Aux bains russes, les hommes boivent en parlant de femmes et de politique. Les femmes, elles, se chouchoutent les unes les autres dans une atmosphère calme et organisée.
Il y a d’abord la dame de l’entrée, qui demande combien de temps on veut rester, si on a bien nos tapachkis [claquettes en plastique, ndlr] et notre bonnet en feutre pour éviter que les cheveux ne brûlent dans le sauna. Parce que le bania, c’est plus chaud que l’enfer.
Arrive ensuite celle qui contrôle les billets et sert le thé : elle, elle les porte toute la journée, ses tapachkis, du coup elle traîne les pieds et tire la gueule.
Et puis, il y a celle dont je me demande toujours si elle est d’astreinte, où si elle passe volontairement son dimanche à remettre le sauna en marche toutes les 20 minutes et à surveiller que tout se passe bien pour tout le monde.
Il y a aussi les babouchkas qui ne voient plus les corps nus des autres et dont l’absence de gêne ferait pâlir d’envie tous les adolescents qui font face à l’âge ingrat. Elles, elles savent exactement comment il faut se conduire, elles font une sieste toutes les 30 minutes et elles n’ont besoin de personne.
Il y les jeunes Russes au corps parfait qui jettent des regards en coin, et à qui il ne viendrait pas à l’idée de sauter dans le bassin d’eau glacée : elles préfèrent se passer de la crème sur le visage pendant des heures.
Enfin il y a toutes les autres, entre 25 et 60 ans, avec leurs huiles essentielles, leurs Vienik [branches d’arbre destinées à se fouetter les membres du corps et stimuler la circulation sanguine dans le sauna, ndlr], leur thé, et leurs conseils, différents les uns des autres. Celles-là, c’est moi cette fois qui les observe du coin de l’oeil, j’ai toujours un peu le trac, peur de mal faire : faut-il se fouetter les jambes la première ou la troisième fois qu’on rentre dans le sauna ? Le mare de café, je peux aussi l’utiliser comme exfoliant visage ? C’est grave d’avoir oublié ses tapachkis ?
Bref, elles me fascinent mais je les redoute : il y en a toujours une pour me gronder quand j’oublie ma serviette ou que la chaleur du sauna m’est devenue insupportable. Par chance, il y en a aussi toujours une pour me masser le dos et me battre les jambes avec sa branche de bouleau.
NINA FASCIAUX

