Le déclin de l’Europe ou pourquoi les universités russes occupent-elles des places mineures dans les classements internationaux

Illustration : Nikolai Yarochenko, Etudiante
Le cabinet Quacquarelli Symonds a publié en septembre le dernier classement mondial des universités QS World University Ranking, peu flatteur pour l’enseignement supérieur national. Le MGU s’y retrouve à la 112ème place. Le SPbGU pétersbourgeois, à la 251ème, d’autres universités russes ne figurent même pas parmi les 300 premières de la liste.
Certes, on aurait, même sans les classements étrangers, pu remarquer que les problèmes de l’enseignement supérieur national se sont accumulés durant la période soviétique et qu’au cours de la décennie qui a suivi l’effondrement de l’URSS, ils n’ont pas été résolus mais à l’inverse, se sont aggravés. Les données internes provenant de cette même MGU n’ont strictement rien pour soulever l’enthousiasme, les choix du ministre de l’éducation Andreï Foursenko et du recteur Viktor Sadovnitchiy rencontrent bien peu d’approbation dans la sphère professionnelle : comment raisonnablement s’offenser ici de la 112ème place ? On ferait aussi bien de se réjouir de n’être pas à la 512ème.
De la même façon, quand il y a deux ans environ, mécontent d’enquêtes du même type, le recteur de la MGU Viktor Sadovnitchiy s’est mis à évoquer la nécessité d’un système de classement autonome, propre et plus objectif, à peu près tous lui sont tombés dessus à grand renfort de réprimandes et d’injures. Tous ont souligné qu’il était évidemment possible de s’attribuer à soi-même les meilleures notes : mais à quoi bon ?
Mais peut-être l’affaire relève-t-elle moins du désir de se dessiner sous des traits plaisants (bien que, parfois, la tentation soit présente) que, quand le sondage se fait tout-puissant et impitoyable, du souhait de vérifier au moins si ce sondage traduit effectivement la vérité ou si certaines questions se posent.
Dans le cas du QS-Ranking, elles sont plus que possibles, vu que les places les moins honorables n’ont pas été dévolues au seul enseignement supérieur russe. Supposons que, dans notre cas, le coupable soit Foursenko et avec lui les tchékistes, l’esclavage millénaire, et encore Lénine et Staline, ayant programmé la catastrophe génétique. Supposons qu’une partie des raisons évoquées soient adaptables également à nos ex-frères socialistes chez qui, pour l’ensemble de l’ancien système socialiste, seule l’université Karlov de Prague émerge à la 276ème place. Pour nous, un nouveau prétexte à la pénitence.
Mais les raisons évoquées ne sont déjà en aucune façon adaptables pour expliquer les places qu’occupe la partie de l’Europe continentale, qui n’a jamais connu le communisme. L’Espagne (Université de Barcelone) se retrouve, dans le classement, à la 176ème place seulement. L’Italie (Université de Bologne, la plus ancienne d’Europe), à la 183ème et l’Autriche (Université de Vienne), à la 155ème. En Allemagne, le meilleur résultat revient à Heidelberg avec la 53ème place, tout le reste est inférieur. En France dominent les forges élitistes de l’École Normale (33ème place) et de l’École Polytechnique (36ème) : l’ensemble des autres universités françaises figurant au-delà de la 300ème place.
On aurait pu mettre cela sur le compte de la force surnaturelle de la puissance américaine. Et effectivement, autant les célèbres écoles du type Harvard que les plus obscures du type de l’Université de Caroline du Nord dominent l’Europe, comme la montagne une souris. Le constat, d’ailleurs, vaut non seulement pour le classement général des établissements supérieurs, mais encore pour celui par domaines scientifiques. Les facultés techniques européennes n’émergent qu’à la 22ème place, celles de Sciences sociales et de Sciences humaines au-delà de la 40ème place.
Mais une telle conclusion serait incomplète vu que l’Europe continentale aux côtés des Etats-Unis se voit par ailleurs disputer les places d’honneur par la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie, l’Irlande, ainsi que par des pays continentaux à l’enseignement supérieur anglophone, tels les Pays-Bas. Dans le monde global où prime la langue anglaise, l’enseignement supérieur anglophone, lors de l’établissement du classement, gagne incontestablement à tous points de vue. Ce que – il faut leur rendre leur dû – remarquent les auteurs du classement eux-mêmes.
Il y a là-dedans une logique claire. Sous le règne d’une superpuissance unique et d’une devise unique, il est logique d’avoir une langue unique pour la science et pour l’enseignement supérieur. En Europe, il y a quelque huit siècles, un enseignement supérieur donné dans une autre langue que le latin n’aurait tout simplement pas été pris en considération. L’utilisation de la langue latine – et cela seulement – était la condition sine qua non de l’enseignement universitaire. Le valet du barbier pouvait parler en langue vulgaire, mais le docteur en médecine se devait de s’exprimer dans un latin brillant.
Ce constat peut être considéré comme une illustration du nihilisme hégélien (bien que celui-ci fut élaboré au sein de l’université nationale allemande et en langue allemande). L’universitas médiévale, dialectiquement, passe à un système d’enseignement supérieur national dispensé en langue nationale, et celui-ci, à son tour et tout aussi dialectiquement, passe à un système d’enseignement supérieur global dispensé en langue américaine.
Une certaine différence entre les étapes de la spirale dialectique réside pourtant dans le fait que le latin, au cours d’une longue période, représentait un instrument accessible et même optimal pour l’apprentissage du Trivium, du Quadrivium, du Droit, de la Médecine et de la Théologie. Dans quelle mesure peut-on considérer que la langue américaine est aussi idéale pour toutes les études de l’enseignement supérieur contemporain et comment une telle pratique se conforme-t-elle concrètement aux exigences éducatives de peuples et d’États : la question ne va pas de soi.
Il nous reste à suivre l’évolution future de la spirale dialectique.
