Et re-voguent les galères!

Ce troisième mandat présidentiel constitue un sérieux défi pour Vladimir Poutine. Poutine devra d’une façon ou d’une autre surmonter la lassitude de la société face aux douze années de son passage au pouvoir. Rousskiï Reporter a défini sept difficultés principales qu’il devra résoudre pour que sa nouvelle présidence soit bénéfique au pays.

1. Verticale du pouvoir

La construction de la verticale du pouvoir constituait le couronnement et le sens de la politique administrative de la première présidence de Poutine.

Mais l’alignement d’un système de hiérarchie verticale ne résout pas, en soi, le problème de la gestion du pays. Ainsi, on n’a pas vu apparaître de système clair et transparent de sélection des cadres au poste de gouverneur. Par conséquent, ils sont, le plus souvent, désignés pour une tâche concrète : généralement, le contrôle des élites locales. Ce fut précisément le cas de Rustem Khamitov en Bachkirie et d’Aleksandr Micharine à Ekaterinbourg. S’ils s’en sortent avec l’objectif donné, leur stratégie demeure vague.

D’autre part, l’extension, en pratique, du principe de gestion verticale au niveau des villes contribue au fait que, paradoxalement, les gouverneurs de l’ère poutino-medvédevienne apparaissent presque plus influents que leurs prédécesseurs. Si, dans le passé, le centre pouvait jouer sur les dissensions inter-régionales, il a affaire, désormais, à des forces finalement assez monolithiques.

Aujourd’hui, le rapport de Moscou aux gouverneurs est, pour beaucoup, déterminé par la capacité de ces derniers à garantir le niveau de soutien voulu à Russie Unie et à Poutine personnellement lors des élections : pour le reste, les autorités régionales sont libres de vivre comme bon leur semble. Mais c’est peu pour une réelle unité du pays. C’est ainsi que se dresse aujourd’hui face à Poutine la tâche essentielle et extrêmement complexe de « nationaliser » la verticale du pouvoir qu’il a lui-même créée : c’est-à-dire la contraindre à agir en fonction d’objectifs d’intérêt national.

2. Ancien projet étatique

Lors des dernières années de la gestion de Boris Eltsine, une partie significative de la société russe a été saisie d’une déception aigue face aux réformes de marché. Et c’est l’arrivée de Poutine au pouvoir qui, précisément, a rendu au pays l’espoir.

La minorité libérale espérait que, de sa main forte, il mènerait à terme des réformes dont elle avait tendance à expliquer le caractère inachevé par le fiasco de la Russie de la fin des années 90. De son côté, la majorité non-libérale rêvait à la façon dont cette même main ferme instaurerait dans le pays l’ordre tant attendu.

De façon paradoxale, Poutine a cristallisé les attentes de groupes sociaux opposés. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’il a, avec la réforme des impôts et le Code terrien d’un côté, et avec le renforcement de la verticale du pouvoir de l’autre, su satisfaire les uns et les autres.

Désormais, le Premier ministre attend donc, à en juger par son intervention au congrès de Russie Unie, la reconnaissance de la société : pour la victoire sur le chômage, pour la réduction de l’inflation, pour la conduite de la crise de main de maître. Cependant, à en croire les résultats des enquêtes sociologiques, les Russes n’ont pas ressenti d’amélioration cardinale de la qualité de leur propre vie. Et s’ils liaient à Poutine, il y a dix ans, l’espoir d’un avenir meilleur, ses tirades victorieuses sur le fait que cet avenir est presque déjà advenu en agacent désormais beaucoup.

Aujourd’hui, de la même façon qu’en 1999, la Russie ressent le besoin aigu d’un nouvel ordre du jour social et politique.

3. Dépression politique

La balance, en Russie, de gens hautement qualifiés, dynamiques et talentueux est négative. Les businessmen s’en vont, craignant pour la sécurité de leurs affaires et sacrifiant le bénéfice à de plus sereines conditions de travail, les scientifiques à cause du manque de financements, et la jeunesse, du fait de l’absence de perspectives inspirantes et d’ascenseurs sociaux efficaces.

L’émigration n’est qu’un des symptômes de l’apathie qui s’est emparée de la partie la plus jeune et la plus active du corps social, étonnamment, sous la période de gestion d’un jeune président-modernisateur.

Plus de la moitié des Russes reconnaissent, que « la politique leur inspire de la tristesse », et plus de 70 % se prononcent pour une réintroduction dans les bulletins électoraux de la mention « contre tous ».

Au fond, c’est précisément pour le retour de cette partie des Russes à la politique qu’avait été pensé le projet de Prokhorov  Juste cause. Avec son effondrement, il faut chercher de nouvelles variantes [voir notre article à ce sujet en cliquant ici].

4. Relations avec l’Ouest

Le dernier « Adieu » de Vladimir Poutine à l’Ouest en qualité de deuxième président de Russie n’a pas été des plus cordiaux. Son discours de Munich en février 2007, dans lequel il opposait brutalement les intérêts de notre pays à ceux des structures euro-atlantiques, a presque conduit à parler d’une nouvelle guerre froide. Un peu plus tôt, l’affaire Litvinenko avait, en pratique, gelé les relations avec la Grande-Bretagne, et l’Allemagne d’Angela Merkel accueillait Poutine avec bien moins de chaleur que du temps de Gerhard Schröder.

5. Fougue de jeunesse

Quand Vladimir Poutine a fait irruption, en 1999, dans la politique russe, il a tenté de devenir le Kennedy russe. Poutine au ski alpin, Poutine sur le tatami, Poutine au volant d’un chasseur-bombardier : après le vieux et décrépi Eltsine, il était le symbole incarné de la Russie « qui se relève ».

Aujourd’hui, les démonstrations régulières de machisme ne ravissent déjà plus personne. Poutine en bathyscaphe, Poutine en Lada Kalina, Poutine avec une amphore grecque : l’image a lassé et cessé d’être associée à la régénération du pays.

Le sarcasme de masse est un coup dur pour n’importe quel homme politique.

6. Vieux amis

En arrivant au pouvoir en 1999, Poutine, au fond, avançait en solitaire. Il a presque immédiatement commencé d’introduire au pouvoir ses propres cadres. Ainsi a-t-on vu naître le phénomène des « amis de Poutine », qui contrôlent aujourd’hui la majorité des départements publics et occupent des postes de décision dans l’économie.

L’équipe de Poutine s’est constituée moins sur le principe de la compétence professionnelle que sur celui du dévouement personnel au chef de l’État. Aujourd’hui, la première condition d’entrée dans la haute direction demeure l’existence de liens personnels : souvent déjà moins avec Poutine lui-même qu’avec l’un ou l’autre de ses proches. La qualité du travail d’une telle élite ne peut décidément pas être très élevée.

La sélection d’une nouvelle équipe sur la base du principe de professionnalisme sera, pour le président, presque le premier des objectifs stratégiques.

7. Alekseï Koudrine

Jusque lundi dernier au soir, celui qui est désormais l’ex-ministre des finances était le seul haut fonctionnaire fédéral à critiquer publiquement le système politique actuel et à faire des pronostics économiques divergeant fortement des tirades bravaches du même Poutine [voir notre article à ce sujet en cliquant ici].

Tout cela restait impuni, vu qu’il n’y a, au sein de l’actuel gouvernement, pas un financier comparable à Koudrine en termes de professionnalisme et de connaissance de l’économie russe, pas plus -et ça n’a pas moins d’importance- qu’en termes de niveau des contacts internationaux.

Après son sulfureux renvoi, il cessera, semble-t-il, d’être celui qui fâche. Dans le même temps, il se trouve que Poutine devra désormais apprendre la « vie après Koudrine ». Koudrine était probablement la seule personne, dans l’actuel gouvernement, capable de s’opposer à Poutine et de le faire changer d’avis. Tous les autres en ont peur.

Sélectionné par: NINA FASCIAUX

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