La mort en vol

Le 7 septembre, un avion Yak-42 qui allait de Iaroslavl à Minsk s’est écrasé avec à son bord l’équipe de hockey du Lokomotiv Iaroslavl. 43 des 45 personnes qui se trouvaient dans l’avion ont péri sur le lieu de l’accident. Le 44ème est mort à l’hôpital le 12 septembre.

À 16h05, à proximité de l’aéroport de Tounochna, le Yak-42, qui venait tout juste de quitter la piste de décollage, a explosé. En s’envolant, il a brisé l’antenne du radiophare et a commencé à éclater en morceaux dans l’air, racontent les témoins. Une partie de l’avion s’est écrasée sur la terre, l’autre dans la Volga.

L’avion appartenait à la société aérienne « Yak Servis », basée à Moscou. Il devait transporter les hockeyeurs du Lokomotiv Iaroslavl à Minsk pour un match de championnat de la Continental Hockey League contre les locaux de Dynamo. Une seule personne a survécu : le mécanicien de bord Aleksandr Sizov. Il se trouve actuellement à l’hôpital à Moscou dans un état grave.

Il s’agit, pour ces trois derniers mois, de la troisième catastrophe en Russie faisant un nombre important de victimes. Le 20 juin, lors de son atterrissage à Petrozavodsk, un avion Tu-134 qui arrivait de l’aéroport de Domodedovo a explosé. 47 personnes sont mortes. Le 10 juillet, sur la Volga, le bateau de croisière Bulgaria a chaviré. 122 personnes ont péri : en majorité des femmes et des enfants.

En nombre de victimes, la catastrophe du Yak-42 occupe la 3ème place dans cette série. Mais la résonnance de cette tragédie n’est pas moindre, voire plus importante. Et ce pour un certain nombre de raisons.

La principale, c’est, bien sûr, la mort simultanée de toute une équipe de hockeyeurs, jeunes et célèbres, adorés à Iaroslavl mais aussi ailleurs (on recense, parmi les victimes, 11 étrangers).

La deuxième, c’est que ce nouveau coup dur démontre que ce genre de drame n’est pas l’apanage des gens ordinaires mais touche aussi de riches célébrités.

La catastrophe a prouvé que la notoriété et l’aisance (le Lokomotiv, sponsorisé par la RZhD, peut difficilement être qualifié de pauvre) ne préservaient ni des accidents ni de ce qu’on appelle le facteur humain. La compagnie Yak Servis se positionnait comme une société de transports-VIP : d’après RIA Novosti, le vice-Premier ministre Sergueï Ivanov avait notamment recours à ses services pour ses déplacements de travail. Et tous ceux qui pensaient jusqu’alors que sur le Bulgaria ne pouvaient mourir que des citoyens pauvres s’étant offert des billets pas chers pour un navire obsolète – mais ça n’arrive qu’aux autres, dit-on – comprennent désormais que personne n’est à l’abri d’une telle tragédie.

Une autre raison fera entrer le krach du Yak-42 dans l’histoire : c’est le lieu et le moment de la tragédie. Elle s’est déroulée le jour de l’ouverture du Forum politique mondial de Iaroslavl. L’idée de faire venir chaque année dans cette ville l’élite de la communauté mondiale des experts, comme on dit, vient de Dmitri Medvedev en personne, à l’instar de la conférence de Munich qui, durant 46 ans de suite, a réuni les plus éminents politologues mondiaux. L’organisation du Forum est supervisée personnellement par le premier idéologue du Kremlin, Vladislav Sourkov, ce qui montre à quel point le pouvoir tient à présenter la Russie comme un pays qui ne fait pas tache sur la carte intellectuelle du monde.

Pour attirer des invités de marque à Iaroslavl, Dmitri Medvedev se rend lui-même chaque année sur le Forum. En 2009, pour la première édition du Forum, Medvedev avait réussi à faire venir le Premier ministre français François Fillon et son homologue espagnol Jose Rodrigues Zapatero. La deuxième fois, c’était au tour du Premier ministre italien Sylvio Berlusconi et du président de Corée Lee Myung Bak de faire le déplacement. Cette année, la tête de liste de la manifestation devait être la chancelière allemande Angela Merkel, mais celle-ci a annulé sa visite au dernier moment, invoquant un emploi du temps surchargé. Finalement, le principal invité du Forum 2011 a été le président turc Abdullah Gül, ainsi que des stars –
rémunérées – comme le lauréat du Nobel d’économie, Paul Krugman, ou le sociologue Immanuel Wallerstein.

Quoi qu’il en soit cette année, le Forum était assuré d’attirer l’attention du fait des prochaines élections : de nombreux participants attendaient de Dmitri Medvedev qu’il saisisse cette occasion soit pour annoncer qu’il brigue un deuxième mandat, soit pour exprimer son soutien inconditionnel à la candidature de Vladimir Poutine. Ce qui, comme d’habitude, n’a pas eu lieu : Medvedev a prononcé un discours sur le thème principal du Forum : « L’État contemporain à l’ère de la diversité sociale », priant, dans le style « que toutes les fleurs éclosent » pour la bonne santé de la modernisation et de l’innovation, et seulement cela. Il aura entamé son discours après la minute de silence observée en mémoire des victimes de la catastrophe du Yak-42. C’est surtout grâce à elle que l’on se souviendra désormais du Forum politique mondial édition 2011.

Afanassyi Sborova, Kommersant Vlast

Traduit par JULIA BREEN

Retrouvez également notre interview d’expert à ce sujet: Pourquoi les avions russes tombent-ils?

2 réflexions au sujet de « La mort en vol »

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