si c’est pour un poste dans une entreprise russe, réfléchissez-y à deux fois. Et faites le voyage avant de vous décider : la question, c’est est-ce que vous pourrez vivre ici ? Il faut aller au banya, faire un tour sur un marché, aller voir au-delà du MKAD et en province… Et demandez à un Russe de vous accompagner : mais surtout trouvez-en un qui ne parle pas bien anglais ! »

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