Tim Feï : « Si on suit le principe du résultat, les Allemands qui ont fusillé les enfants handicapés mentaux dans la région, pendant l’occupation, avaient raison. Ces enfants ne produisaient aucun résultat. »

Après avoir  parcouru le monde et la Russie en tant qu’acteur de théâtre ou de cirque de rue, Tim Feï est retourné vivre dans sa ville natale de Rostov-sur-le-Don où il s’adonne à la poésie et au soutien d’enfants handicapés mentaux. Rencontre dans un appartement du centre ville qu’on lui prête pour l’occasion.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Tim Feï : L’enfance est la seule chose qui nourrit et de laquelle je ne veux pas sortir.

[lcdr] : Comment décririez-vous votre relation avec les enfants ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Comme un mélange de paternité et de camaraderie, c’est quelque chose de très simple mais que nous perdons souvent.

« Perdre le dialogue avec le monde… »

[lcdr] : Comment décririez-vous vos relations avec vos parents ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Je ne sais pas par quel bout les prendre. Mon père était professeur de littérature dans une école et ma mère… Ma mère s’est perdue à un moment de sa vie, elle avait un travail de fonctionnaire, un travail avec des papiers si vous voulez et ce fut je crois une des causes de sa grave maladie, quelque chose qui lui a fait perdre le dialogue avec le monde.

[lcdr] : Perdre le dialogue avec le monde ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Moi, je n’ai jamais eu ce problème, il y a toujours eu beaucoup de choses qui m’intéressaient, j’ai toujours fait ce que j’aime faire. Perdre le dialogue avec le monde, c’est ne pas savoir ce qu’on veut faire.

[lcdr] : Et vous, que vouliez-vous faire ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Ce qu’on appelle le succès ou la réussite n’est pas une réponse à la question qu’on se pose. Je pourrais parler du sentiment de résonnance quand tu fais ce que tu dois faire au moment où tu dois le faire. Quand j’ai fait dans ma vie des choses qui ne m’étaient pas propres, qui ne m’étaient pas destinées, tout allait de travers.

[lcdr] : C’est-à-dire ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: À dix-sept ans, j’ai travaillé dans un casino comme croupier, j’étais tellement peu fait pour ça, je suis tombé malade.

[lcdr] : Gravement ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Non, mais j’étais constamment enrhumé, je me sentais mal, je luttais mais sentais que j’allais à contre-courant.

[lcdr] : Et quand avez-vous eu l’impression d’être dans le courant ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Quand un de mes amis de Taganrog, la patrie de Tchekhov, a créé un atelier de théâtre. Nous avons vécu, répété ensemble pendant un an et c’est un des sentiments les plus forts de ma vie.

« La création ce sont des sons, des amis et une source au sommet d’une montagne »

[lcdr] : Et que sont devenus les membres de cet atelier ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: L’un est devenu réalisateur, l’autre opérateur et moi je me suis mis à voyager, à faire du cirque de rue mais nous ne nous sommes en fait jamais quittés, le spectacle est une des branches les plus importantes de mon feuillage. Au fond, nous pouvons parler des différents aspects de la création mais il y a toujours des sons, des amis, une source au sommet d’une montagne et c’est toujours la même source.

[lcdr] : Un dieu ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: La notion de Dieu s’est discréditée, non, s’est épuisée, non, c’est quelque chose qui n’a pas besoin de définition. Quand je la ressens, je ne peux pas l’exprimer, mais pas à l’église, je me sens toujours mal à l’aise quand je me retrouve dans une église.

« Rostov, c’est sauvage et brutal, quand les gens jouent ici, c’est souvent avec leurs poings. »

[lcdr] : Quel lien entretenez-vous avec Rostov ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: J’y suis né, j’ai passé dix ans à l’école comme dans une prison puis cinq ans à la fac. Après j’ai vécu à Saint-Petersbourg, à Taganrog, à Moscou, je suis parti faire des voyages à l’étranger puis suis revenu habiter Rostov il y a trois ans. J’éprouve plus de sentiments négatifs que positifs à l’égard de cette ville, je m’y sens plus mal à l’aise qu’à l’aise, c’est sauvage, brutal, quand un type est habillé d’une façon un peu différente dans la rue, on va le traiter de pédé, se moquer, rire, on peut l’arrêter. J’ai grandi ici donc j’y réagis de façon douloureuse, quand les gens jouent ici, c’est souvent avec leurs poings. Mais en même temps, ça me permet de fréquenter des gens ouverts qui te disent tout ce qu’ils pensent de toi, différemment par exemple de Saint-Petersbourg où je ne savais pas du tout ce que les gens pensaient de moi.

[lcdr] : Que diriez-vous de l’influence cosaque ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Je suis génétiquement cosaque, je connais cette façon de se parler, ces relations de gens du Sud qui viennent de l’Ukraine, il y a un côté ironique très marqué, on ricane, les gens se querellent, il y a toujours des bagarres dans un village cosaque mais cette vie est plus expressive que dans le Nord, la fusion entre les gens est plus forte dans le Sud parce que deux métaux chauds se mélangent mieux que deux métaux froids.

[lcdr] : Vous semblez parler d’expérience.

[abbr]Tim Feï[/abbr]: J’ai passé tous mes étés dans deux villages cosaques, j’avais l’impression qu’on était une seule grande famille, ils vont toujours dire des choses sur toi, bonnes ou mauvaises, on jouait avec les autres enfants et on prenait nos repas là où on se trouvait, il n’y avait pas d’invitation, on était partout chez nous.

« Être Moscovite est un métier »

[lcdr] : Et Moscou ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: La ville est un parasite sur le corps des villages. J’ai compris il y a quelques années qu’être Moscovite est un métier. Les Moscovites veulent être Moscovites, c’est une profession. Moscou est en fait un chaos permanent dans lequel tu peux te sentir comme les autres après deux semaines.

[lcdr] : Et vous vous sentiez tel ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Non. Déjà dans un village, je mettais du temps à le sentir mien. À Moscou, j’ai l’impression d’être dans une usine mais de ne pas en faire partie.

[lcdr] : Dites-nous un mot des Français pendant que vous y êtes ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: On m’avait dit qu’ils étaient snobs, que même celui qui parle anglais te répondra en français mais j’en ai rencontré qui n’étaient pas du tout comme ça !

« Mon arrière-grand père était ataman mais je porte en moi les empreintes de la conscience moderne. »

[lcdr] : Vous parliez tout à l’heure de vos vacances passées dans un village cosaque, que représentent les Cosaques pour vous ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Les Cosaques historiquement constituent une partie importante de moi-même, je me sens parfois un personnage de Taras Boulba, un côté bravoure, j’ai peur que le jour où je me mettrai au volant, respecter le code me soit très difficile, je préfère le vélo, c’est une sorte de cheval que je n’ai pas. Plus sérieusement, à partir des années 20, 30 du dernier siècle, les Cosaques ont été exterminés ou ont émigré. Mes ancêtres ont été dékoulakisés et la lutte avec les Cosaques a consisté à les déraciner, il fallait les niveler en ignorant leurs spécificités et leurs distinctions, plus de gènes, plus de culture… Quand j’entends certains dire aujourd’hui qu’ils sont ataman ou colonel des Cosaques, je vois bien que ce n’est qu’un mélodrame en costumes derrière lequel il y a un intérêt politique. Mon arrière-grand père était ataman mais je porte en moi les empreintes de la conscience moderne.

« Certains pensent que ce n’est qu’un problème génétique, qu’il faut les anéantir comme à Sparte ou plus récemment en Russie… »

[lcdr] : Parlez-nous de votre métier actuel. Qu’est-ce qui vous a amené à vous occuper d’enfants handicapés ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Il y a des gens pour qui ces enfants n’existent pas et beaucoup de ces enfants vivent dans un monde parallèle. Certains pensent que ce n’est qu’un problème génétique, qu’il faut les anéantir comme à Sparte ou plus récemment en Russie…

[lcdr] : C’est-à-dire ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Le frère de ma grand-mère était un handicapé mental, il était dans un hôpital psychiatrique près de Rostov. Quand les Allemands ont envahi la région, ils les ont tous fusillés. Ils les ont anéantis. Ça a dû jouer un rôle dans mes choix. Ensuite, il y aussi les conséquences de mes propres traumas d’enfant qui ont dû jouer d’une façon ou d’une autre.

[lcdr] : Comment cette vocation s’est-elle déclarée ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Quand j’avais vingt-quatre ans, j’ai fait une formation avec des adolescents de 14 ans et quelque chose s’est passé en moi : j’ai ressenti quelque chose avec eux comme avec les gens qui me sont proches, ils étaient pour certains, agressifs, me lançaient des jurons, d’autres, indifférents. Mais j’ai ressenti un vrai intérêt pour eux et à partir de ce moment, j’ai suivi un enseignement et étudié cette question. Je ne sais pas si je peux changer cette situation mais il y a une pierre angulaire : la question du résultat.

[lcdr] : C’est-à-dire ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Je vais vous donner un exemple, je connais une jeune fille qui a cessé de travailler avec des enfants handicapés mentaux parce qu’elle ne pouvait pas voir le résultat de son travail. Et c’est vrai. Tu peux avoir un enfant qui vient un, deux mois et tu ne verras jamais le résultat extérieur. L’enfant peut passer tout le temps sous la table. Le seul résultat dont tu peux parler ici c’est que les parents, les enfants, les volontaires, les pédagogues vivent. C’est tout. Tu peux avoir un enfant qui est actif, qui apprend à coudre, il voit un médecin qui lui donne des drogues et il ne fait plus rien. C’est pour ça que les gens qui s’occupent de ces enfants sont des gens particuliers, ils ne cherchent pas un but concret, pas de bénéfice.

[lcdr] : C’est-à-dire ?

[abbr]Tim Feï[/abbr]: Toute la civilisation occidentale est basée sur le fait d’atteindre un objectif, de vaincre, vaincre, vaincre. Peut-être faut-il être plus oriental ; ce qui se passe est la seule chose qui a du sens. Je me méfie des « résultats », si on suit le principe du résultat, les Allemands qui ont fusillé tous ces enfants avaient raison, ces enfants ne produisaient aucun résultat.

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