« Il n’est pas naïf au point d’imaginer que le poète russe l’aimait. Peut-être pensait-il qu’il l’aimait bien, et en effet, il l’aimait bien, ne le trouvait ni stupide ni odieux. Il n’avait rien, personnellement, contre lui. Mais il se tenait devant lui, comme le moujik qui, tout en servant le barine, attend son heure, et quand cette heure sera venue, entrera par la grande porte dans la belle demeure pleine d’objets d’art du barine, saccagera ses objets d’art, violera sa femme, jettera le barine à terre et le rouera de coups de pied en riant de triomphe.

Giorgio Barbarelli da Castelfranco (Giorgione), Portrait of a Young Patrician Holding a Seville Orange with his Servant in the Background, 1502
La grand-mère de Steven lui avait décrit la stupeur des nobles d’ancien régime quand ils ont vu se déchaîner ainsi leurs braves Vanias si dévoués, si fidèles, qui avaient vu naître leurs enfants, qui étaient si gentils avec eux, et Steven a dû, je pense, éprouver à son tour cette stupeur en lisant le livre de son ancien serviteur. Pendant près de deux ans, il avait côtoyé sans méfiance cet homme placide, souriant, sympathique, qui était au plus profond de son âme, son ennemi.
J’imagine Steven lisant et se rappelant le jour -il l’avait totalement oublié- où il s’est emporté contre son serviteur pour une histoire de pantalon pas revenu à temps du nettoyage. L’autre a encaissé, le visage pâle, muré dans son expression impassible de Mongol. Une heure après, Steven s’est excusé, l’incident était clos, on en a ri – enfin, lui. Ce qu’il n’a pas soupçonné, c’est que si l’algarade avait duré quelques secondes de plus, son serviteur serait allé chercher le couteau à découper rangé dans le tiroir de la cuisine et l’aurait saigné, d’une oreille à l’autre, comme un goret (c’est du moins ce qu’il dit).
Et le jour de la réception chez le haut fonctionnaire de l’ONU ! Il habitait la maison mitoyenne. Steven a fait un saut, en voisin. Il a bu du champagne dans le jardin éclairé par des photophores, parlé avec des diplomates, des épouses de diplomates, des congressmen, quelques chefs d’Etat africains. Ce qu’il n’a pas soupçonné, comment l’aurait-il soupçonné ?, c’est que de sa lucarne, là-haut, son serviteur les observait et que cette fête de puissants à laquelle il n’avait aucune chance d’être jamais convié l’a mis dans une telle rage qu’il est allé chercher à la cave un fusil de chasse de son maître, l’a sorti de son étui, chargé et s’est mis à en promener le viseur d’un invité à l’autre. Il en a reconnu un qu’il avait vu à la télévision : c’était le secrétaire général de l’ONU, Kurt Waldheim -celui dont on devait vingt ans plus tard, déterrer le passé nazi. Steven a échangé quelques mots avec lui, ce soir-là. Pendant qu’il lui parlait, son serviteur les tenait en joue. Quand ils se sont éloignés l’un de l’autre, il a suivi Waldheim de groupe en groupe, dans la petite croix du viseur. Son doigt se crispait sur la détente. C’était terriblement tentant. S’il tirait, il serait célèbre du jour au lendemain. Tout ce qu’il avait écrit serait publié. Son Journal d’un raté deviendrait un livre culte, la bible de tous les losers haineux de la planète. Il a joué avec cette idée, il s’est tenu au bord du geste fatal comme on se tient au bord de la jouissance, puis Waldheim est rentré à l’intérieur de la maison et, après un instant d’atroce déception, le serviteur s’est dit : « Au fond, tant mieux. Je n’en suis pas encore là. »
Le pire, c’est ce qu’écrit le serviteur sur le petit garçon leucémique. C’était le fils d’autres voisins (…) : « Eh bien, il mourra de son cancer, le petit, et puis merde ! Oui, il est beau, oui, quelle pitié, mais je maintiens : et puis merde ! Tant mieux, même. Qu’il crève, le gosse de riche, je m’en réjouirai. Pourquoi devrais-je feindre l’attendrissement et la pitié alors que ma propre vie, sérieuse et unique, est saccagée par ces fumiers, tous autant qu’ils sont ? Meurs, petit garçon condamné ! Ni le cobalt, ni les dollars n’y pourront rien. Le cancer ne respecte pas l’argent. Offre-lui des milliards, il ne reculera pas. Et c’est très bien comme ça : une chose au moins devant laquelle tout le monde est à égalité. »
Nous félicitons Monsieur Vincent Piron pour avoir été le premier à trouver la solution de notre dernière enigma : “Moscou-Petushki” de Venedict Erofeev.
