Une semaine, une rencontre : l’Ossète

Rédacteurs économiques, en charge des suppléments ou de la fameuse page 17, je pense que nous serons tous d’accord sur une chose qui définit ce journal et sa ligne éditoriale : nous, ce qu’on aime, ce sont les gens. Nous laissons donc nos mots raconter ces gens, et les gens se raconter eux-mêmes.

Et comme toutes ces rencontres ne rentrent pas toutes dans nos 20 pages, j’ai décidé de vous en conter une, tous les dimanches, à tête reposée et pendant que mon poulet cuit.

Anatoli est Ossète, gesticule comme un rital, exhibe son bronzage et parle avec ses mains : il a, dans son rapport aux femmes, le machisme séducteur marqué des Italiens. Sa femme est Russe et ne s’exprime que pour parler de lui. Elle a le rire d’une enfant espiègle, qu’elle illustre en renversant la tête en arrière et en secouant sa longue chevelure rousse.

J’ai rencontré ce couple exubérant et formidable le week-end dernier dans la datcha d’une amie russe. Elle fêtait son 25ème anniversaire en famille et nous a conviés à la fête où étaient présents amis d’enfance et voisins proches : c’était une première pour mon copain, arrivé depuis peu, cette immersion complète dans une famille russe, mais surtout sur leur table à manger, longue de douze mètres et comportant autant de kilos de zakouski (hors-d’œuvre) que de litres d’alcool.

Mon copain, dit le « barbu » n’a pas été épargné par l’immersion, dans la vodka cette fois, obligatoire pendant un repas de fête. C’est Anatoli, s’exprimant avec quelques mots d’espagnol, qui veillait à le resservir dès que son verre n’était rempli qu’à moitié. Ce qui a eu pour effet sur le barbu, et ce dans un délai assez court, de le faire s’exclamer toutes les dix minutes : « J’adore la Russie ! ».

Anatoli, enorgueilli par cet enthousiasme inattendu, a trinqué tour à tour au barbu, à moi, à la France, à la Russie, aux rencontres, son amour de l’autre s’intensifiant à chaque verre : j’ai même cru à un moment qu’il avait trinqué à la Géorgie.

La soirée s’est étirée, et ce jusque chez lui : à 3h du matin, impatient de nous prouver que les Russes sont les gens les plus chaleureux du monde, il nous a fait visiter sa maison ; une magnifique datcha en bois avec un jardin à faire pâlir d’envie. Il a réveillé sa domestique, a sorti son meilleur vin, du thé, du café turc, et encore un peu de vodka… Il nous a également montré fièrement son bania : un authentique sauna en bois et un bassin tout en céramique et mosaïques, dans lequel mon homme a sauté sans crier gare. Il ne lui restait plus, avec son caleçon, que son instinct de survie et son ivresse qui lui conférait un court instant une vraie âme russe trempée d’excès et de dépassement de soi.

Anatoli, comblé, a couru lui chercher un caleçon sec et lui a tendu avec un sourire qui faisait trois fois le tour de sa tête avant de fêter ce geste héroïque avec un énième toast.

Ma mère parlait toujours, quand elle souhaitait exprimer une générosité sans bornes, de gens qui seraient même prêts à donner leur petite culotte. C’est ce qui m’est venu à l’esprit, et c’est ce qui m’a ravie, quand j’ai vu l’Ossète arriver le plus naturellement du monde avec son caleçon.

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