Des mètres carrés chargés d’histoire

Le marché des appartements historiques vit la fin de son ère. Aujourd’hui à Moscou, les chasseurs d’ancien se raréfient. Les acheteurs d’immobilier secondaire s’inquiètent plus du prix et de la situation du bien que du destin de ses précédents habitants. En revanche, la fonction et les décorations des voisins comptent désormais dans le choix d’un logement.

Il devient de plus en plus difficile d’attirer les acheteurs d’immobilier moscovite en vantant l’histoire d’un logement. D’autant que – à en croire les agents immobiliers – l’aura historique qui entoure un logement s’avère assez souvent très exagérée.

Il existe même toute une catégorie d’acheteurs qui sont gênés par le caractère odieux des personnalités ayant vécu dans les immeubles de luxe de la période soviétique. En tête de liste, le site le plus cher du marché : la Maison sur le quai, située au 2, rue Serafimovitcha. « On la surnomme parfois l’immeuble des suicidés ou le crématoire du Kremlin. Entre 1930 et 1940, de nombreux habitants de l’immeuble (jusqu’à 700 personnes selon certaines sources) ont été victimes des répressions ou se sont donnés la mort. L’immeuble lui-même a été construit sur l’emplacement d’un marais et d’un terrain vague où jadis, l’on rendait justice massivement et de façon sommaire. C’est ici, précisément, qu’a été châtié Emelian Pugatchev. En bref, des rumeurs et d’effrayants récits d’apparitions de revenant dans les appartements circulent sur ce site », confie Aleksandr Ziminsky, directeur des ventes de la société d’immobilier de standing Penny Lane realty. Le même genre de mauvais karma est aussi souvent « diagnostiqué » dans les immeubles du Comité central du PCUS et les gratte-ciel staliniens.

La question se résout toujours de façon à peu près semblable : les uns font venir un prêtre, les autres accrochent à leur porte une mezouzah, certains encore se mettent au feng shui. Mais pratiquement personne ne quitte les lieux. Le passé déplaisant de tels immeubles est presque toujours contrebalancé par une situation prestigieuse. « Pour la Maison sur le quai, par exemple, les prix peuvent atteindre 20 000 dollars le mètre carré. Mais qu’est-ce que l’acheteur privilégie en fin de compte ? Une vie dans les appartements des victimes politiques et culturelles de la répression soviétique, l’architecture de Boris Iofan ou la superbe vue sur les berges ? La réponse est dans chaque cas individuelle. Prenons un autre exemple : le pereoulok Romanov, où les propositions de vente sont extrêmement rares. Pourquoi ? Parce que c’est là que vivait Boudienny ? Ou bien parce que c’est la ruelle la plus proche du Kremlin ? », s’interroge Alekseï Sidorov, directeur du développement chez Kalinka realty.

Les affaires sont bien moins prospères avec les appartements des célébrités contemporaines. Peut-être celles-ci ne suscitent-elles pas l’inspiration au point de mener à une surenchère de leurs logements. On a récemment mis en vente, par exemple, l’appartement d’un acteur, rendu célèbre notamment par le film Jara. « Le lot ne s’est vendu qu’à 33 millions de roubles (pour une superficie de près de 200 m2). Ce n’est pas supérieur de beaucoup au marché (le prix moyen d’un bien sur Tverskaïa est d’environ 25-27 millions de roubles, à l’exclusion de certains logements aux prix faramineux : 60-70 millions de roubles) », confie-t-on chez Inkom-Immobilier.

Les agents immobiliers assurent que l’une des variantes les plus sûres pour les vendre rapidement sont les immeubles ayant, à un moment donné, abrité des représentants de l’ancienne aristocratie, des écrivains ou des artistes. Là, le lien de proximité avec la bohème peut effectivement se révéler payant. Ainsi se souvient-on, chez NDV-Immobilier, de la façon dont « est parti » un appartement dans un immeuble stalinien de la rue Sadovaïa-Spasskaïa. Le bâtiment avait été construit sur l’emplacement de l’immeuble où est né le poète russe Mikhaïl Lermontov.

Proximité du corps

L’immobilier chargé d’histoire dérange, le plus souvent, les clients amateurs de feng shui. Selon les lois de cette pratique, si les affaires du vendeur de l’appartement ne vont pas très bien, cela signifie que le logement est nourri d’énergie négative. À l’inverse, acheter un appartement à un propriétaire qui réussit est gage d’une vie dotée d’ondes énergétiques positives. « Partant de cette théorie, on a tenté récemment de vendre à un prix exorbitant un appartement au 20, Tvsetnoï bulvar, où vivait il y a plusieurs années le businessman en herbe, Roman Abramovitch. Mais les gens prenant à ce point au sérieux les auras, les ondes et le feng shui sont rares », constate Natalia Katz, directrice exécutive de l’agence d’immobilier de standing Usadba. Pour la petite histoire, l’appartement d’Abramovitch n’est toujours pas vendu.

Il faut pourtant noter que, ces derniers temps, l’aura et les ondes ont pris un sens quelque peu différent. Par exemple, lorsque l’immeuble de luxe Patriarkh a été construit, certains appartements ont été achetés par des hauts responsables de Sberbank. « On a vu par la suite apparaître une quantité notable d’autres acheteurs, qui voulaient acquérir coûte que coûte un logement à proximité : au final, les appartements les plus proches se sont vendus de 10 à 15 % plus cher que les autres », se souvient Alekseï Sidorov. On sait par ailleurs que les lofts sur Ostozhenka sont appréciés des hauts fonctionnaires. Pour avoir le privilège de croiser Boris Gryzlov dans l’ascenseur, par exemple, il faut se battre. Même si ce combat implique toujours le risque de se retrouver pris à l’hameçon du constructeur, qui utilise le voisinage d’une VIP comme un argument marketing. En outre, les sources d’énergie positive elles-mêmes ne sont pas toujours satisfaites du voisinage. C’est notamment le cas d’une des résidences select du quartier de l’Arbat, où les propriétaires haut placés ont acheté tous les appartements invendus de l’immeuble pour éviter d’avoir des voisins inconnus.

Mauvais karma

Il y a quelques années, Internet a vu apparaître le site « Fusillés à Moscou », qui publie des listes des victimes des répressions dans les années 40 du siècle dernier. Un simple coup d’œil superficiel suffit pour comprendre que quantités de tragédies sont rattachées à n’importe quelle adresse considérée aujourd’hui comme prestigieuse.

Les agents immobiliers sont unanimes : il n’y a pas, à Moscou, de notion de marché des appartements au passé obscur. Sur les segments bon marché et business, la question a trait au degré de franchise du vendeur et des voisins qui peut ainsi mener à l’obtention d’une ristourne conséquente. Concernant le luxe, toute histoire liée à un appartement est transformée en attraction dont l’objectif est inverse :
faire grimper les prix. Le passé lugubre et les fantômes des anciens habitants effraient bien moins les acheteurs que le prix du bien.

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